LES FILLES DE MARA
Mara, le Méchant, fit venir ses filles et leur dit: «Allez trouver ce descendant des Çakyas et tentez-le de toutes façons pour savoir si la concupiscence est bien éteinte dans son cœur.»
Elles obéirent aux ordres de leur père, vinrent se placer devant Çakyamouni à une distance convenable et usèrent de tous leurs charmes et de toutes leurs séductions pour allumer la convoitise dans son cœur.
Siddhartha demeurait modeste et comme insensible, pur comme l'éclat argentin de la lune sortant des mains de Rahu, le
(1) Fou-pen-hing-tsi-king # fc if H £S, liv- XXVII, pp. 1-16.
roi des Asuras ; comme les longs rayons d'or qui s'échappent du soleil levant, ou comme une fleur de lotus fraîchement éclose à la surface des eaux; inébranlable comme le mont Suméru et comme les montagnes de fer qui encerclent l'univers (1)...
Plusieurs racontent que cette bande de fées, qui semblaient sortir du sein de la lumière, perdirent, en punition de leur audace, leur éblouissante beauté, et furent instantanément changées en vieilles mégères aux dents branlantes, à la face ridée ; tous leurs efforts furent inutiles pour rappeler leur première jeunesse.
ARTICLE X
Les filles de Mara, humiliées et honteuses, retournèrent auprès de leur père et le dissuadèrent de tenter l'entreprise qu'il projetait, l'assurant d'un insuccès inévitable. Mara, l'Homicide, méprisa leur pusillanimité et leur répondit par cette apostrophe :
Qui traverse une rivière doit atteindre la rive,
Qui veut détruire doit saper la base:
Dans la lutte contre l'ennemi, il faut aller jusqu'au bout:
Au bout de ses forces, plus de remords!
Le Méchant retourna de suite auprès de Siddhartha, mit devant ses yeux les prédictions des génies lui promettant l'empire du monde et lui dit: «Levez-vous, prince des Çakyas, quittez ces lieux; votre destinée est de vous asseoir sur un trône et non pas au pied de cet arbre. Jeune et affaibli comme vous l'êtes, c'est la vie de palais qui vous convient, plutôt que cet affreux désert où pullulent les bêtes sauvages. Ne voyez-vous pas par votre propre expérience combien ii est difficile de toucher le but chimérique que vous vous étiez proposé?» Çakyamouni répondit :
(1) Fou-pen-hing-tsi-king f $0| $«, liv, XXVII, pp. 16-17. — Çh e-kw~ pou & Mm, Hv. III, p. 50.
Fig. 14.
Les filles de Mara changées en vieilles femmes, (p. 120)
«Ici les anciens bouddhas ont atteint la fixité du nirvana; par ailleurs, je me suis convaincu de la vanité des joies mondaines : je sais qu'elles sont fugitives et n'apportent que tristesse et dégoût ; ce sont des fruits de belle apparence qui tombent et pourrissent. Ne sais-tu pas que j'ai quitté toutes mes richesses et tout le luxe de la cour? As-tu jamais vu un homme remettre dans sa bouche les aliments délicats qu'il venait de vomir? Moi, j'ai vomi les richesses, les honneurs, les joies raffinées de la cour; je ne puis plus désormais les goûter: elles m'inspirent l'horreur d'une vomissure.»
Mara, constatant que les jouissances terrestres n'avaient plus d'empire sur ce cœur, lui dit: «Vous êtes le prince héritier d'un trône, de la noble race des Çakyas ; n'est-ce pas une honte pour votre famille, de vous voir tendre la main par les rues des villes et des bourgades, vêtu d'un misérable habit de bonze? Si vous êtes devenu insensible à votre réputation personnelle, l'honneur de votre famille pourrait-il vous trouver indifférent ? — Pisuna, repartit Bouddha, mon propre intérêt et l'honneur de ma famille sont votre moindre souci ; trêve à tous ces vains discours !»
