ART. I. SONGES; FUITE DU PALAIS
encore une montagne précieuse s'écrouler, puis le vent renversa un grand arbre du palais impérial. La lune s'éclipsa, le soleil ne donna plus de lumière; au milieu des ténèbres je vis une torche ardente sortir hors des murs de la ville, l'esprit protecteur de la capitale pleurait et se lamentait ; Kapilavastu se changea en un désert, où il ne resta plus ni arbres, ni fleurs, ni fruits; enfin la garnison de la ville se dispersa.
«Voilà le songe affreux qui vient de se dérouler aux yeux de mon imagination : ou ma mort approche, ou bien il ne me sera plus donné de jouir de votre affection et de votre société.»
Le prince se dit en lui-même: «Elle vient de recevoir l'annonce de mon départ.» Puis, sans découvrir son projet, il commença à la rassurer. Le dialogue et tout ce qui suit dépassant les bornes de la convenance (1), nous passons outre.
Siddhartha lui-même eut un songe.
1° Il lui sembla qu'il était étendu sur la terre entière: sa tête reposait sur la cime du Suméru, son bras droit sur l'Atlantique, sa main gauche sur le Grand Océan, ses pieds sur le Pacifique.
2° Une plante appelée Jcien-li 3Ê j£ sortit de son nombril et prit de telles proportions que le haut de sa tige atteignit le ciel Akanishta (2).
3° Quatre oiseaux de divers plumages arrivèrent des quatre points cardinaux, se posèrent à ses pieds et devinrent tout blancs.
4° Quatre animaux sauvages, à la tête blanche et au pelage noir, vinrent lécher ses pieds.
5° Devant lui se dressa une montagne fétide : il put y monter et en faire le tour sans se souiller les pieds.
Tel était le présage des fruits de son apostolat : il devait sauver le monde sans éprouver de détriment pour lui-même (3).
(1) Fou-pen-hing-tsi-king # fc \ï J| $|, liv. XVI, p. 9.
(2) Le ventre est le siège de l'intelligence; la doctrine de Bouddha devait convertir tous les devas des cieux.
(3) Fou-pen-hing-tsi-king ^^MtH&Hi liv« xVl> PP- i'i0-
La nuit était venue. Le silence s'était fait par la campagne et par la ville, tout reposait dans un sommeil profond. Le chef des gardes du palais avait donné le mot de passe; la consigne était sévère, et il avait exhorté ses hommes à une grande vigilance, car les ordres du roi étaient précis : il fallait à tout prix déjouer une tentative d'évasion. La première moitié de la nuit se passa sans alarme. Quand sonna minuit, la garde cria la formule d'usage : «Prospérité à Sa Majesté sainte, paix, bonheur et longue vie !»
Une heure encore d'écoula. Suddhavasa et tous les devas de son ciel descendirent vers Kapilavastu, où ils trouvèrent tous les habitants de la ville plongés dans le sommeil, aussi bien dans le palais de Suddhodana que dans celui du prince héritier.
Alors un deva, nommé Fa-hing jj£ ^f (Dharmâcharya), s'approcha du harem et, par un acte de sa puissance transcendante, insensibilisa toutes les dames de la cour (1).
«Prince, lui cria Suddhavasa, tous les devas vous contemplent : l'heure a sonné de quitter le monde et de vous retirer dans la solitude !»
À ces mots, Siddhartha quitte la couche superbe sur laquelle il reposait et dit: «Jamais plus je ne me livrerai aux plaisirs des sens, non, jamais !» Indra et les quatre grands rois célestes, Brahma, tous les devas, se réunissent en troupes innombrables et chantent l'hymne du départ :
«Prince saint, le temps est venu ! Ne demeurez pas plus longtemps dans le monde ; dites adieu à tout et partez pour la solitude !»
Siddhartha, animé par le céleste cantique, dit : «J'irai, le temps en est venu!» (2).
(1) D'autres ouvrages disent que le deva changea le palais en un vaste cimetière, rempli de corps en putréfaction.
(2) Fou-pen-hing-tsi-king # ^Mt H &?> liv« XV1. PP- 10-15. —Cfce-fciopou W MWt, liv. Il, p. 44.