LES EXTASES
Après son illumination, Bouddha resta sept jours en méditation au pied du pippala, goûtant dans un ravissement ineffable l'immensité de son bonheur et jouissant de l'éclatante plénitude de sa science intuitive. Revenu à lui-même, il se leva de son siège, et la nuit suivante, il repassa dans son esprit la connexion des douze anneaux de ia chaîne des causes (nidânas) (1), passant de l'une à l'autre, et approfondissant chacune d'elles avec toutes ses circonstances, allant de l'ignorance à la mort et revenant de la mort à l'ignorance, source dernière de tous nos maux.
Bouddha se rassit les jambes croisées, et demeura sept jours entiers le regard fixé sur l'arbre de la science, sans cligner les yeux. 11 pensait en lui-même: «Ici j'ai déposé le lourd fardeau des peines, ici j'ai brisé la chaîne des infortunes humaines!» A l'endroit même où Bouddha fit ces réflexions, on bâtit plus tard la «Tour de l'œil fixe».
De la «Tour de l'œil fixe», il s'avança gravement vers un endroit appelé Marichi, où il demeura de nouveau, pendant un laps de sept jours, plongé dans une profonde extase et comme abîmé dans les délices de son bienheureux état de «délivrance». Ce fut au sortir de cette nouvelle extase que Kâla naga, le Dragon noir, vint lui présenter ses hommages. Il se plaça respectueusement de côté et lui adressa la demande suivante: «Vénérable du monde, les bouddhas du passé: Krakucanda, Kanakamouni, Kasyapa, et bien d'autres avant eux, me firent la faveur de séjourner quelque temps dans mon palais et d'accepter mes offrandes; j'ose vous demander de me faire la même grâce.»
Çakyamouni accepta l'invitation, entra dans le palais et y demeura sept jours, pendant lesquels il resta assis, les jambes
(1) Cf. chap l, art. XI, p. 64.
136 CHAP. Ht. — LA PRÉDICATION, PREMIÈRE PÉRIODE.
croisées et l'âme perdue dans les ravissements extatiques.
Quand il eut repris ses sens, il lit venir son hôte, l'admit au nombre de ses adhérents, et lui accorda le bénéfice du triple refuge en Bouddha, en sa loi, en son ordre (1).
Kâla joignit les mains et promit d'observer les cinq prescriptions bouddhiques; il fut le premier zélateur admis par Bouddha. Ce premier converti était un naga, dragon, donc un membre du règne animal.
Un autre naga, nommé Moutchalinda, se présenta à son tour devant Bouddha et lui fit aussi les honneurs de son palais. Le Très Honoré y resta de même sept jours assis, sans remuer. Pendant cette nouvelle extase, les vents et la pluie ne cessèrent pas, la température devint glaciale. Moutchalinda, pour protéger Bouddha contre les intempéries, enroula sept fois son grand corps en spirale autour de Çakyamouni, et ses sept têtes juxtaposées au-dessus de lui formèrent comme une sorte de dais préservateur.
À la fin des sept jours de pluie, Bouddha demeura immuable : la furie des éléments est impuissante à troubler la paix de l'illuminé. Dès qu'il fut tiré de son état extatique, le naga prit la figure d'un jeune brahme, se prosterna à ses pieds, les mains jointes, et lui dit: «Ce n'est pas pour vous intimider que je me suis enroulé en spirale autour de votre corps ; c'est uniquement pour mettre votre vénérable personne à l'abri du vent, du froid et des pluies.» Bouddha lui dit: «Viens, reçois les trois refuges et les cinq préceptes, puis jouis d'une heureuse paix. — Puisque le Vénéré des mondes me le commande, reprit Moutchalinga, j'obéis.» Sans tarder, il mit sa confiance en Bouddha, en sa loi et en son ordre, puis il résolut d'observer
(1) Ce triple refuge, appelé communément San Pao H R . les Trois Précieux, c'est-à-dire: Bouddha, la loi bouddhique et l'église ou l'ordre bouddhique, est une des formes de la Triratna indienne, ou de la Triade bouddhique.
les cinq préceptes des bonzes (1).
Dès que Bouddha fut sorti du palais du roi-dragon, un deva resplendissant de lumière s'avança, se jeta à ses pieds et lui dit : « Pendant les six années de pénitence que vous fîtes au désert, j'étais berger et je vous offris du lait pour votre nourriture ; je vous fis un abri avec une branche de nyagrodha. En récompense de cette bonne œuvre, je viens d'être réincarné dans le ciel, où je suis comblé de gloire et de félicité. Maintenant que vous avez atteint la dignité suprême de bouddha, accordez-moi la faveur de revenir vous asseoir au pied de cet arbre (2) pour jouir de son ombrage. Bouddha y consentit. Il retourna s'asseoir à l'ombre du nyagrodha, entra de rechef dans une profonde extase et savoura pendant sept jours les joies indicibles de la délivrance.
11 dit ensuite au deva: «Mets ta confiance dans les trois refuges, observe les cinq prescriptions, et sois toujours dans la paix et dans la joie.» Ce deva fut le premier, parmi les habitants des cieux. qui embrassa la loi nouvelle (3).
Çakyamouni s'éloigna lentement de l'« arbre du chevrier» et s'avança vers la forêt de tchirikas (tclïa-li-ni-kia |g ^ J& j$n). Il s'y assit et entra pour la septième fois en extase; ce ravissement dura sept jours. Quarante-neuf jours s'étaient donc écoulés depuis que Sujata, la fille du chef de village, lui avait offert son riz au lait. Pendant toute cette période il n'avait pris aucune nourriture ; la sublime connaissance de la pure vérité avait été son seul aliment.
(1) Cet épisode est narré diversement: quelques textes disent que Kàla et Moutchalinda vinrent ensemble inviter Bouddha; d'autres disent que sept nagas s'enroulèrent autour de son corps; nous suivons ici le texte indiqué dans la référence.
(2) Il s'agit ici de l'«arbre du chevrier». On se rappelle que la branche de nyagrodha plantée en terre, avait pris racine et était devenue un grand arbre. Cf. chap. IT, art. VI, ci-dessus, p. 106.
(3) Fou-pen-hing-tsi-king $, jfc ft £ M, Kv. XXXI, pp. 12-18.