B. LES RECOMMANDATIONS SUPRÊMES
C'était dans le grand silence de la nuit, au milieu de la forêt de salas, près Kusinagara, quelques heures avant d'exhaler son dernier soupir. Bouddha fit ses dernières recommandations à tous ses disciples :
Quand je ne serai plus, estimez et vénérez votre règle, consignée dans le Pratimoksha (1), comme l'aveugle estime la lumière, comme le pauvre estime un trésor; souvenez-vous qu'elle est pour vous un guide au même titre que moi. Il est interdit à tous les bonzes de se livrer à des opérations commerciales, d'acheter des terres et des maisons, d'entretenir des serviteurs, des servantes, de nourrir des animaux domestiques et de cultiver les champs. Fuyez les richesses comme la source de tous les malheurs.
Ne coupez ni bois, ni plantes, ne fouillez point la terre pour trouver des racines médicinales et préparer des décoctions (on s'expose ainsi à détruire des êtres vivants). La divination, le physiognomisme, l'astrologie, l'alchimie et autres vaines supputations, ne doivent point trouver place dans vos occupations. Quant à votre alimentation, prenez le nécessaire pour conserver la vie, mais évitez toute superfluité. Ne fréquentez ni les
(1) Ci-dessous, p 368.
politiciens, ni les diseurs de bonne aventure, ni les chercheurs d'élixir de longue vie. Ne vous montrez point obséquieux pour les puissants et méprisants pour les pauvres, mais appliquez-vous de tout cœur à sauver tous les êtres. Ne visez jamais à passer pour des hommes extraordinares et des faiseurs de prodiges. — Pour les aumônes que vous recevrez, ne vous montrez point trop exigeants, contentez-vous du nécessaire; ne visez point à accumuler des provisions pour l'avenir.
Votre règle est la vraie racine de la délivrance de tous les maux; c'est de là que vient son nom: Pouo-lo-t'i-mou-teh'a &|fl'-îll>fc %, Pratimoksha. Telle est la route qui conduit à l'abstraction, à la délivrance des misères de la vie et de la mort, à l'intelligence suprême. Sans l'observation de cette règle, aucune lionne œuvre n'aura la vertu de vous faire atteindre le but de tous mes désirs, c'est-à-dire le salut, la délivrance finale.
Telles sont mes dernières instructions.
Subhadra, le dernier converti. — Le soir qui précéda sa mort, Bouddha donna ordre à Ananda d'avertir les habitants de Kusinagara que sa dernière heure était proche, qu'il quitterait le monde vers le milieu de la nuit. Ananda partit de suite ; un bonze l'accompagna. Leur visage était baigné de larmes. Ils avertirent les habitants de se hâter, s'ils voulaient jouir des dernières exhortations du Très Honoré.
Dans cette ville vivait un maître des brahmes, âgé de cent' vingt ans, jouissant d'un grand renom de science et de sagesse. Ayant appris que Bouddha allait entrer au nirvana, il voulut aller le voir et converser avec lui pour éclaircir certains doutes.
Il partit donc quelque temps après le retour d'Ananda; arrivé dans la forêt de salas, il pria celui-ci de bien vouloir le présenter à Çakyamouni. «Çakyamouni est maintenant très souffrant, reprit Ananda ; ne le fatiguez pas pendant cette crise déjà si pénible. » Le brahme, très désireux d'avoir la solution de ses difiicicultés doctrinales, insista par trois fois pour se faire introduire. Toujours Ananda craignait qu'une trop longue conversation ne fatiguât son maître; il s'excusait d'être dans la nécessité d'éconduire le visiteur. Bouddha s'en aperçut et dit à Ananda de le laisser approcher. «La solution de ses doutes,
ajouta-t-il, ne me causera aucune fatigue.» Subhadra, s'étant assis près de Çakyamouni, lui dit: «Tous ces maîtres fameux qui ont étudié tous les secrets de la vraie doctrine et enseignent
avec tant d'éclat, seraient-ils inférieurs à vos disciples? J'ai
approfondi toutes leurs opinions», répondit Bouddha. Alors, l'arrêtant doucement dans cette voie des discussions futiles, il l'instruisit de la vraie doctrine. Ses yeux s'ouvrirent à la lumière, il renonça à toutes ses erreurs et se fit aussitôt bonze. Il fut le dernier de tous les convertis.
Çakyamouni l'admit dans son. ordre quelques moments avant sa mort ; il profita si bien de ses leçons qu'il obtint de suite la dignité d'arhat. Comprenant dès lors la folie de toutes ses existences antérieures, où il avait roulé d'erreur en erreur, il fut saisi d'un immense regret; il ne savait comment payera son libérateur le tribut de sa gratitude. Impuissant à maîtriser son émotion, il demanda à Bouddha de le précéder dans la tombe.
«Je ne me sens pas le courage, dit-il, d'être le témoin inconsolable de votre trépas.» , Aussitôt qu'il eut exprimé ce désir, il s'éteignit doucement aux pieds de Bouddha. Celui-ci commanda d'incinérer son corps.
Une fois déjà, au prix de sa propre vie, Çakyamouni avait sauvé Subhadra. Dans une antiquité reculée, ce lieu était couvert d'une vaste forêt, qui fut dévorée par un incendie. Les animaux de ces bois se virent réduits à la dernière extrémité, car la seule voie laissée libre par la flamme envahissante était barrée par un torrent rapide. Çakyamouni, qui menait alors la vie d'un poussah, prit la forme d'un cerf et se dévoua pour sauver les autres animaux, qui fuyaient le tourbillon de feu et se jetaient dans les eaux du torrent.
Il était déjà presque à bout de forces, quand arriva un lièvre boiteux. Le cerf, ému de compassion, brave la fatigue et passe le lièvre sur l'autre bord, mais y arrive si épuisé, qu'il est lui-même entraîné par le courant et se noie dans les eaux du torrent. Ce lièvre boiteux, c'était Subhadra dans l'une de ses
existences antérieures.
Deux stupas élevés à une petite distance du vihâra, dans la forêt de salas, rappelaient le lieu du sauvetage et l'endroit où Subhadra entra au nirvana (1).
ARTICLE VIII