LES SIX ANNÉES DE PÉNITENCE ET DE SOLITUDE
Les discussions philosophico-religieuses que Siddhartha venait d'avoir avec les célèbres ascètes Bagava, Alara et Uruda, avaient mis en évidence le côté faible de leurs systèmes ; fixé désormais sur l'insuffisance de la doctrine des brahmes, il méditait dans son esprit une tentative de réforme du brahmanisme, impuissant, disait-il, à procurer la délivrance définitive des misères humaines. La "délivrance", voilà l'idée mère et directrice de son système. Le grand obstacle à vaincre, c'est l'ignorance, racine dernière de tous nos maux (2) ; il faut donc extirper cette racine funeste et acquérir la science suprême ou l'illumination. Or la science du bouddha n'est pas une science infuse ; il doit l'acquérir par son énergie personnelle, l'emporter de haute lutte. Dans ce but, il entreprit le dur projet de surpasser, si possible, les mortifications des brahmes pénitents, afin de se créer une réputation de sainteté supérieure à la leur, et d'acquérir ainsi l'ascendant nécessaire pour se poser en novateur autorisé par le prestige de sa réputation.
Çakyamouni s'éloigna donc du mont Pantava et fit route vers la cité de Gâya. Arrivé à la montagne de Gâyasirsha, tout près de cette ville, il prit des herbes, s'en fit un siège et s'assit au pied d'un arbre.
Trois pensées principales occupèrent son esprit :
(1) Cf. Journal of the Royal Asiatic Society, année 1877, p. 177.— Foupen-hing-tsi-king $• & ff M M, liv. XIV, pp. 1-6. — Che-kia-pou f| M If , liv. HT, p. 48.
(2) Cf. système des douze échelons, ci-dessus, chap. I, art. XI,p.65, note.
1° Nul ascète ou brahme n'arrivera jamais à la parfaite sagesse, s'il se laisse dominer par ses passions, et s'il garde encore dans son cœur quelque affection déréglée^ pour le mal. Le feu n'a pas prise sur le bois mouillé ou sur la fiente de bœuf non desséchée (1) ; de même, se dit-il, la flamme de la sagesse ne saurait s'allumer dans un cœur passionné et affectionné au mal.
2° Tout ascète ou brahme qui veut parvenir à la sagesse, doit étouffer en lui-même les désirs coupables de ses instincts pervers ; pour ce faire, il ne doit pas craindre de recourir aux moyens énergiques de la mortification.
3° Il ne suffit pas de s'abstenir du mal et des mauvais désirs, il faut encore désirer la sagesse pour en faire bénéficier les autres.
Celui qui éprouve en soi de telles dispossitions est mûr pour la science suprême ; il ressemble à un bois sec facilement inflammable.
Après avoir médité ces trois points, Siddhartha descendit de la montagne, traversa quelques hameaux et entra dans le village de Uravilva, pour mendier sa nourriture.
D'abord, il pria un potier de bien vouloir lui faire l'aumône d'un bol en terre cuite, dont il ferait usage pour recueillir de porte en porte les aliments que les personnes charitables lui donneraient.
Puis il se mit à la recherche d'un site avantageux, agréablement placé, solitaire, ni trop loin ni trop près du village, pour qu'il pût sans peine se procurer les aumônes nécessaires à sa subsistance. Son choix fut vite fait: il trouva un petit bois peu éloigné du village de Uravilva, près des bords de la rivière Nairanjana; de cette solitude, le regard embrassait la vallée et les sites charmants des alentours; là, loin du bruit, du tumulte,
(1) La fiente de bœuf desséchée est un combustible très communément employé dans beaucoup de régions de l'Asie.
Fig. 10.
Les six années de pénitence au désert, (p. 99)
du va-et-vient des importuns, il pourrait s'appliquer tout entier à l'exécution de son projet.