Le Maudit comprit l'inutilité de toutes ses arguties. Il ne lui restait plus qu'un moyen: la violence. «N'entends-tu pas, lui dit-il, la terre trembler sous les pas de mes formidables légions? Lève-toi vite, jeune bonze sans expérience de l'horreur des combats, fuis loin de cet arbre, si tu veux éviter la mort. — Je suis ici, les jambes croisées et comme entouré d'un mur de diamant, tes efforts seront vains.»
Au paroxysme de la colère, le roi des démons fit avancer I ses quatre corps d'armée, ses éléphants, ses chars de guerre, ses cavaliers et ses piétons, ses anthropophages yakchas, ses archers, ses lanciers, ses hordes armées de massues, de hallebardes, de sabres. Des milliers, des millions de guerriers de toutes formes, ! d'apparence effroyable, accourent à la voix de leur maître et sont prêts à risquer le sort des combats. Une clameur sauvage agite
les airs. Les nagas, du haut des nuées du ciel, déchaînent des ouragans et des tempêtes de grêle, des éclairs ardents déchirent la nue, d'effroyables coups de tonnerre ébranlent le sol ; on dirait que le monde va tomber en ruines. À la tête de ses terribles phalanges, Mara, le Maudit, sent la nécessité de montrer du courage; il se précipite le sabre au poing et jure de couper Siddhartha en morceaux, s'il ne se lève de son siège et ne s'éloigne de l'arbre de la science.
Rugissant comme un lion furieux, il s'écrie:
Piétons, cavaliers, guerriers de toute arme,
Chefs valeureux, habiles commandants,
Revêtez vos cuirasses, prenez vos boucli3rs et vos lances!
En avant! Exécutez mes ordres!
Trop tard il implorera ma clémence:
Il ne sera plus en mon pouvoir de lui sauver la vie.
Çakamouni riposte avec calme: «Mara, il te serait plus
aisé de changer le vaste bassin des mers, de transporter la
terre, de faire tomber des deux le soleil, la lune et les étoiles,
de briser en morceaux le roc du Suméru, d'arrêter le cours des
rivières et des fleuves, que de me faire quitter la position que
j'ai prise au pied de cet arbre.
Les devas des cieux sont mes protecteurs,
La sagesse est mon arc et mes flèches,
Je te vaincrai avec la même facilité
Que l'éléphant furieux écrase un bambou sec.
L'homicide Mara, excité par une haine implacable, donne sur le champ à. ses officiers, à ses chefs de légions, l'ordre d'engager la bataille: «Guerriers, leur dit-il, combattez bravement, arrachez de leurs bases les montagnes et les rochers, déracinez les arbres, prenez vos arcs, vos flèches, vos sabres, vos pilons de diamant, vos massues, vos lances et vos hallebardes, et déchargez une grêle de projectiles sur la tête de ce fils des Çakyas.»
À ce commandement, les généraux d'armée rangent en bataille les yakchas, les rakchas, les pisatchas, les kumbhandas etc. : mille millions de combattants, de toutes formes et de toutes
Fig. 15.
La défaite de Mara. (p. 122)
figures, de tous visages et de toutes couleurs, dont le seul aspect glace d'épouvante et d'horreur. D'affreux cris de guerre s'élèvent du sein de ces légions diaboliques, aux têtes d'éléphants, de chevaux, de chameaux, de bœufs, de buffles, d'ânes, de chiens, de boucs, de sangliers, de loups, de lions, de tigres, de léopards, d'ours, de rhinocéros, de singes, de renards, de chats sauvages, de lapins, de cerfs etc. D'autres ont la forme d'oiseaux de proie, de tortues ou de poissons, de reptiles ou de vers. Parmi ces monstres, les uns ont des têtes d'éléphants sur des corps de chevaux, ou vice versa; les autres sont moitié buffle et moitié âne, moitié chien et moitié sanglier, moitié bouc et moitié loup. Ailleurs, c'est une monstrueuse combinaison du lion, du léopard et du tigre, de l'ours et du renard etc.
