LE PASSAGE DU GANGE
Çakyamouni, passant par les villages de Tchirnasatra, Karmapura, Sarathi, gagna la ville de Rohita, Vaisali, puis arriva sur les bords du Gange ; la crue des eaux avait rendu son cours extrêmement violent. Il s'adressa alors au passeur et lui dit: «Salut, mon brave homme; pourriez-vous avoir la charité de me transporter sur l'autre rive? — Que Votre Honneur me donne
Fig. 18.
Bouddha traverse le Gange, (p. 147)
AkT. III. DÉBUTS DE LA PRÉDICATION. VOYAGE À BÉNARÈS. 147
d'abord le droit de péage, ensuite je vous ferai passer le fleuve. — Comment pourrais-je vous payer le prix de mon passage? J'ai renoncé à toutes les richesses et je les méprise comme un tas de décombres ; je considère du même œil celui qui me nuit et celui qui m'honore; je n'ai pas d'argent à vous donner. — Si vous payez votre passage, je vous conduirai sur l'autre rive, voilà tout. Je n'ai pas d'autre moyen de nourrir ma femme et mes enfants.» Juste en ce moment une bande d'oies sauvages traversaient le fleuve et volaient vers la rive septentrionale. Le Très Honoré, s'élevant dans les airs, adressa au passeur la
gatha suivante :
Cette bande d'oies sauvages, pour traverser le Gange,
Ne se préocupe guère de payer le droit de péage:
Chacune d'elles, par la force inhérente à son corps,
Voyage dans les airs à sa guise;
Moi aussi, par mon pouvoir surhumain,
Je puis comme elles voler au-dessus du fleuve,
Quand même les eaux de sa rive méridionale
S'élèveraient à la hauteur du Mont Suméru.
Le batelier, en l'apercevant planer dans les airs, s'écria: «Hélas! hélas! quelle occasion j'ai manquée ! j'ai refusé de passer un saint!» Il se laissa tomber à terre, en proie aux plus vifs remords. Dès qu'il put se relever, il courut informer Bimbasara, le roi du Magadha, du prodige qui venait d'avoir lieu. Celui-ci porta un édit ainsi conçu: «Etant donné l'impossibilité de prévoir si tel ou tel est doué d'un pouvoir miraculeux, à partir de ce jour, je commande qu'on passe gratis tous les ermites qui voudront traverser le fleuve.»
Parvenu sur la rive du Gange, Bouddha, par un nouveau prodige, reprit son vol à travers les airs et se dirigea vers la ville de Bénarès (1). Il mit pied à terre près d'un étang où habitait le naga Sankha, qui éleva une tour de terre, appelée Mélika, à l'endroit même où il était descendu sur le sol. Il
(1) Le récit suppose donc que Bouddha survola le lit du Gange au sud de Vaisali, puis de là reprit son vol à l'ouest vers la cité de Bénarès,
passa la nuit dans les environs en attendant le lever du jour pour aller mendier sa subsistance : le roi-dragon éleva une seconde tour sur cet emplacement, et elle reçut le nom de «Tour de l'Attente».
Le matin venu, Bouddha entra dans la ville de Bénarès par la porte de l'Ouest, quêta quelques vivres dans les rues, puis se retira sur le bord d'un cours d'eau peur prendre son maigre repas et partit pour le «Parc des Cerfs», où habitaient les cinq ermites ses anciens compagnons de solitude (1).
ARTICLE IV