Là, s'étant assis sur l'herbe au pied d'un arbre, il repassa dans son esprit toutes les pratiques usitées jusqu'alors par les ascètes qui s'étaient épris du désir d'atteindre la parfaite sagesse. Devant les regards de son imagination, il vit défiler cette longue suite de pénitents couverts de haillons, de peaux de bêtes, de feuilles d'arbres, ou même exposés dans un état de nudité complète aux injures de l'air, pratiquant des jeûnes rigoureux, se nourrissant d'aliments révoltants pour la nature, d'excréments, de pourriture ; se tenant soit debout, soit assis, soit sur un seul pied, ou même rampant à terre et broutant l'herbe comme des animaux. Les uns se roulaient dans les épines, les autres s'immergeaient dans l'eau ou vivaient comme les fauves dans des cavernes, le corps ulcéré, défiguré par de révoltantes macérations.
Venant ensuite à considérer que tous ces ermites pénitents n'avaient pas trouvé la vraie route de la délivrance, il se sentit le cœur plein de pitié et résolut d'entreprendre un genre de vie plus rigoureux encore, dans le but de trouver la vraie sagesse.
La gatha résume ainsi les sentiments de son âme :
Poussah, arrivé près de la rivière Nairanjana,
Va s'asseoir sur la rive pour y trouver la solitude;
Réfléchissant que tant de pénitents ont fait fausse route,
Il entreprend sa rude tâche de réformateur.
Immobile au pied d'un arbre, exposé au vent et à la pluie, nu-pieds, les jambes croisées, le buste droit, la bouche fermée, les dents serrées, la langue collée au palais, l'esprit tendu; aucune incommodité n'était capable de lui faire remuer ses mains modestement posées. Les yeux baissés, le cœur en repos, il ne prenait pas même la peine d'essuyer les excréments que les oiseaux laissaient tomber sur lui pendant qu'ils couvaient leurs œufs. C'est ainsi qu'il s'efforçait de provoquer cet état pathologique que les ascètes du temps nommaient "absorption".
Sous la pression de si violents efforts, la salive s'échappa de sa bouche, la sueur inonda tout son corps; se voyant ainsi baigné de sueur, il redoublait la tension de toutes ses facultés, gardant sans interruption la même attitude fixe, pour arriver a se figurer qu'il était débarrassé de tout désir et de toute pensée. Il en vint même à se boucher le nez, la bouche et les oreilles, retenant sa respiration et son souffle, pour s'isoler entièrement de l'extérieur. «Maintenant, pensait-il, j'ai atteint la véritable absorption.» Il saisissait ainsi tout son être dans une étreinte désespérée, pour le réduire, l'annihiler, comme un homme vigoureux qui tiendrait son ennemi dans ses puissantes mains et essaierait de le brûler vif, en le maintenant au-dessus d'un brasier. Plusieurs fois on le crut mort; tous les gens de la contrée venaient pour voir cet ascète, qui reculait pour ainsi dire les bornes de la pénitence; on ne l'appelait plus que le «Grand ascète ». Il en arriva même à se priver de toute nourriture pendant un temps invraisemblable ou à ne manger chaque jour que quelques graines de sésame ou quelques grains de riz.
Tout près du village de Urivalva habitait un brahme de haute caste nommé Senayana ; il avait pris le nom de la ville dont Bimbasara lui avait confié l'administration. Il avait pour hôte un autre brahme, natif de Kapilavastu et nommé Deva, venu le trouver pour affaires administratives. Deva fut un jour témoin des pénitences de l'ermite et le reconnut: «C'est, dit-il, Siddhartha, notre prince héritier, qui s'est retiré dans la solitude.— Grand brahme, lui dit Siddhartha, voulez-vous avoir la charité de me procurer un peu de millet, afin que chaque jour je puisse prendre le quod justum de nourriture suffisant pour ne pas mourir de faim?» Le brahme le lui promit, et pendant six années entières, il lui fit distribuer chaque jour une petite portion de millet.
