ART. II. — RETOUR DE L'ÉCUYER ; VOYAGE DES DEUX MINISTRES
Son but n'est point de vous détourner complètement de l'étude de la perfection ; mais enfin, est-il donc indispensable d'habiter une forêt pour purifier son cœur?» Le prince leur répondit: «Je reconnais l'immense bonté de mon père et toute son affection pour moi, mais je redoute la naissance, la vieillesse, les maladies et la mort; je tremble à la pensée de tous ces maux, qui reviennent périodiquement dans chacune des existences; je veux me délivrer à tout jamais de ces infortunes et arriver à la possession du grand calme final. J'ai échangé tous les plaisirs du palais pour les douceurs de la solitude, et maintenant je retournerais en arrière?
Tel un homme échappé d'une maison toute en feu,
Et qui un moment après voudrait y rentrer,
Ainsi agirait l'ermite qui vient de quitter le siècle.
S'il sortait de sa solitude pour rentrer dans le monde.
«Non, jamais plus je ne reprendrai la vie mondaine ; ma résolution est inébranlable.»
A ces mots, les deux ministres s'éloignent de quelques pas et se demandent à quelle résolution s'arrêter. «Nous sommes envoyés par Sa Majesté, se disaient-ils, nous avons reçu l'ordre de ramener le prince, et voici que notre mission échoue ; qu'aurons-nous à dire au retour? Laissons donc ici cinq de nos suivants, hommes de confiance, qui seront chargés de protéger et de servir le prince avec beaucoup de discrétion et comme à son insu.» Sur ce, ils appellent Kiao Tch'en-jou ^ $$ -ftp (Kaundinya) et quatre autres, puis leur demandent s'ils consentent à rester dans ce pays avec Siddhartha. Ils le promirent et se montrèrent attentifs à remplir ce rôle délicat. Les deux ministres reprirent alors la route de Kapilavastu (1).
(1) Fou-pen-hing-tsi-king #fi # ff M *§?, liv. XIX; liv. XX, pp. 1-4; liv. XXI, p. l-6.~Che-kia-pou *g M ff, liv. III, pp. 46-49,
ARTICLE IV
§ 1. ENTRETIEN AVEC ALARA.
Aussitôt après le départ des deux ministres, Siddhartha continua sa route vers Vaisali et arriva dans la solitude où habitait le richi Alara Kalada(l). «Soyez le bienvenu! saint jeune homme», lui dit Alara en l'apercevant.
Après l'échange des salutations d'usage, il pria Siddhartha de s'asseoir sur un paillasson en face de lui, puis la conversation s'engagea sur le sujet religieux.
«Depuis un certain temps déjà, lui dit le vieil ermite, j'ai appris que vous vous proposiez de quitter le siècle, pour mener la vie ascétique et vous affranchir de toutes les séductions des sens, de même que l'éléphant reprend sa liberté en rompant les entraves qui le retiennent en captivité. Votre conduite me paraît d'autant plus admirable, qu'elle est moins conforme à celles des anciens rois qui finirent leurs jours dans la solitude. Ceux-ci ne prirent cette résolution que sur le déclin de l'âge, après avoir bu copieusement à la coupe des plaisirs, après avoir joui longtemps de tous les biens et de toutes les voluptés de la Cour et remis leur royaume entre les mains de l'héritier du trône. Quant à vous, vous renoncez à la royauté avant même d'en avoir savouré les douceurs. — Vénérable maître, reprit le jeune prince, je vois que dans ce monde tous les hommes sont comme des forçats, qui traînent la lourde chaîne, dont les anneaux sont: la naissance, la vieillesse, la maladie et la mort; ils sont impuissants à briser leurs fers. Je cherche pour moi et
(I) Ci-dessus, p. 84.
pour eux le chemin de la délivrance. — Mais, lui dit un disciple d'Alara, pourquoi avez-vous quitté votre famille et tout ce que vous avez déplus cher au monde pour venir ici? — Parce que, répondit Siddhartha, j'ai reconnu la fragilité de tous ces biens qu'il me faudra quitter, et je viens ici pour trouver le vrai bien, le bien permanent.» Alara lui répondit: «Puisque vous désirez sortir du bourbier où sont enlisés tous les humains et briser les chaînes qui les tiennent en esclavage, je vais vous exposer le moyen à prendre. D'après moi, il faut étouffer la concupiscence qui séjourne dans le cœur humain comme le dragon dans les eaux et détruit toute intention droite, tout effort vertueux. Celui-là seul qui a le courage de s'affranchir de la concupiscence, pourra mener une vie pure (1).»
