BÉNARÈS. LE SERMON DU PARC DES CERFS. CONVERSION DES 5 RICHIS
Le sermon du Parc des Cerfs, à Bénarès, fut l'inauguration de la prédication de Bouddha ; d'après l'expression bouddhique, ce fut lui qui donna le branle à la «roue de la loi». Au point de vue doctrinal, il est aussi de toute première importance.
Les cinq richis Kaundinya, Bhadraka, Basava (2), Mahânâma, Asvajit, aperçurent Bouddha qui s'approchait d'eux, et se dirent les uns aux autres: «Voilà l'ascète Gautama ; il a perdu toutes ses qualités transcendantes : il vient à nous le corps replet, la mine florissante. Ne lui rendons aucun honneur, abstenons-nous même de le saluer à son arrivée et de lui présenter un siège; s'il veut s'asseoir, qu'il avise!» Kaundinya fut cependant d'un avis différent et garda le silence.
(1) Fou-pcn-hing-tsi-king # # *T * H . liv. XXXIII, pp. G-13.
(2) Vâchpa, d'après Rockhill, p. 28, note 1. Selon le même auteur (p. 35), ils habitaient: «in the Mrigadava of Rishivadana ».
Cependant plus Bouddha approchait, plus les richis se sentaient mal à l'aise. Chacun d'eux était comme invinciblement porté à se lever de son siège pour le recevoir.
Bientôt ils n'y tinrent plus: tous se levèrent; l'un lui offrit de l'eau pour se laver les pieds, l'autre le débarrassait de sa sébile et de son manteau, un troisième l'invitait pofiment à s'asseoir. Bouddha accepta le siège qu'on lui présentait, tout en faisant en lui-même la réflexion suivante:
«Quelle faiblesse dans l'humanité! Yuilà comment, à l'exemple des richis, les hommes violent leurs engagements les plus sacrés !»
Quand Bouddha se fut assis, les richis lui dirent d'un ton un peu moqueur: «Maître Gautama, votre corps est plein d'embonpoint, votre visage est prospère, votre face est ronde comme la lune en son plein, vous jouissez d'une santé florissante : sûrement vous avez trouvé l'élixir de l'immortalité, le nectar de la vraie doctrine?» Bouddha repartit: «Ne m'appelez pas Maître par dérision. Vous êtes engagés dans les ténèbres de la mort; pour moi, j'ai trouvé la loi du salut, la voie de la délivrance; et si vous daignez écouter mes instructions et suivre mes avis, je vous ferai participer à ces avantages. Quiconque, homme ou femme, croira en moi, quittera sa famille, coupera sa chevelure et me suivra, avec le désir sincère d'arriver à la perfection et de trouver la source de la sagesse, arrivera au terme de ses espérances; il cessera de tourbillonner dans le gouffre des misères perpétuelles et coupera le réseau des existences futures.
— Maître Gautama, répliquèrent les richis, nous en fûmes témoins, malgré toutes vos démarches, toutes vos recherches et toutes vos pénitences passées, vous n'avez pu atteindre la sagesse suprême ; et maintenant que vous avez renoncé à vos aspirations, rejeté la vie contemplative, embrassé la vie facile, prétendrez-vous avoir mieux réussi? — Donc, reprit Bouddha, vous n'accusez de mensonge et d'imposture? — Oh! non! répon-
dirent les richis.» Le Très Honoré tira la langue, s'en couvrit le nez, les oreilles et tout le visage ; il la rentra ensuite clans sa bouche et dit: «Un menteur peut-il faire avec sa langue le prodige que vous venez de voir (1) ? Puisqu'il en est ainsi, ne m'accusez donc plus de mener la vie large, d'être en rupture avec la contemplation. Je ne suis point partisan de la paresse et de la vie sensuelle; la vérité, c'est que j'ai trouvé la voie de l'éternel repos. Ne faites plus la sourde oreille à mes instructions, écoutez ma prédication : tous ceux qui m'écoutent sont assurés de la délivrance finale.» Ces paroles achevèrent la conversion des cinq ermites. Après avoir abjuré leurs erreurs, ils se dépouillèrent des habits de leur secte, revêtirent la robe des bonzes, reçurent le bol traditionnel, se rasèrent la tète et se préparèrent au noviciat pour le nouvel institut (2).