On y voit même des spectres sans tête, ou n'ayant qu'une moitié de tête ou qu'une moitié de corps ; des corps surmontés de deux ou plusieurs têtes, tantôt manquant d'yeux ou munies d'un, de deux ou de trois yeux flamboyants comme ceux des reptiles. Leurs jambes et leurs bras se multiplient â volonté, les uns rampent, les autres marchent de côté ou en arrière, d'autres même marchent la tête en bas.
Même variété horrible pour la forme et la grandeur de leurs oreilles, de leurs -nez de et leur dents. Les oreilles sont droites ou pendantes: oreilles de chèvre, d'âne, de singe ou d'autres animaux; oreilles affectant la forme de feuilles d'arbres etc. Des langues aiguës, tranchantes, incandescentes, sortent de leurs bouches armées de dents démesurément longues et ressemblant à des poignards (1).
L'armée de Mara s'avance, pleine d'ardeur, des quatre côtés de l'horizon ; les cavaliers, les chars de guerre ont pris leur position de combat. Quelle étrange bigarrure dans ces hordes guerrières! La couleur de leur peau n'excite pas moins l'étonnement que la couleur de leurs habits. Visages couleur cuivre rouge sur des bustes gris ardoise, des têtes enfumées sur des
(1) Fou-pen-hingtsi-king f * fî i f, liv. XXVIII, pp. 1-19.
corps jaunes, des figures rouge sang surmontant une poitrine noire, ou la peau verte de leur visage se détachant sur des corps blancs. Des corps d'hommes armés de griffes de fauves, des serres d'oiseaux de proie leur tenant lieu de pieds, des peaux de bêtes sauvages adaptées sur des formes humaines. Ces démons portaient des squelettes dans leurs mains; les poils de leur barbe étaient composés d'ossements humains. Alors, des géants plus hauts que des arbres font tournoyer dans leurs mains des armes guerrières; d'affreux serpents sortent du nez, des oreilles, des yeux de monstres nus et se précipitent vers Çakyamouni. Ces démons horribles dévorent des membres sanglants, boivent du sang; du feu et de la fumée sortent de leur bouche comme d'une fournaise, des étincelles de feu s'échappent de leurs cheveux et de leur barbe, comme d'un fer rouge sous le marteau du forgeron. Ces hordes redoutables s'élancent comme un torrent, avec le fracas d'une chute d'eau tombant du haut des rochers dans une vallée profonde. Une nuée noire vomit de son sein une grêle de flèches et de projectiles, semblable à un cyclone qui se déchaîne et obscurcit le ciel. D'énormes masses de pierre, des troncs d'arbres volent dans les airs, le vent fait rage, on ne voit que des éclairs, on n'entend que le tonnerre, la terre tremble, les astres sont obscurcis, les cieux sont épouvantés. De formidables clameurs retentissent :
«Lève-toi, quitte ces lieux sans retard, ou c'en est fait de ta vie!» Il y eut même des devas qui, saisis de terreur, le supplièrent de fuir. A diverses reprises ces légions farouches renouvelèrent l'assaut, mais toujours sans succès, semblables aux flots écumants, qui pendant la tempête viennent battre le rocher, se brisent en mugissant et retournent chaque fois en arrière, sans avoir pu l'ébranler.
Un roi-dragon nommé Tch'e-ti ^ j^ll, «Porte-terre», désireux de voir Siddhartha triompher des tentations de Mara, se tourna vers ce dernier d'un œil courroucé et souffla sur lui un air pestilentiel pour l'obliger à se retirer. Tous les devas des palais
célestes joignirent leurs vœux aux siens, et à la vue des phalanges diaboliques qui remplissaint l'espace, s'écrièrent: "Hélas! Hélas!"
Siddhartha, s'adressant alors à Mara, lui dit: «Je l'ai juré sur l'honneur, j'arriverai malgré tous tes efforts à la suprême sagesse. Pourquoi tardes-tu tant à me faire violence? Exécute plus vite tes plans d'attaque. — Ce que je veux faire, répondit le Malin, c'est de te couper en cent morceaux; prépare-toi au combat! — Je n'ai ni arc, ni flèche, ni sabre, ni lance pour m'opposer à toi ; pourtant je vais te vaincre, Mara, et je vais devenir bouddha.» Mara ranime le courage de ses guerriers et crie: «À l'assaut ! frappez ferme ! pas de pitié pour ce rejeton des Çakyas, effrayez-le pour le faire fuir!» La horde de démons se précipite en avant; ils secouent la tête, ouvrent la bouche, tirent la langue en montrant leurs dents acérées pour dévorer Siddharta.
