‹ Recherches sur les superstitions en Chine (volume 2)Chapitre 164 sur 180 · ART. VI. ADIEUX À BOUDDHA. LE DERNIER REPAS · texte numérisé non relu

ART. VI. ADIEUX À BOUDDHA. LE DERNIER REPAS

Les devas, regardant son absence comme une injure, envoyèrent des magiciens pour l'obliger à se présenter; mais un large fossé rempli d'eau fétide leur barrant le passage, ils ne purent le franchir et furent tués par des incantations magiques. Le grand Maharaja Vajrapani ne put, lui non plus, vaincre l'obstination du cruel Siva.

Au moment où tous paraissaient péniblement affectés de ces insuccès, Bouddha fit sortir Vajrasattva de son côté gauche et l'envoya au récalcitrant pour lui faire sentir son impertinence. D'un geste de la main il combla le fossé profond qui servait de rempart, puis l'interpella ainsi: «Pourquoi êtes-vous si insensé? Jou-lai j^ ?jç va entrer au nirvana, et vous ne venez pas même lui faire vos adieux!» Siva se rendit à cette sommation et se joignit à la députation commune des dieux.

Vajrasattva, s'adressant à toute l'assemblée des devas, leur dit: «Quiconque, dans l'univers, sera malmené par les mauvais génies ou par les sectaires, n'aura qu'à réciter ma formule magique, et il sera délivré de tout mal. Après le nirvana de Bouddha, cette formule incantatoire sauvera le monde et conservera le bouddhisme. Elle a la vertu de délivrer de tout mal et d'attirer tous les biens (1).»

Le dernier repas. — Un notable de Kusinagara, nommé Tchunda (Tcheou-na /§] fft ou Choen-t'ouo |ifl |?£) (2), vint, avec plusieurs autres personnages, inviter Bouddha à prendre chez lui son dernier repas. Ils se prosternèrent en pleurant. Leur cœur était brisé de tristesse. «J'accepte ce dernier repas dans votre demeure, répondit Çakyamouni. Réjouissez-vous, cessez de vous

(1) Siva, ou Mahesvara, est la troisième personne de la Trimourti (triade) composée de Brahma, Vichnou, Siva. Les adorateurs de Siva, appelés Sivaïtes ou Siva Baktas, forment une des grandes sectes du brahmanisme.

Les trois alinéas précédents ont pour but d'autoriser de la parole de Bouddha, l'intrusion des pratiques hindoïstes, sivaïtes et tantriques dans la religion bouddhique. Ce sont des adjonctions imaginées par les sectaires.

(2) Ailleurs, il est dit que Tchunda ou Cunda habitait Pava, non loin de la forêt de salas.

affliger. Vous, du moins, n'insistez pas pour me retenir plus longtemps en ce monde.

« Tout est caduc ici-bas, tous les êtres sont irrévocablement destinés à la mort; quelque longue que soit leur existence, elle aura une fin. Toute institution doit se dissoudre, tout être doit s'user et finir. La vieillesse casse le corps, la maladie détruit les forces, après la naissance vient la mort : rien de permanent. Un jour, il faudra abandonner épouse, enfants, éléphants, chevaux, fortune. Parents, amis, relations, tout nous échappera. La naissance, la vieillesse, la douleur, la maladie et la mort, voilà nos chaînes.»

Tchunda pleurait en écoutant ce discours. «Ne vous affligez pas, lui dit Çakyamouni ; soyez calme. — Comment ne serais-je pas triste? reprit Tchunda; quel vide votre mort va laisser dans le monde ! — Je suis plein de commisération pour vous et pour tous les êtres, ajouta Bouddha; mais, comme tous les bouddhas passés, j'entrerai dans mon repos.»

Plusieurs textes mentionnent que, dans ce dernier repas, Bouddha mangea de la viande de porc et du riz : il eut une indigestion qui le fit beaucoup souffrir et hâta la fin de sa vie.

La prophétie. — A l'approche du nirvana, Çakyamouni fit à Ananda la confidence suivante: «Après ma mort, quand la foi dans ma doctrine commencera à se refroidir dans le monde, mes disciples mépriseront mes enseignements; l'amour du lucre, du confortable, des frivolités en opposition avec ma doctrine, la violation de mes préceptes, les injustices, les médisances, le luxe dans le vêtement et dans l'habitation, viendront battre en brèche

les prescriptions que je vous ai léguées. Il se formera une cabale puissante de moines relâchés, qui persécuteront mes quelques disciples restés fervents : tel était le sujet de tristesse que les rois-dragons des cieux ne purent dissimuler dans leurs derniers adieux. Comme conséquence de cet état de relâchement, les princes et les grands de ce monde ne croiront plus aux Trois Précieux, n'épargneront ni l'insulte, ni la violence pour renverser ma loi. Des ronces et des épines croîtront dans le champ de mon ordre. Ces dissensions intestines, jointes aux mauvais procédés des autorités, feront cruellement souffrir le petit troupeau resté fidèle à mes commandements et dévoué au salut de tous les êtres. Ma religion touchera à sa perte.

«Cependant, après ces temps calamiteux, une réforme s'accentuera ; dans mon ordre on verra peu à peu refleurir l'amour de la sobriété, de la régularité, de la contemplation et de la retraite; puis la doctrine des Trois Précieux brillera d'un nouvel éclat, pour le plus grand profit de l'humanité. La persécution cessera. Des rois, des ministres et des hommes puissants, des lettrés et des gens du peuple, des deux sexes, se montreront dévoués et généreux pour le maintien de ma doctrine; ils loueront ma religion, la protégeront et bâtiront des temples. Dans ces temps, surgiront des poussahs puissants, qui se déclareront les zélés protecteurs de ma loi, et tout l'univers en goûtera de nouveau les bienfaits.»

Dernière exhortation à ses bonzes. — « Ne doutez jamais de ma loi, dit Bouddha à ses bonzes. Considérez plutôt ma personne et voyez les fruits qu'elle produit : la parfaite intelligence de nos maux et de leurs quatre causes productrices ; les quatre degrés d'abstraction et de contemplation ; la puissance supranaturelle etc.: tout cet ensemble n'est-il pas la preuve irréfragable de la vérité de ma doctrine? Jugez de l'arbre par ses fruits. Que les dissensions ne s'élèvent jamais parmi vous: vous êtes les disciples du même maître, nourris du lait de la même doctrine; que votre règle de foi soit toujours conforme aux douze traités

canoniques (1) que je vous ai recommandés. Bientôt je vais entrer dans mon repos.»

A ces derniers mots, les bonzes se jetèrent à terre, inconsolables. « Ne vous laissez pas abattre par la tristesse, continua Çakyamouni : aux cieux et sur la terre, il n'y a rien d'immortel. Tout être soumis à la loi de la naissance est encore assujetti à celle de la mort. Ne vous ai-je pas souvent répété que les affections doivent être brisées et que toutes les unions ne sont guère durables? La vie de l'homme passe vite; je suis vieux et arrivé au terme de ma carrière, ma tâche est achevée et me voici au bord de la tombe. Vous tous, mes disciples, renouvelez vos résolutions, fortifiez votre cœur et soyez persévérants dans l'observance de ma loi : vous couperez ainsi la racine de tous vos maux. Si vous me demandez pourquoi je vous parle ainsi, c'est que j'ai promis à Mara Pisuna, le roi des démons, que j'allais entrer au nirvana.»

Page 1