Après six ans passés dans les travaux de la pénitence, Siddhartha était ridé, émacié; il se traînait péniblement comme un
vieillard de 80 ou 90 ans, qui n'a plus qu'un souffle; ses pieds et ses mains n'obéissaient plus aux ordres de sa volonté.
Ainsi voit-on une pastèque séparée de sa tige avant la maturité, se faner et se dessécher au grand soleil. Ses yeux avaient perdu le brillant du regard et ressemblaient à la pâle lueur des étoiles, reflétée dans l'eau d'un puits profond. Tous ceux qui l'approchaient étaient saisis d'étonnement et de révérence à la vue des terribles austérités du "Grand ascète" (1).
Six années s'étaient écoulées. Suddhodana, au retour du printemps, sortit de sa capitale pour visiter ses jardins de plaisance.
En contemplant les beautés de la nature, il sentit soudain son cœur se remplir d'une amère tristesse: «Hélas! se disait-il, depuis six ans mon fils Siddhartha m'a quitté: où est-il maintenant? Seul dans une forêt sauvage, au milieu des tigres, des loups et des lions, jour et nuit exposé à leur dent cruelle; oui, cette pensée empoisonne tous les jours de ma vie.»
A ce moment précis, Siddhartha avait poussé si loin ses jeûnes et ses privations, qu'il ne lui restait plus que les os et la peau. Il voulut se soulever de son siège d'herbes, mais ses forces le trahirent, il tomba à terre épuisé. Un des devas terrestres le crut mort et courut avertir le roi Suddhodana: «Votre fils qui a renoncé au monde, vient de rendre le dernier soupir. »
Ces paroles à peine achevées, un second deva mieux informé fit entendre sa voix et dit: «11 n'est pas encore mort, mais il ne lui reste plus que sept jours à vivre.» Le roi, bouleversé par ces voix d'en-haut, réunit à la hâte tous les membres de sa famille, et tint conseil pour délibérer sur les moyens à prendre en cette extrémité.
Udayi, fils d'un ministre de la Cour (ci-dessus, p. 174, n.l), se proposa au roi pour remplir l'office de délégué auprès du prince héritier et l'exhorter à rentrer au palais.
«Va, lui dit le roi, exhorte-le à revenir. S'il refuse d'écouter
(1) Fou-pen-hing-tsi-king $, # ft M M, Uv. XXIV, pp. 6-17.
mes prières, ne reviens pas ici : ta présence redoublerait mon chagrin. »
Udayi quitta la capitale et se rendit à Uravilva, sur les bords de la rivière Nairanjana. Là il rencontra Kaundinya et les quatre autres richis qui vivaient dans le voisinage (1) ; il demanda où habitait Siddhartha.
L'ermite lui indiqua le lieu de sa retraite. «Qui est à votre service? ajouta Udayi. — Notre serviteur se nomme Asvajit. » Udayi s'adressa alors à cet homme et le pria de bien vouloir le conduire auprès du prince.
Asvajit s'excusa, disant: «Depuis six ans qu'il pratique la pénitence dans ces lieux, je ne l'ai pas vu une seule fois lever ses regards vers Kapilavastu, son pays natal ; pourquoi lui parler de ces troublants souvenirs? Allez plutôt vous-même dans le bois d'Urivalva, et faites-lui part du message envoyé par son père. »
Udayi entra dans le bois indiqué. En apercevant le corps décharné du prince, ressemblant à un squelette ambulant, sa figure terreuse, ses yeux éteints, il éleva les deux mains et s'écria: «Hélas! est-ce donc là le prince des Çakyas? Juste ciel! dans quel état est-il réduit! Et cela en pure perte, puisqu'il n'a point atteint l'illumination désirée.» Ces lamentations attirèrent l'attention de Siddhartha : « Qui vient ici gémir et se lamenter? dit-il. — Prince vénéré, je suis Udayi, envoyé par le roi, votre père, pour vous inviter à rentrer au palais. — Trêve à ces gémissements, reprit Siddhartha. Je n'ai pas encore touché le but, je ne suis pas encore affranchi des liens de la vie et de la mort ; mais que mon corps soit broyé et pulvérisé comme des grains de sésame ou de moutarde, si je n'atteins pas l'illumination et si jamais je manque à mes serments en quittant cette solitude. Si je meurs à la tâche, vous pourrez alors emporter mes restes à Kapilavastu, et vous direz au roi :
(1) Ci-dessus, p, 87.