Un diable armé d'un long coutelas, veut le lancer sur la poitrine de Bouddha: le poignard reste comme collé à la main du meurtrier. Des armées de démons jettent sur lui du haut des airs, des montagnes entières, des rochers, des arbres, des massues, des pilons et toutes sortes de projectiles. De tous ces engins de destruction, les uns restent suspendus en l'air ou se réduisent en poussière pendant la chute, ou vont tomber loin de l'arbre ; les autres brillent dans l'espace, comme on voit, un jour d'orage, les gouttes de pluie illuminées par les rayons triomphants du soleil qui perce la nue ; beaucoup se changent en fleurs et tombent aux pieds de Bouddha.
D'autres diables veulent jeter des serpents venimeux sur le corps de l'ascète, mais ces reptiles tombent à terre inanimés. Les démons des tempêtes accumulent les nuages, lancent des éclairs et font éclater la foudre pour détruire l'arbre de la science et écraser Siddhartha : or une puissance extranaturelle change en une pluie de fleurs, les grêlons, les pierres et les armes. Ou bien les archers n'ont plus la force de décocher leurs flèches, jou bien elles restent suspendues en l'air à mi-route du but. Les
sabres sont arrachés des mains des combattants et tombent à terre.
Voici qu'une fille de rakcha, au teint noir, portant dans sa main une tête de mort, s'approche de l'arbre pour tenter l'ermite: elle ne peut avancer, une invisible puissance la maintient à distance ; pour obliger Siddharta à partir, elle veut ensuite brûler son corps avec les deux jets de flammes qui sortent de ses yeux, mais elle devient subitement aveugle.
On entendait des diables rugir comme des lions, imiter le miaulement du tigre, le hurlement du loup et les cris de toutes les bêtes féroces; d'autres criaient: «Frappez ce Gautama, écrasez ce bonze, tuez ce fils des Çakyas, fendez la tête à ce Kama, coupez-le en morceaux, écorchez-le vif!» Alors, les bêtes sauvages accouraient pour le dévorer, les oiseaux de proie s'apprêtaient à le becqueter. «Tuez! coupez! écrasez! déchiquetez !» criait cette multitude de démons. Cependant aucun d'eux n'avait la puissance d'approcher de l'arbre ; un mystérieux pouvoir les tenait à distance.
Témoin de ce prodige, Shreshti, fils aîné de Mara, se jeta aux genoux de son père et le supplia de cesser cet inutile combat. Le Maudit s'était trop avancé pour reculer; la honte d'une défaite redoublait sa haine féroce: il refusa de s'avouer vaincu et, avec le courage du désespoir, il se précipita sur Siddhartha pour lui porter le coup mortel. Un esprit céleste demeuré invisible, lui adressa ces mots: «Mara, garde-toi de toucher à ce saint et de le molester; cesse immédiatement de le tenter et retourne dans tes domaines: tu n'as pas plus de pouvoir sur lui, que le vent sur le roc du Suméru.»
Ces paroles, loin d'arrêter le persécuteur de tout bien, ne firent que l'irriter davantage; de nouveau il se rue sur sa victime. Alors les huit esprits célestes préposés à la garde de l'arbre de la science vinrent offrir à l'ascète leurs félicitations et leurs encouragements ; leurs forces réunies à celles des devas brisèrent les efforts du tentateur.
Une dernière altercation mit fin au drame. Siddhartha dit
à Mara : «Tu me contestes le droit de m'asseoir sous l'arbre bodhidruma ; lequel de nous deux a acquis le plus de mérites pendant les kalpas antérieurs? Est-ce toi, est-ce moi? Si la somme de mes mérites est comble, n'ai-je pas le droit absolu de prétendre à l'illumination?))
