ART. II. — RETOUR DE L'ÉCUYER ; VOYAGE DES DEUX MINISTRES
Dès que Kantaka aperçut la porte du palais, il oublia sa douleur et poussa un joyeux hennissement. La reine Pradjâpati, la princesse Yasôdharâ et toutes les dames du palais se précipitèrent en criant : «Le prince est de retour, le prince est de retour !»
Mais dès que l'écuyer et le cheval eurent pénétré dans l'enceinte du palais, elles s'aperçurent que Siddhartha manquait. L'écuyer, d'une main tenant son cheval, de l'autre portant le précieux dépôt qui lui avait été confié, marchait tristement : plus de doute possible, le prince s'était enfui.
La reine Pradjâpati, hors d'elle-même, les yeux baignés de larmes, levant les bras au ciel, s'écria: «Mon fils! hélas! où est mon fils?». Toutes les dames du palais, voyant la reine sous le coup d'une si poignante affliction, éclatèrent en gémissements et en sanglots: «Où est notre prince?» crîaient-elles.
La reine, s'adressant directement à Tchandaka, lui dit : «Réponds-moi: où as-tu laissé le prince héritier ? Pourquoi reviens-tu seul?» L'écuyer répondit: «Le prince a renoncé aux joies du monde, il s'est retiré dans une forêt au milieu des montagnes, puis s'est dépouillé de ses habits royaux et a rasé sa chevelure.» La reine, poussant un grand cri, reprit vivement : «Que t'ai-je donc fait, pour que tu conduises mon fils dans ces sauvages montagnes? N'est-ce pas le donner en proie aux serpents et aux bêtes fauves? Que va-t-il devenir dans cette horrible forêt?» L'écuyer reprit: «Le prince m'a commandé de ramener son cheval et de vous rendre ses bijoux: les voici. De plus, il m'a recommandé de saluer la reine, sa mère adoptive, et de lui dire de sa part de bannir de son cœur toute tristesse, parce qu'il deviendrait bouddha et qu'alors il vous reverrait.»
La princesse Yasôdharâ, laissant libre cours à son indignation, reprocha amèrement à l'écuyer d'avoir favorisé l'évasion du prince pendant la nuit. Piqué au vif par ce reproche immérité, Tchandaka répliqua : «Yasôdharâ ! votre esclave ne mérite point ce blâme ; ni moi, ni Kantaka, n'avons de faute à nous reprocher. Bien plus, j'ai déployé toute mon industrie
pour retenir le prince au palais. Même j'ai essayé de vous tirer de votre sommeil, j'ai heurté les dames du palais, sans réussir à les tirer du profond sommeil qui les insensibilisait. Voix, pas. vacarme, tous ces sons étaient étouffés par le pouvoir des devas : ceci est l'œuvre des dieux, madame: rien à faire pour s'y opposer! Tel le soleil monte en vainqueur à l'horizon, jetant des vagues de lumière et des gerbes de feu. tel notre prince sortit du palais avec sa fulminante escorte de devas.»
Le roi Suddhodana ressentit une si vive douleur en apprenant cette désolante nouvelle, qu'il tomba évanoui. Dès qu'il eut repris ses sens, il éclata en reproches contre le malheureux cheval qui avait emporté son fils : « O coursier ingrat ! Toi qui as reçu tant de marques de mon affection et de ma tendresse, pourquoi as-tu emporté mon fils bien aimé, l'orgueil des Çakyas? Meurs, ou transporte-moi près de mon fils!»
Kautaka. le noble coursier, blessé au cœur par ces reproches, roula à terre et mourut, mais il fut réincarné dans le ciel. Après l'illumination de Çakyamouni. il se réincarna dans la famille d'un riche brahme de l'Inde centrale et fut reconnu par son ancien maître, qui lui enseigna la doctrine du salut et le mit sur la route du nirvana.
Dès que le roi eut connu le lieu où s'était retiré le prince son fils, il envoya le Grand Précepteur et un autre ministre d'Etat dans la solitude habitée par l'ermite Bagava. pour lui demander des nouvelles de Siddhartha. L'ermite les informa qu'il l'avait vu en effet et avait même discuté avec lui sur plusieurs points de doctrine, mais qu'il s'était dirigé vers l'ermitage de Alara Kalada.
Sans retard, les ministres partent à sa recherche et sont assez heureux pour le trouver dans ce pays. (Le récit laisse supposer qu'ils le rejoignirent avant son arrivée chez Alara.)
«Le roi n'ignore point, lui dirent-ils en l'abordant, que votre résolution est arrêtée: mais, malgré tout, son grand amour pour vous le pousse à vous supplier encore de rentrer au palais.