‹ Recherches sur les superstitions en Chine (volume 2)Chapitre 59 sur 180 · ART. II. — L'ERMITE · texte numérisé non relu

ART. II. — L'ERMITE

sous le nom de: «Fête en l'honneur du diadème de cheveux de Bouddha". Siddhartha remit entre les mains de l'écuyer la perle précieuse qui ornait sa coiffure et plusieurs autres joyaux; il le pria de les porter à son père avec le collier de perles suspendu à son cou et qu'il jeta en l'air avec dédain. Venant ensuite à considérer les habits qu'il portait, il s'écria : «Ces habits précieux ressemblent plutôt à la parure d'un deva qu'à la bure d'un solitaire ; où pourrai-je trouver un habit plus conforme à ma vocation d'ermite?»

Le deva Suddhavasa, connaissant les pensées intimes du prince, prit immédiatement la figure d'un chasseur et se dirigea vers lui, tenant en main un arc et des flèches et vêtu d'une chape de moine (1). «Comment osez-vous revêtir cet habit, distinctif des anciens bouddhas, lui dit Siddhartha; n'est-ce pas le profaner? — Vêtu de cet habit, je puis approcher les cerfs et les tuer, reprit le chasseur. — Vous usez de cette chape pour tuer les êtres vivants : moi j'en userai pour les sauver. Changeons d'habits ; vous me donnerez la chape, et moi je vous passerai mon vêtement royal; voulez-vous?»

Le chasseur s'empressa d'accepter cet échange, puis reprit sa forme divine et remonta dans les cieux de Brahma, emportant ces précieuses reliques. Siddhartha, dépouillé de tous ses bijoux, la tête rasée, vêtu en solitaire, dit tout joyeux: «Me voilà maintenant transformé en vrai ermite mouni i£,/Ë (2) ; désormais ce sera mon nom.»

L'écuyer ne pouvait se résigner à laisser son maître seul dans ce désert; il pleurait, se lamentait, prosterné aux genoux du prince. Celui-ci lui adressa la parole en ces termes: «Sur terre, ou bien c'est le corps qui refuse de suivre les bons mouvements

(1) D'autres textes disent que c'était un vêtement en peau de cerf. Beaucoup d'ascètes portaient des habits de peau de cerf.

(2) Le mot "Mouni" signifie "Sage", "Illuminé". Çakyamouni signifie donc: le Sage de la famille Çakya, ou le bouddha Çakya. Cf. ci-dessus, p. 39.

du cœur, ou bien c'est le cœur qui refuse de suivre le corps: toi, mon fidèle Tchandaka, tu m'as suivi et de corps et de cœur; les hommes s'attachent aux pas des riches et s'éloignent des pauvres : toi, tu m'as seul suivi dans ce désert, après mon éloignement du trône ; prends donc ces bijoux qui me restent et va les présenter au roi mon père, en l'assurant que si j'entre dans cette solitude, ce n'est point pour lui désobéir et manquer à mes devoirs à son endroit, ce n'est pas même pour renaître au ciel et jouir de toutes les félicités; c'est pour le salut de tous les êtres vivants : je me propose d'éclairer ceux qui marchent dans les ténèbres de l'erreur, de ramener ceux qui se sont écartés du droit sentier, enfin de les tirer tous de l'engrenage de la métempsycose et de tarir ainsi les sources des chagrins et des douleurs (1).

« Tu diras encore à Yasôdharâ, qu'en ce monde tout amour est éprouvé par des séparations ; je la quitte et me fais ascète non point dans le but de l'attrister, mais pour couper par la racine les causes de toutes nos douleurs.

« Enfin, tu feras savoir à toutes les jeunes femmes de mon palais et à tous mes serviteurs, que je veux rompre le filet des perpétuelles renaissances et devenir bouddha.»

Alors le fidèle Tchandaka embrassa les pieds de son maître; Kantaka les lécha avec sa langue, pendant que de grosses larmes tombaient de ses yeux, et tous deux reprirent tristement le chemin du retour.

