ART. XI. L'ILLUMINATION
les damnés tombaient dans les supplices de l'enfer, d'autres renaissaient transformés en bêtes; ici erraient les troupes des esprits faméliques, là vivaient glorieuses les phalanges des devas, jusqu'au jour où, le lot de leur bonheur épuisé, ils rentreraient sur terre dans des corps humains. Tous ces êtres si différents par la beauté ou la difformité de leur corps, par la rectitude ou la méchanceté de leur vie, lui apparurent distinctement, sans l'ombre d'une confusion. Ainsi un homme, monté sur une tour élevée, contemple la foule s'agitant à ses pieds sur la place publique.
Remontant des effets aux causes, il reconnut qu'en fin de compte l'existence est la source de nos malheurs et que l'anni" hilation pratique du nirvana peut seule mettre un terme à nos maux: il était parvenu au point culminant de l'illumination, il était Bouddha.
A ce moment solennel, la terre et les cieux, les palais de Mara et de Brahma, les cieux de tous les devas furent illuminés d'une splendeur surnaturelle, qui perça même les ténèbres éternelles accumulées entre les chaînes concentriques des Monts de Fer. Une pluie fine tomba du ciel pour arroser la terre, et une brise légère souffla une fraîcheur bienfaisante. Aussitôt, les cieux résonnent des divins accords des devas, une pluie de fleurs embaumées, des bijoux, des pierreries, des parfums et de l'encens tombent de la voûte éthérée. Six fois la terre tressaillit d'allégresse ; tout l'univers fut en fête; chacun vit ses désirs satisfaits: les malades furent guéris, les affamés rassasiés, les aveugles virent la lumière du jour, les sourds entendirent, les boiteux marchèrent, les pauvres furent secourus, les maigres devinrent gras, les prisonniers virent tomber leurs fers, les damnés furent tirés de leurs douloureux cachots, les animaux même cessèrent de craindre et les esprits faméliques furent rassasiés (1).
Maya, la mère de Bouddha, descendit de son palais céleste
(1) Fou-pen-hing-tsi-king $, 7JC ff M M', Hv. XXX, pp. 516. — Che-kiadow m M II, lïv. IV, pp. 53, 54.
et alla informer le roi Suddhodana et la princesse Yasôdharâ du grand événement qui venait de se passer: «Maharaja, lui ditelle, sachez que, cette nuit même, votre fils Siddhartha vient d'atteindre les hauteurs de l'illumination; telle est la cause du tremblement de terre qui s'est produit. Il vient de terrasser Mara, le roi des démons: plus d'ennemis à craindre, la sécurité est revenue sur terre.» Cependant un doute subsistait encore l'esprit de quelques devas : Bouddha, pour dissiper tout soupçon, monta dans les airs et d'une voix rugissante clama: «Je suis à jamais délivré de tout désir et de toute passion; dans mon cœur est tarie la source de tout chagrin; jamais plus je ne reprendrai naissance: j'ai franchi l'océan des misères humaines.»
Dans tous les deux, ce fut un concert unanime le louanges^ des chants de triomphe et des cris d'allégresse. Seul Mara, le Malin, assis tristement à terre à une certaine distance de l'arbre, pensait tristement en lui-même: «Comment se fait-il que moi, plus sage et plus puissant qu'Indra et les devas, je sois vaincu par ce bonze, rejeton des Çakyas?» (1)
Bouddha raconta plus tard à ses bonzes comment il avait déjà plusieurs fois échappé aux pièges de Mara:
«Dans les siècles passés, un pauvre horticulteur gagnait sa vie en vendant des guirlandes de fleurs. Son jardin était situé sur le bord de la rivière Paryata. Une tortue avait coutume de monter sur la rive et de se traîner parmi les fleurs pour chercher sa nourriture. Chemin faisant, elle endommageait fortement les tiges des plantes; aussi le fleuriste résolut de s'en emparer. Un jour, il la saisit et la jeta dans son panier ; il allait la tuer et la manger. «Comment sortir de ce mauvais pas, pensa «la tortue?» Elle s'adressa au fleuriste et lui dit:
Je viens de sortir du lit de la rivière, je suis couverte de boue; Déposez ici vos fleurs et allez me laver:
Ma carapace sordide et boueuse Maculerait votre corbeille et vos fleurs.
(1) Fou-pen-hing-tsi-hing # # \i H *», liv- XXXI, pp. 2-4.
ART. XI. — l'illumination. 133
«Ce qu'elle me dit là est parfaitement juste, pensa le fleuriste; il prit donc la tortue, la déposa sur une pierre au bord de l'eau et commença à la laver. La tortue, recueillant toutes ses forces, glissa au fond de la rivière et disparut, au grand désappointement du fleuriste. La tortue, c'était moi; le fleuriste, c'était Mara.»