Pour une petite aumône qu'un jour tu fis à bouddha,
Tu obtins un pouvoir presque illimité; Et moi, j'ai fait l'aumône à des millions de bouddhas, J'ai exercé la charité à l'égard de tous les êtres. Mara répondit :
Tu prétends que je n'ai sacrifié qu'une fois à bouddha: Où est la preuve de ton assertion?
Qui témoignera de tes mérites passés; . Qui prouvera ta supériorité sur moi?
Çakyamouni se contenta d'étendre la main droite vers la terre et prononça avec calme cette sentence :
Cette terre produit tous les êtres,
Parmi tous elle occupe le premier rang;
Son témoignage ne peut être révoqué en doute,
Qu'elle soit le témoin ^de la vérité de mes paroles.
Ces mots à peine achevés, l'Esprit de la terre, en grand costume, paré de tous ses bijoux, remplit une fiole précieuse des parfums les plus exquis, puis la prit révérencieusement entre ses deux mains, sortit de terre jusqu'à mi-corps, à une distance respectueuse de Çakyamouni, et prononça cette attestation: «Très vénérable, je témoigne avec connaissance de cause que, pendant les innombrables kalpas antérieurs, vous avez fait des offrandes aux bouddhas.»
Au même instant, tout l'univers fut ébranlé de six secousses consécutives; un bruit sourd comme le son d'une cloche puissante se fit entendre dans tout le Magadha. Toutes les phalanges du Maudit sont frappées d'épouvante et se dispersent, tous abandonnent le champ de bataille, s'enfuient éperdus dans toutes les directions. Les éléphants tombent renversés, les chevaux se bousculent, les chars de guerre roulent comme un torrent
dévastateur, écrasant tout dans leur fuite précipitée. Les armes tombent des mains des guerriers ou se changent en fleurs, leurs cuirasses sont brisées ou arrachées par une invisible puissance : la déroute est complète et le sauve-qui-peut général. Les uns se réfugient dans les gorges de montagne, les autres se cachent dans le creux des rochers, d'autres même font leur soumission au Bouddha victorieux (1).
Le compilateur chinois cite même un texte où est mentionné le défi jeté au roi des démons de remuer la précieuse fiole offerte par le génie terrestre. L'orgueilleux Mara et toute son armée ne purent la changer de place. Après cet échec humiliant, les esprits de la terre aspergèrent Mara avec l'eau de la fiole et dirent: «Mara Pisuna, cède à ton vainqueur, retire-toi, reprends le chemin de ton palais avec tes hordes immondes. N'accuse que toi de ton humiliante défaite : tu recueilles ce que tu as semé !»
Shreshti, fils de Mara, alla se prosterner aux pieds de Çakyamouni, lui faire amende honorable pour l'injure que lui avait faite son père: «Bon saint maître, daignez écouter la prière que je viens vous adresser pour mon père. Il a agi à votre égard avec l'imprudence d'un enfant, en venant vous terroriser avec ses armées de démons. Je lui avais pourtant représenté que tous les artifices échouent misérablement devant la résolution d'un homme décidé à atteindre la sagesse et à fortiori pour le prince héritier des Çakyas. Je vous supplie, pardonnez à l'ignorance de mon père, qui est venu vous effrayer. Je fais des vœux pour la prompte réalisation de vos projets et votre prochaine illumination.»
Brahma, Indra et tous les devas, témoins de la grande victoire de Siddhartha, entonnèrent des chants de triomphe, jetèrent des fleurs aux pieds du glorieux vainqueur, se prosternèrent à ses genoux les mains jointes, pour lui présenter leurs
(1) Fou-pen-hing-tsi-king § $ ff i ^, liv. XXIX, pp. 1-16.
hommages et leurs vœux. «Le moment de l'illumination approche pour ce grand saint», se disaient-ils les uns aux autres. Shreshti se prosterna de nouveau à ses genoux et partit (1).