Alara poursuivit son discours et exposa son système avec plus de précision: «Tout homme qui veut devenir un ascète accompli, doit quitter sa maison, se retirer clans la solitude, mendier sa subsistance, observer les préceptes de la vie érémitique, puis monter par les quatre degrés d'abstraction, qui sont comme quatre étapes différentes dans le chemin de la contemplation :
«lère étape. — Ne se plaindre ni des habits, ni de la nourriture ou du lit; se retirer dans la solitude, éloigner de son esprit toute affaire distrayante, toute affection désordonnée, tout désir, et se fixer dans la méditation.
«2e étape. — Trouver peu à peu la joie dans l'abstraction; puis, par la force de cette abstraction, rejeter loin de soi tout désir, toute irritation, toute haine.
«3e étape. — Supprimer toute joie sensible, pour se borner à la jouissance de la vérité connue.
«4e étape. — Supprimer même cette jouissance intime ; n'admettre ni ne désirer aucun plaisir, aucune tristesse, vivre complètement détaché et «cesser de penser»; alors, on touche au port de la "délivrance", on a atteint la véritable sagesse. Tel
(1) Fou-pen-hing-tsi-king # * ff H jfc? , liv. XX, pp. 6-16.
est l'enseignement de tous les maîtres en ascétisme; cette voie est donc sûre.»
Siddhartha reprit: «D'après ma manière de voir, cette théorie ne résout pas complètement le grand problème de la délivrance, car il reste encore une possibilité de revivre. Une graine jetée en terre ne se développe pas si les conditions atmosphériques lui sont défavorables, mais elle produit une tige toutes les fois qu'elle se trouve dans des conditions favorables pour sa germination. Ainsi se pose la question pour le cas présent, car le moi reste, lors même que je cesse de penser, et ce moi est la semence d'une nouvelle existence.
«Après la cessation de toute opération mentale, je vous demande si le moi existe encore ou non?
« S'il n'existe plus, ne me parlez pas de cessation de pensée : qui n'est plus ne pense plus.
«Si le moi existe encore: ou bien il a connaissance de son existence, ou bien il n'en a plus connaissance. S'il n'en a plus connaissance, alors il est de même nature qu'une herbe ou un arbre. S'il en a encore connaissance, alors ce n'est pas la complète délivrance, car aussi longtemps que le moi conscient subsiste, la source de la moralité n'est pas tarie, je ne suis pas à l'abri d'une nouvelle transformation, le danger de renaître et de mourir n'a pas disparu.
«Je fais abstraction de mon moi, dites-vous ; mais votre manière même de parler suppose que ce moi existe encore, car c'est moi qui fais abstraction. Donc il subsiste, et s'il subsiste, il est inséparable de toutes les misères de la vie, de même que la chaleur ne saurait se séparer de la flamme. Oui veut la parfaite: délivrance des maux, doit anéantir l'existence personnelle, le moi (1).
(1) Quoi qu'il en soit de la conception du nirvana d'après le bouddhisme chinois dégénéré, la pensée de Çakyamouni est bien nette: c'est l'extinction de l'existence personnelle Cet entretien avec Alara nous en fournit unel preuve manifeste.
La discussion tomba ensuite sur l'origine du monde: le monde existe-t-il par lui-même, ou a-t-il été créé?
Alara exposa sa croyance à la création de tous les êtres par Ivara, l'Être suprême, tout puissant, immense, sans commencement et sans fin, indépendant arbitre souverain de la vie et de la mort, maître du monde, créateur et seigneur de l'univers.
«Admettez, si vous le voulez, ajouta-t-il, que l'origine du mal soit un mystère: cependant l'existence d'un créateur n'en subsiste pas moins. En effet, ou c'est le karma (somme des mérites et des démérites) qui existe avant le corps, ou c'est le corps qui préexiste au karma. — Si le karma a existé avant le corps, d'où vient-il? qui l'a fait? — Si le corps a préexisté au karma, il est donc indépendant de lui, et il doit avoir une cause, un créateur.»