«Voici les reliques de celui qui est mort à la peine sur le rude «sentier de l'illumination.» De plus, sachez qu'un deva vient de m'apprendre pendant un songe, qu'après sept jours j'arriverai au but; j'ai confiance. Donc retournez à la capitale et que la question soit réglée.»
Udayi reprit la route de Kapilavastu, et fit savoir au roi que le prince persistait avec opiniâtreté dans sa résolution, mais qu'il n'était pas mort comme le roi le craignait.. Suddhodana reprit: «Puisque mon fils vit encore, je sens la joie renaître dans mon cœur. »
Pendant cette longue période, Mara, le tentateur, avait bien essayé de le détourner de son projet, mais ses efforts n'avaient pas eu de succès (1).
Le récit qui précède est moins imagé dans la Vie chinoise. L'auteur, s'appuyant sur des textes différents, mais supposant toujours que Kaundinya est l'un des cinq serviteurs restés au service du prince après le retour des deux ministres de Suddhodana, raconte les faits de la manière suivante :
Kaundinya et ses quatre compagnons, témoins des austérités prolongées de Siddhartha, députèrent l'un d'entre eux pour en informer le Grand Précepteur du palais, et celui-ci en parla au roi. «Hélas! s'écria Suddhodana; que je suis infortuné! Pourquoi faut-il que le prince renonce au trône et se livre à une telle détresse dans une sauvage forêt, loin de tous les êtres chéris qu'il persiste à ne plus revoir?» Suddhodana fit part de cette triste nouvelle à la reine Pradjâpati et à la princesse Yasôdharâ, qui, touchées de compassion en apprenant les jeûnes de Siddhartha, lui députèrent l'écuyer Tchandaka. avec mission de faire parvenir à l'ermite des véhicules chargés de céréales (2).
Quand l'écuyer, avec son chargement, fut arrivé dans la forêt,
(1) Fou-pen-hing-tsi-king ffi fc fa H fëg, Hv. XXV, pp. 1-8. — Che-kia-pou 9 ftfff, Hv. III, p. 49.
(2) Sur l'image jointe au texte, l'artiste chinois a dessiné des brouettes.
il ne put retenir ses larmes à la vue du visage amaigri du pénitent ; il le supplia d'accepter, au nom du roi, la provision de céréales qu'il était chargé de lui remettre. L'ermite lui fit cette réponse: «J'ai renoncé à la couronne, j'ai quitté mon père et ma mère pour venir dans cette solitude éloignée et m'exercera l'étude de la vraie sagesse; comment pourrais-je bien accepter ces vivres?»
Tchandaka, voyant que le prince s'obstinait dans son refus, renvoya le convoi de vivres et resta attaché au service de Siddhartha.
ARTICLE VI
Après six années de luttes sans trêve pour s'affranchir de toutes les exigences corporelles, voyant qu'il n'approchait pas du but, Siddhartha fit les réflexions suivantes :
«Dans la voie des privations les plus accablantes pour la nature, j'ai dépassé tout ce qui a été tenté jusqu'ici par les ascètes ou les brahmes du passé: ceux qui me suivront n'atteindront pas non plus le degré de mortification et de pénitence! où je suis parvenu: puisque je reconnais maintenant que cette! voie ne m'a pas conduit à l'illumination, quelle route dois-jei suivre pour y parvenir?
«Par ailleurs, en recueillant mes souvenirs, je me rappelle; que, pendant une promenade à la campagne, après avoir examine les travaux des laboureurs, je me retirai sous un "jambu" (1), j'entrai en contemplation et j'atteignis le premier degré, ou h joie dans l'abstraction.
