‹ Recherches sur les superstitions en Chine (volume 2)Chapitre 80 sur 180 · GRANDS ROIS · texte numérisé non relu

GRANDS ROIS

11 arriva que deux marchands, nommés Tripusha et Bhallika, conduisaient un riche convoi de marchandises du nord de l'Inde dans les provinces centrales. La caravane se composait d'une longue file de chars chargés de marchandises précieuses. En tête du convoi, on avait eu soin de faire marcher deux bœufs en éclaireurs pour flairer le danger et éviter un guet-apens. Arrivés à la lisière de la forêt, les bœufs s'arrêtent subitement et paraissent effrayés; l'Esprit de la forêt, resté invisible, s'opposait à leur passage. Les marchands frappent doucement les bœufs avec une branche de utpala en fleurs, qu'ils portent à la main: ceux-ci refusent d'avancer et tous les chars s'arrêtent, les roues refusent de tourner, les traits sont rompus, les caisses se heurtent, une vraie panique s'ensuit dans toute la caravane

Les marchands, effrayés, s'avancent de quelques pas, joignent les mains et se prosternent pour invoquer les dieux locaux, les suppliant de leur venir en aide dans cette impasse. L'Esprit gardien de la forêt prend alors une forme humaine, se présente devant les marchands et leur dit: «Ne craignez point, vous ne courez aucun danger; seulement clans cette forêt habite Çakyamouni, qui vient d'atteindre l'illumination ; voici quaranteneuf jours complets qu'il n'a pris aucune nourriture: offrez-lui des aliments, c'est pour vous une excellente occasion de mériter le repos du nirvana.» Les marchands, dociles à la voix du deva, prennent des pains cuits à la vapeur, du lait et du miel, vont trouver Bouddha, se prosternent respectueusement à ses pieds et lui disent: «Très Honoré, faites-nous l'honneur d'accepter ce miel et ces autres aliments que nous venons vous offrir.»

Le Très Honoré se rappela que les anciens bouddhas, après leur illumination, avaient d'abord reçu en aumône le don du bol qui devait leur servir à mendier leur nourriture. À peine cette

Fig. 17.

Les quatre rois du ciel offrent un bol à Bouddha, (p. 139)

pensée eut-elle traversé son esprit, que les quatre grands rois des cieux arrivèrent des quatre points de l'horizon et lui offrirent chacun un bol d'or: Bouddha les refusa. Ils en présentèrent d'autres en argent : de nouveau il refusa de les accepter. Même refus pour des bois en cristal, en agate, en pierres précieuses; d'autres en coquilles de mer n'eurent pas plus de succès. Alors P'i-cha-men Jf! fp f^ (Vaisravana), un des rois du ciel, dit à ses compagnons: «Je me souviens qu'autrefois les devas nous offrirent des bols en pierre pour notre usage personnel ; alors un génie céleste nommé Yairôtchana nous conseilla de ne pas en user, mais de les réserver pour les offrir à un futur bouddha qui paraîtrait sous le nom de Çakyamouni : offrons-les lui.»

Les quatre grands Maharajas retournèrent à la hâte dans leurs palais, prirent leurs bols en pierre, les remplirent de fleurs cueillies dans les jardins célestes, y joignirent les parfums les plus délicieux et revinrent les présenter à Bouddha.

«Ces quatre grands rois, pensa le Très Honoré, m'offrent de tout cœur ces bols en pierre; si j'en accepte un seulement ? les trois autres rois seront contristés : je les prendrai donc tous quatre.» Dès qu'ils furent entre ses mains, il fit un prodige: les quatre n'en formèrent plus qu'un seul ; cependant, on pouvait voir clairement que ce seul bol était composé de quatre.

Dans ce bol merveilleux il reçut l'offrande des marchands et prit son repas. « En récompense de votre aumône, leur dit Bouddha, recevez le triple refuge, soyez mes disciples, vivez dans la joie et la quiétude.» Ils firent leur profession et furent les deux premiers adeptes laïques qui reçurent le bienfait de la loi rédemptrice. Ils demandèrent à Çakyamouni un souvenir reçu de sa main, afin de pouvoir élever un stupa sur cette relique.

Le Très Honoré leur donna un de ses cheveux et un morceau d'un de ses ongles en disant: «Recevez ces reliques et honorez-les comme ma propre personne. Plus tard, vous verrez une pierre tomber du ciel dans votre pays: dans ce lieu

même vous élèverez un stupa et vous y exposerez ces reliques à la vénération publique. »

Les deux marchands éprouvèrent un doute sérieux sur la valeur réelle de ce singulier présent. « Qu'y a-t-il de vénérable, pensèrent-ils, dans ce cheveu et ce morceau d'ongle, débris du corps humain? — Qu'une telle pensée ne trouve jamais place dans vos cœurs, répondit Bouddha l'Omniscient : Dipankara, en recevant l'offrande de mes fleurs, me promit jadis que je deviendrais bouddha sous le nom de Çakyamouni ; quand je me fis ermite, je coupai ma chevelure, et tous les habitants des célestes demeures se disputèrent mes cheveux pour les honorer dans des stupas qu'ils construisirent clans les cieux. Le culte de mes ongles et de mes cheveux sauvera un nombre incalculable d'êtres et leur procurera le bénéfice du nirvana. Comment se fait-il que vous ne soyez pas remplis de respect et de vénération pour ces cheveux et ces ongles d'une pureté parfaite?» Les marchands se prosternèrent devant Bouddha et conservèrent religieusement les reliques insignes qu'il venait de leur donner (1).

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