Au lieu même où Tchandaka se sépara de son prince, on bâtit plus tard une tchaitya (monument commémoratif), qui fut nommée : Tchandaka nirvatana, c'est-à-dire le Retour de Tchandaka. — Le bonze Hiuen-tsang i£ M£ visita ce monument en se rendant à Kusinagara. Il se trouvait à cent lis de la lisière d'une forêt, à l'est de l'ancienne capitale du Râmagrâma.

Le coursier de Siddhartha était tellement accablé de tristesse, dit la légende, qu'il lui fallut huit jours entiers pour refaire

(1) Cf. Foucher, tome I, pp. 361-366.

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l'étape parcourue en une seule nuit (1).

Siddhartha, ayant dit adieu à son écuyer, prit la route de Vaisali (2). Chemin faisant, il fit halte auprès du richi Bagava (Po-kia-p'ouo j|$ % lj|). Tous les oiseaux et tous les animaux sauvages de ces bois contemplaient avec admiration ce nouvel ermite. Le richi Bagava le prit pour un génie du ciel et avertit tous ses disciples (3), qui s'empressèrent de la recevoir et de le prier de s'asseoir au milieu d'eux.

Çakyamouni examina les pratiques de ces pénitents. Leur vêtement était tissé avec des herbes ou confectionné avec des feuilles d'arbres ; ils se nourrissaient d'herbes et de fruits sauvages ; ils ne mangeaient qu'une fois par jour, ou une fois tous les deux jours, d'autres même ne prenaient de nourriture que tous les trois jours. Ils vénéraient le feu et l'eau, ou le soleil et la lune; les uns se tenaient sur un seul pied, les autres se roulaient dans les épines, ou se couchaient près du feu ou de l'eau.

«Quel est votre but, leur dit Çakyamouni, en vous condamnant à de si rudes pénitences? — C'est de renaître au ciel, dirent-ils. — Après les joies du ciel, reprit-il, il faudra de nouveau renaître et les peines recommenceront (4). Pour moi, j'étudie le moyen à prendre pour me délivrer des chaînes de la métempsycose et couper ainsi la racine de tous les maux.»

(1) Che-kia-pou #MHt, liv. II, P- tà.—Fou-pen-hing-tsi-king $tfc'\7^%% liv. XVIII, pp. 1-13.

(2) Une des plus brillantes villes indépendantes de l'Inde. Les ruines de cette ville se trouvent près de Bassahar, N.-O de Patna, près de la rive gauche de la Gandaki, à 10 lieues environ de son embouchure dans le Gange.

(3) Ces richis, ou ascètes brahmes, vivaient dans la solitude, appliqués à la méditation et à l'étude. Leur renom d'austérité et de savoir attirait autour d'eux un nombre plus ou moins grand de disciples. Ils étaient considérés comme des chefs d'école, et appelés par les bouddhistes des "chefs d'hérésie".

(4) Les devas verront leur bonheur finir; leurs corps célestes se dissiperont et ils reprendront naissance jus qu'au temps où ils atteindront la stabilité du nirvana.

Ce grave problème fit le sujet de tous leurs entretiens jusqu'au coucher du soleil. Le prince passa la nuit avec ces brahmes pénitents ; le matin venu, il leur fit ses adieux. Parmi eux se trouvait un physiognomiste remarquable ; il dit à ses confrères : «Ce vertueux ermite porte toutes les caractéristiques d'un homme extraordinaire ; certainement il est destiné à enseigner les devas et les hommes. Sa doctrine diffère de la nôtre; nous n'osons le retenir au milieu de nous.»

S'adressant ensuite directement à lui, il dit: «Vertueux ermite, puisque vous nous quittez, prenez la route du nord, allez trouver le célèbre ascète Alara Kalada (A-lo-lo Kia-lan pïïî J|| M % M)> et traitez ces questions avec lui; inutile de vous attarder ici. Quand vous aurez atteint le but que vous vous proposez, vous nous ferez participer, nous l'espérons, au bénéfice de vos recherches.»

ARTICLE III

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