«Pourquoi aujourd'hui ne prendrais-je pas le même moyei
(1) Ci-dessus, p. 51.
pour monter les degrés suivants, jusqu'à la plénitude de la science?
«Mais, comment pourrais-je obtenir la joie, alors que mon corps est épuisé, abreuvé de tourments (1)? Je reconnais la nécessité de prendre une nourriture abondante pour réparer mes forces qui m'abandonnent: je pourrai alors continuer ma tâche et arriver au résultat désiré.»
Sa résolution prise, il avertit le brahme Deva que, son intention étant de changer de régime, il le priait de lui procurer des aliments plus substantiels, pour réparer ses forces. Celui-ci reprit : « Mon état de fortune actuel ne me permet guère de vous fournir l'alimentation que vous désirez. Adressez-vous plutôt au gouverneur militaire Senapati ; je suis sûr qu'il se fera un plaisir de subvenir à tous vos besoins.» Deva se chargea, du reste, de lui adresser cette demande.
Senapati avait deux filles. L'aînée s'appelait Nanda et la plus jeune Bala; toutes deux étaient remarquables pour leur grande beauté et pour les charmes de leur personne. Déjà elles connaissaient de réputation le prince de Kapilavastu, elles avaient même demandé à leur père la faveur de devenir un jour les épouses de Siddhartha.
Le brahme Deva n'eut pas plus tôt exposé la demande de l'ascète pénitent, que Senayana dit à ses deux filles: «Voici une circonstance propice qui vient s'offrir à vous, pour favoriser l'accomplissement de vos espérances ; préparez donc des aliments succulents et allez les lui présenter.»
Les jeunes filles prirent de l'huile et du miel, des mets exquis et parfaitement apprêtés, puis allèrent les offrir à l'ermite. Çakyamouni les accepta avec reconnaissance ; son corps, fortifié par cette offrande charitable, sembla renaître à la vie, de même
(1) «Si par cette voie j'arrivais à la sagesse, les hérétiques diraient que pour arriver au nirvana il faut se laisser mourir de faim». -Cf. Che-kia-pou M M If, Hv. III, p. 50.
qu'une terre desséchée se couvre de verdure à la suite d'une pluie bienfaisante. Plusieurs jours de suite, elles renouvelèrent leurs bons offices; peu à peu les forces corporelles se développèrent et l'état de prostration où il était réduit ne tarda pas à s'améliorer. Siddhartha demanda à ses bienfaitrices quelle récompense elles attendaient pour leurs soins si empressés. «Votre réputation si justement méritée, reprirent-elles, nous a inspiré le désir de devenir vos épouses.» Siddhartha répondit: «J'ai renoncé à tous les plaisirs terrestres, j'ai quitté mes palais et je veux devenir bouddha pour prêcher ma doctrine au monde; vous devez donc renoncer à vos espérances. — Alors, dirent-elles, quand vous serez arrivé à la dignité de bouddha, nous demandons à être admises au nombre de vos suivantes.» Siddhartha le leur promit et refusa ensuite de recevoir plus longtemps leurs offrandes (1).
Un berger du voisinage s'offrit pour remplir à son tour cet office de charité et lui apporta chaque jour du lait de chèvre. Il planta en terre une branche d'arbre pour lui procurer de l'ombrage. Par la puissance de Bouddha, cette branche prit racine et devint "l'arbre du chevrier", célèbre dans les récits bouddhiques.
Les cinq richis, ses compagnons de solitude, gravement scandalisés de ce qu'ils considéraient comme une défection, le prirent ens dédain; sa vie immortifiée, sa recherche du bienêtre, son alimentation abondante, leur donnèrent à penser qu'il renonçait à ses aspirations premières: bref, ils le traitèrent en déchu et prirent le chemin de Bénarès, puis se retirèrent dans le Parc des Cerfs, le Rishipatana, ou Isipatana.
