LES PREMIÈRES DÉCEPTIONS
Çakyamouni considéra mûrement dans sa pensée l'état d'âme de tous les êtres vivants et se demanda qui, parmi les hommes, était le mieux préparé à écouter ses instructions et à suivre ses décisions.
Il pensa que, malgré les quelques difficultés qui faisaient obstacles à sa conversion, Udra fils de Rama et tous ses disciples étaient encore ceux qui méritaient le mieux de recevoir les primeurs de son enseignement.
«Udra est mort depuis sept jours, cria un invisible messager.— Où a-t-il pfis renaissance?» se demanda Bouddha. Aussitôt, sa science intuitive le lui montra dans un des cieux de la région abstraite, où il devait vivre dans les délices pendant 84.000 grands kalpas, puis renaître sous la forme d'un renard volant, se nourrir d'êtres vivants et tomber ensuite dans les tourments de l'enfer (1). «Hélas! Hélas! s'écria Bouddha, quelle infortune attend Udra! Que n'a-t-il vécu jusqu'à ce jour, pour entendre ma prédication et sortir du cycle des calamités ! Sûrement il eût tiré profit de mes instructions. Vers qui tourneraije donc mes yeux?»
Alors le souvenir d'Alara, cet ascète si intelligent et si habile, revint à sa mémoire. «Les quelques obstacles qui s'opposent à sa conversion tomberont, pensait-il; je vais donc m'adresser
(1) En présence de la fille du roi du Magadha, il avait laissé naître en son cœur les «feux impurs du monde des désirs», dit le texte, et avait perdu ses facultés divines. Voir cette légende dans: Voyages des pèlerins bouddhistes, vol. II, pp. 3-6.
d'abord à lui pour l'amener à la vérité.» Un deva resté invisible dans les airs, annonça à Bouddha, qu'Alara était mort depuis un jour. Le Vénérable du monde, par la puissance de sa surnaturelle vision, l'aperçut dans les palais célestes où il devait demeurer pendant 63.000 grands kalpas. Le lot de son bonheur épuisé, il renaîtrait sur la terre, jouirait un temps de la dignité royale, puis tomberait dans les profondeurs de l'enfer.
«Hélas! hélas! l'infortuné! se dit Çakyamouni ; il a manqué sa destinée; il se serait sauvé s"îl avait pu connaître ma bienfaisante doctrine.
«Puisque Udra et Alara sont morts, j'irai proposer ma loi aux cinq richis qui furent mes compagnons pendant mes six années de vie pénitente au désert ; ils méritent bien de bénéficier les premiers de mon enseignement.»
Mara Pisuna, le voyant déterminé à sortir de la solitude pour enseigner sa doctrine par le monde, en ressentit un vif déplaisir. 11 l'aborda et lui parla en ces termes: «Je vous salue, Vénérable du monde ! Restez, je vous prie, dans ces lieux? demeurez-y dans la paix, loin de tout trouble, suivant l'attrait de votre cœur.» Le Très Honoré lui répondit: «Mara Pisuna, il ne te reste donc plus une ombre d'honneur ou de pudeur? Ne sais-tu pas l'inutilité de tes efforts pour me troubler, alors que j'étais encore accessible aux secousses des passions, de la peur et du doute? Comment oses-tu encore revenir à la charge, maintenant que je plane dans les hauteurs de la paix, que j'ai atteint les sommets de la science et que l'illumination m'a rendu invulnérable, impassible? (1)»
(I) Bouddha raconta plus tard cette tentation à son disciple Ananda: «Mara le Maudit, dit-il, s'approcha de moi et me dit: «Entrez dès ce jour «au nirvana, ô Très Honoré, le temps n'est-il pas venu?» Je lui répliquai: «Ma doctrine n'a pas été prèchée, mon ordre n'est pas constitué.»