Les pages qui précèdent, donnent la clef des nombreux bas-reliefs que l'on trouve dans les musées de l'Inde et de l'Europe. L'assaut de Mara et de ses infernales légions, a procuré aux artistes décorateurs des stupas et des vihâras des sujets choisis pour leurs sculptures. Le démon bouddhique tantôt machine contre son adversaire une attaque à main armée et lui livre bataille, tantôt essaie de l'épouvanter par l'aspect terrifiant de ses hordes de monstres, aux faces bestiales, aux langues pendante?, aux gueules saillantes armées de longues défenses. Cette armée de démons pourfendant les airs ou évoluant sur de fantastiques montures, n'oublie aucun moyen d'intimidation. Enfin les filles mêmes de Mara: Volupté, Tendresse et Concupiscence, déploient toutes leurs industries pour séduire le Prédestiné.
La tentation de Mara au British Muséum, l'assaut de la horde grimaçante des démons, sur le bas-relief du Musée de Lahore n° 538, l'attentat infructueux des filles de Mara, sur le fragment de Mardân: tout touve une explication dès que l'on consulte les traductions chinoises.
Le moulage du Musée du Trocadéro, provenant d'Angkor, apparaît comme le tableau de la défaite du roi des démons. Le superbe Mara, aux multiples bras, monte son éléphant furieux, il décoche des flèches contre l'impassible ascète, et les pointes se garnissent de fleurs avant d'arriver au but. L'éléphant s'effondre sous le grand roi des démons; la défaite est complète.
ARTICLE XL
L'IIXL tMIN AI IO\.
Après cette victoire définitive, Çakyamouni, entré en méditation, passa par les quatre degrés d'abstraction (dhyâna) : liberté pure et joyeuse; confirmation dans le bien; joie dans l'éloignement de tout mal; abstraction de toute joie, de toute peine et de toute pensée, c'est-à-dire l'impassibilité. Pendant la
(1) Fou-pen-hing-tsi-king # ^C ^T #» JEU. l'v- XXX, pp. 1-5. — Che-kia-pou W M ft, Hv. 111, pp. 51-53.
première veille de cette nuit mémorable, son corps atteignit la plénitude du pouvoir transcendant. Il put donc à volonté se multiplier puis revenir à l'unité, disparaître dans les airs ou dans les entrailles de la terre, traverser les montagnes, les rochers, les murs, s'enfoncer dans la terre, au sein des eaux, voler dans l'espace comme une fumée, comme un rayon de lumière, réduire en poudre les corps les plus durs en les touchant de la main, agrandir sa taille suivant son bon plaisir. 11 put aussi exécuter en un instant toutes les œuvres d'art en or, en terre, en ivoire. Il acquit le pouvoir de lire dans le secret des consciences, de connaître toutes les pensées d'autruî. Toutes les péripéties de son karma et de celui de tous les êtres se déroulèrent devant ses yeux, si bien que toutes les actions de tous les êtres, pendant toutes leurs existences et durant la série inconcevable des kalpas passés, apparurent dans leurs moindres détails, devant son regard illuminé. Il vit l'époque précise de toutes les naissances, de toutes les morts, les lieux d'habitation, les occupations, tous les actes même les plus insignifiants de cette effroyable variété d'êtres. Son oreille, douée dès lors d'une mystérieuse perspicacité, entendit tous les sons émanés des enfers et des cieux, les cris des animaux aussi bien que les paroles des hommes, sans distinction de proximité ou d'éloignement ; les rumeurs des villes et des places publiques, le son des instruments de musique, des tambours et des flûtes, les chants, les rires et les lamentations, les conversations des hommes, des femmes et des enfants, les sons émis par toutes les classes d'êtres de l'univers.
Vers le milieu de la nuit, ses yeux, devenus transcendants à la suprême puissance, purent embrasser toute l'immensité des mondes, contempler les morts et les naissances, le ciel, la terre et les sombres demeures des enfers. Parmi tous ces êtres, les uns s'avançaient sur la voie du vice, les autres marchaient dans le chemin du devoir: son regard distingua dans une lumineuse clarté toutes leurs fautes, tous leurs vices et toutes leurs vertus;
Fig. 16.
L'illumination, (p,. 130)