Après un long préambule et plusieurs prodiges préparatoires, Bouddha exposa ainsi sa doctrine aux nouveaux convertis :
«Sachez, leur dit-il, qu'après avoir quitté le monde, vous devez encore renoncer pour toujours à deux excès : 1° aux voluptés coupables et à toutes les occasions dangereuses capables d'enflammer la concupiscence; 2° à toute mortification dépassant la juste mesure et sans profit pour soi-même ou pour les autres.
«Croyez-moi: j'ai évité ces deux écueils; j'ai trouvé le chemin médian entre la voie des macérations indiscrètes et les jouissances indignes d'un homme parfait. Donc ni austérité exagérée, ni nonchalance : voilà la route qui mène à la véritable science, à l'illumination, au Nirvana, à la perfection suprême.
«Si vous voulez parvenir à cet heureux état dont je jouis, suivez comme moi cette route du juste milieu, vos yeux s'ouvriront à la vraie lumière, vous marcherez à grands pas dans le sentier de
(1) Une des caractéristiques d'un bouddha, c'est d'avoir une langue démesurément large et longue: il doit prêcher la loi, et sa parole doit être puissante et efficace.
(2) Fou-pen-hing-tsi-king fâ # ff <£ |g, liv. XXXIII, pp. 14-17.
la sagesse, de l'abstraction, de l'illumination, du nirvana.
«A ce chemin médian aboutissent les huit routes de la sainteté, c'est comme la voie sacrée à huit ramifications (as'htanga marga), qui sont: la vraie science, le vrai discernement, la rectitude du langage, la rectitude des actions, la vie droite, la vraie abstraction, la vraie récollection, la véritable paix (1). C'est à cela que vous devez tendre.
«Ecoutez maintenant, avec non moins d'attention, ce qui me reste à vous dire au sujet des quatre grandes vérités saintes, à savoir: l'existence de la douleur, la cause de la douleur, l'annihilation de la douleur, le chemin vers la délivrance finale ; ce sont là les quatre principes fondamentaux :
1° L'existence de la douleur. — Elle n'est que trop réelle en ce monde: il y a les peines de la naissance, de la vieillesse, de la maladie, de la mort; les peines causées par la privation d'un objet aimé, ou par la haine d'un mal qu'on ne saurait éviter.
2° La cause de la douleur. — Comment se multiplient les peines? Les désirs sollicitent notre cœur et appellent toujours d'autres désirs; plus ils se multiplient, plus s'accumulent nos pensées troublantes, nos réflexions anxieuses.
3° L'annihilation de la douleur. — Quel moyen de faire cesser toutes nos peines? Rejeter loin de son cœur toutes sortes de désirs, les étouffer dès leur naissance; alors notre cœur, vide de désirs et d'anxiété, retrouve la paix.
4° La voie de la délivrance. — En quoi consiste la délivrance? Elle s'obtient en marchant constamment sur les huit routes de la sainteté ci-dessus énumérés: elles mènent au nirvana.
«Ces quatre vérités sacrées ne m'ont jamais été enseignées; je les ai trouvées par mes propres efforts, par la puissance de ma science intuitive ; elles ont jailli spontanément de mon esprit et je me suis vu arrivé au bienheureux état de l'illumination. Ces quatre vérités saintes me firent voir dans toute sa lucidité
(1) Les huit perfections qui constituent la science bouddhique sont aussi énumérées comme il suit: rectitude de la vue, du jugement, de la parole, de l'action, de la vie, de l'application, de la mémoire, de l'extase.
l'enchaînement des douze relations de cause à effet (nidânas) ; j'avais atteint dans toute sa plénitude la dignité de bouddha. J'en suis donc à ma dernière existence individuelle ; désormais je ne reprendrai plus naissance.»
En écoutant ce discours, Kaundinya se sentit tout à coup délivré de la chaîne des perturbations intérieures ; son esprit se trouva inondé d'une lumière interne et irrésistible. De même qu'un habit sans souillure et d'une parfaite blancheur est facile à teindre et prend une couleur uniforme sur toute sa surface, de même, dépouillé de toute attache et de tout désir, devenu un nouvel homme, totalement purifié, Kaundinya obtint la claire vision du vrai.