Çakyamouni, laissant de côté toute discussion théorique' remit la question sur le terrain purement pratique:
«Laissons là, si vous le voulez, toutes ces argumentations théoriques: je me pose en médecin qui constate les maux don^ souffre l'humanité, et je veux la guérir. Je constate que les hommes gémissent sons le lourd fardeau des renaissances et de toutes les misères inséparables de la vie: je veux trouver un moyen de les délivrer pratiquement, efficacement. Peu m'importe si cet état de choses a eu un commencement ou non ; je veux y mettre un terme (1).»
Un des disciples d'Alara félicita Çakyamouni et lui dit : «Au reste, toutes les discussions théoriques n'aboutissent d'ordinaire à rien de pratique et de fructueux; votre sagesse vous inspire le plus sage procédé à suivre présentement.
— Donc, continua Siddhartha, je cherche un système pratique et sûr d'éviter le malheur des renaissances, un port assuré où nous serons à tout jamais à l'abri de toute "revie".
(1) Voilà bien le dernier mot du bouddhisme. Délivrer les êtres des malheurs de la vie et de la vie elle-même, sans se préoccuper de leur origine première.
Exposez-moi, s'il vous plaît, votre manière de voir sur ce point unique. »
Alara lui répondit que cette idée étrange, cette tentative de sortir définitivement du cycle des existences, lui paraissait chimérique.
«Comment? riposta Çakyamouni ; il n'y a qu'un instant vous affirmiez que votre système conduit à un état de stabilité définitive ; pourquoi maintenant retirez-vous ce que vous avez avancé? — Cette stabilité définitive est celle du grand Brahma dans son ciel. Il existe nécessairement, il est la quiétude essentielle, sans origine et sans fin, sans limites, tout puissant, immuable, incorruptible. — Alors, riposta Siddhartha, que devientil, votre Brahma créateur, quand à la fin du kalpa le mont Sumeru lui-même et le ciel d'Indra s'abîment dans le cataclysme universel?»
Alara se contenta de sourire et ne répondit point à cette dernière objection (1).
Un des disciples d'Alara chercha à autoriser la doctrine de son maître, en citant les noms des plus célèbres richis, qui atteignirent la sagesse suprême par les moyens indiqués et finalement arrivèrent à la délivrance et entrèrent dans les rayons solaires. — «Qu'entendez-vous par ces mots : entrer dans les rayons solaires? Puis, comment conciliez-vous ce culte rendu à vos richis avec le culte dû à votre Dieu unique et créateur?»
Le disciple, voyant que Çakyamouni ne goûtait pas leur système, se leva de son siège et le pria d'exposer son propre système. Alara,par politesse, l'invita à partager avec lui la charge d'instructeur de sa communauté. Siddhartha, convaincu de l'inefficacité de la doctrine d'Alara, se sépara de l'assemblée et partit (2).
(1) Fou-pen-hing-tsi-king $> & fô M M, liv. XXII, pp. 3-12. — Che-kia-pou
m mm, iw. in,P. 49.
(2) Nous trouvons dans cette discussion les deux points essentiels qui feront la différence entre le Brahmanisme et le Bouddhisme, c'est-à-dire: la négation de la création et l'entrée au nirvana.
§ 2. DISCUSSION AVEC UDRA RAMAPUTRA.
Siddhartha apprit qu'un autre ascète de grand renom, nommé Udra Ramaputra, tenait école dans un lieu solitaire non loin de Rajagriha: c'était le fils aîné du célèbre ermite Rama.
Il résolut de lui faire visite. Il se mit donc en route, passa le Gange et arriva à la demeure d'Udra.
Le système de celui-ci consistait dans l'absolue rupture avec toutes les relations extérieures et dans l'absence de pensée. Siddhartha eut vite reconnu qu'une telle théorie ne supprimait pas les misères de la vie et n'aboutissait point à la délivrance finale ; en conséquence, il quitta son interlocuteur.
Cinq des disciples d'Udra abandonnèrent leur ancien maître et s'attachèrent à la personne de Siddhartha; ils vécurent dans un bois voisin d'Uravilva pendant les six années de pénitence de l'ermite, et ne le quittèrent qu'au jour où il rompit son jeûne.