C'était le 16 de la IIe lune du printemps. Siddhartha, se voyant abandonné des richis et constatant que ses forces revenaient graduellement, pensa qu'il n'était pas convenable de
(1) Les détails de cet incident sont reproduits fidèlement sur les peintures tibétaines de la vie de Bouddha. Cf. J. Hackin, Peintures..., t. III.
Fig. 11.
Offrande à Bouddha de lait condensé, (p. 107)
prolonger cette vie relâchée. «Qui pourra donc, se disait-il, me procurer un fortifiant d'une efficacité souveraine, pour me restituer instantanément la plénitude de mes forces et me permettre d'arriver à l'illumination ?»
Le deva Tso-p'ing f£ $[, toujours bien informé des désirs de Siddhartha, se transporta dans la maison du chef du village, nommé Naudika, et s'adressa en ces termes à sa fille, Sujata : «Poussah désire manger des mets fortifiants, qui lui permettent d'arriver au point culminant de la sagesse : préparez-lui un consommé de riz et de lait, d'un goût exquis.»
Sujata, heureuse d'exécuter cet ordre, fit descendre dans la rivière ses plus belles vaches, pour les baigner; elle purifia ses mains pour les traire et fit bouillir le lait jusqu'à réduction d'un bol plein. Pendant la cuisson de ce consommé, les signes les plus extraordinaires se manifestèrent: à la surface du liquide en ébullition, on voyait paraître tantôt les figures d'Indra ou de Brahma, tantôt celles des rois-dragons ou d'autres devas. Si bien qu'un habile devin, témoin émerveillé de tant de prodiges, finit par dire: «Celui qui boira ce lait condensé obtiendra l'illumination.»
Le 23' jour de la IIe lune, dès le matin, Çakyamouni fit sa toilette, puis partit pour Uravilva, où il arriva à la demeure de Naudika, pour demander l'aumône.
Sujata l'attendait près de la porte. Elle versa le riz au lait dans un bol d'or, qu'elle alla offrir respectueusement à l'ascète: «Je vous prie, lui dit-elle, de daigner accepter ce mets que j'ai préparé à votre intention. » Çakyamouni. à la vue de cet aliment délicieux, assaisonné au miel, pensa: «Aujourd'hui, enfin, j'ai trouvé le remède merveilleux qui me restituera mes forces et me conduira au terme tant désiré, à l'illumination. Je fais le serment de délivrer le monde des chaînes de la mort et de l'esclavage de Mara, le Maudit; je veux faire passer tous les hommes sur la rive de la béatitude.» Siddhartha dit ensuite à sa bienfaitrice: «Après avoir mangé cet excellent aliment, que ferai-je du bol d'or?» Sujata répondit: «Vénérable, faites-en
l'usage qu'il vous plaira; je vous prie seulement de l'accepter.»
Çakyamouni sortit donc du village et se dirigea lentement vers le bord de la rivière Nairanjana ; après avoir placé ses provisions de bouche sur la rive dans un endroit très propre, il quitta ses habits et descendit dans la rivière pour s'y baigner. Du haut des cieux, les devas jetèrent à profusion les parfums les plus suaves dans l'eau de la Nairanjana; des fleurs tombaient des voûtes célestes. Çakyamouni prit ensuite sa tunique, la lava dans le courant de la rivière et voulut gagner l'autre rive ; mais ses forces n'étaient pas encore suffisantes pour résister au courant.
Akuba, le deva d'un arbre planté au bord de la rivière, étendit son bras couvert de bracelets et l'aida à monter sur la rive. Les devas descendirent au bord de la Nairanjana, puisèrent de cette eau qui avait servi au bain de Çakyamouni et l'emportèrent dans les divins parvis pour la vénérer.
La fille du roi-dragon, intendant de la rivière, sortit du fond des eaux, lui présenta un trône précieux sur lequel il s'assit pour prendre l'aliment vivifiant que lui avait préparé Sujata, la fille du chef de village. Son repas achevé, il prit le bol d'or, le jeta dans la rivière, où il surnagea et remonta le courant. « Enfin, s'écria Siddhartha, me voici près du terme désiré; je serai illuminé (1).»
Le naga de la rivière saisit le bol d'or, puis l'emporta dans son palais comme une relique vénérable ; mais Indra, témoin du larcin, prit la forme d'un garuda au bec de diamant, pénétra dans le palais du naga et emporta le bol d'or dans le ciel, où il fut exposé à la vénération des devas. Aussitôt que Çakyamouni se fut levé de son siège, la fille du naga reprit le trône précieux et le reporta dans le palais de son père, où il fut placé sous un stupa et devint un objet de culte (2).
(1) Le bol d'or du nouveau bouddha doit flotter sur l'eau et remonter le courant: c'est le présage de sa future illumination.
(2) Fou-pen-hing-tsi-king $, # fô ^ M> liv. XXV, pp. 8-17.
Fig. 12.
Bouddha prend un bain. (p. 108)
Les légendes des sutras racontent chacune à leur manière l'épisode que nous venons de narrer. Par exemple:
Indra envoya un songe à Nanda et Bala, filles de Senayana, et leur fit voir une fleur d'une merveilleuse beauté, flottant sur l'eau, puis se fanant. Deux jeunes filles l'aspergèrent et elle reprit sa fraîcheur première.
«Cette fleur, leur fut-il dit, c'est l'ascète Siddhartha, que sa rude pénitence a presque annihilé; à. vous de lui rendre ses forces primitives.» Elles préparèrent du lait condensé qu'elles vinrent lui offrir, se conformant en tout aux ordres reçus. Cet aliment ranima les forces de Siddhartha, qui se sentit en état de poursuivre son projet avec succès.
Depuis de longues années que Siddhartha errait, sans abri, dans les bois, ses vêtements tombaient en lambeaux. 11 trouva une vieille toile qui avait servi à envelopper le corps d'une esclave de Sujata, avant la cérémonie de l'incinération: il prit cette répugnante dépouille et chercha de l'eau pour la laver. Un deva, d'un signe de main, fit jaillir une source ; Indra fit émerger une large pierre carrée sur le bord de la fontaine et demanda à Çakyamouni la permission de laver lui-même ce linge sordide.
L'ascète refusa; il voulait donner lui-même l'exemple à ses bonzes, avant de les obliger dans la suite à laver eux-mêmes leurs habits. Çakyamouni, après avoir lavé son habit, descendit dans la rivière Nairanjana pour prendre son bain: Mara, le roi des démons, suréleva les bords de la rivière, afin d'empêcher le baigneur de remonter sur la rive. Par bonheur, il y avait sur le bord du courant un arbre appelé a-se-na ffl M ffi (1) : l'esprit de cet arbre abaissa une de ses branches à la portée de Bouddha, qui la saisit avec sa main et put ainsi remonter sur la rive.
Les devas se disputèrent l'eau qui avait servi pour le bain; ils en remplirent des urnes, qu'ils portèrent au ciel avec une profonde vénération.
(1) Le nom de l'arbre diffère suivant les textes. Ici la phonétisation semble indiquer Varjuna, nom donné par les textes tibétains (Pentaphera ardjuna ou Lakubha du Lalita Vistara). Rockhill, p. 30.
Les poissons et les habitants des eaux qui purent s'y plonger, furent réincarnés dans les cieux. Après son bain, Çakyamouni s'assit sous le grand arbre au bord du cours d'eau et s'ajusta sur le corps le vieil habit qu'il venait de trouver.
Le deva Tso-p'ing f£ $| vint lui offrir une chape de bonze : Çakyamouni l'accepta et s'en revêtit.
Au moment où, paré pour la lutte dernière, il allait s'avancer sur le champ de bataille, l'intendant des vents et des pluies balaya les routes et les arrosa; les chœurs des devas entonnèrent des hymnes triomphales, et Brahma lui-même, du haut de son ciel, informa les siens du prochain événement qui allait régénérer le monde.