devas reçurent le même bienfait. Bouddha exprima
ainsi sa joie :
Aucun discours ne peut exprimer la profondeur de ma doctrine:
L'absolu nirvana n'a pas de nom.
Le privilégié Kaundinya y arrive le premier;
La vérité que j'ai cherchée porte donc ses fruits.
Kaundinya se leva de son siège, puis se prosterna, les mains jointes, aux pieds de Bouddha et lui dit :
«Très Honoré, j'accepte votre loi; daignez me recevoir pour disciple, je veux me faire bonze et observer les prescriptions.
— Sois le bienvenu, lui dit Bouddha; observe ma règle, sois un parfait moine et éteins en toi toutes les sources des peines.»
Kaundinya, devenu disciple de Bouddha, s'appliqua à instruire ses confrères, à expliquer la loi à chacun d'eux suivant la portée de son intelligence. Finalement tous prirent l'habit monastique, devinrent de fervents disciples de Çakyamouni et furent les premiers rahats, ou membres d'élite entre tous les sectateurs.
Djataka de Kaiidinaya (1). — Pour expliquer le privilège insigne de Kaundinya, qui mérita d'être le premier admis au
(I) «Djataka»: récit légendaire des faits et gestes d'un être quelconque, ou d'un homme, ou d'un deva, pendant ses existences antécédentes.
nombre de ses disciples, Bouddha leur raconta comment il avait conquis cet honneur par ses bonnes œuvres dans une vie précédente,
«Là où est bâtie Bénarès, habitait jadis un potier, qui reçut charitablement un «pratyeka bouddha» (1) malade, venu lui demander l'hospitalité pendant un été. Il lui bâtit une hutte près de sa demeure, lui procura la nourriture, le vêtement, un lit, une lampe et des remèdes. Pendant une nuit, le bouddha entra dans ce ravissement, désigné en termes techniques sous le nom d'«extase du feu»; la hutte parut toute embrasée. Le potier courut voir d'où venait cette lumière intense ; il regarda furtivement à l'intérieur de la maisonnette et aperçut le corps du richi enveloppé de flammes ; pourtant il ne se consumait pas.
«Ce prodig-e impressionna vivement le potier; aussi, les jours suivants, redoubla-t-il d'attentions pour ce saint personnage. 11 pria même un médecin de venir le visiter et paya les médicaments. Malgré tous ces soins, le richi mourut.
«Son bienfaiteur, inconsolable, entra dans la hutte et pleura amèrement, si bien que les voisins, attirés par ses lamentations, vinrent lui demander la cause de son chagrin. Alors, il leur raconta ce dont il avait été témoin.
«Sur ces entrefaites, 499 autres richis descendirent du haut des airs, apportant du bois de santal pour l'incinération du défunt. «Tu devrais te réjouir grandement, dirent-ils au potier; «parce que tu as été plein de prévenances pour ce saint ermite, «tu en recevras plus tard une magnifique récompense. Vois-tu «notre pouvoir surnaturel? — Oui, reprit le potier. — Eh bien! «celui que tu pleures est notre semblable : il est notre aîné. — D'où «venez- vous? Où habitez-vous? leur demanda le potier. — Nous «habitons près de Rajagriha, sur la montagne de Richigiri «(demeure des immortels).» Le potier les invita à prendre un
(1) Pi-tche-fou {$ ]£ ffi , bouddha qui opère des conversions par l'ascendant de ses prodiges.
repas dans sa maison; ils acceptèrent. Avant de le quitter, les pratyekas bouddhas lui dirent: «Dans les siècles futurs «apparaîtra un bouddha nommé Çakya. Vous recevrez ses «instructions et serez un de ses disciples.»
«Ceci dit, les richis disparurent dans les airs. Le potier joignit les mains et tomba à genoux pour leur présenter ses hommages.
«Il bâtit ensuite un stupa superbement orné sur les reliques du bouddha défunt, lui offrit des parfums, des fleurs et de l'encens. Ce potier n'était autre que Kaundinya ; c'est en récompense de ses grands mérites qu'il reçoit le privilège d'être aujourd'hui le premier de mes disciples et le premier des rahats parvenus à la délivrance» (1).
ARTICLE V
§ 1. NAISSANCE DE YASADA (2).
Près de la ville de Bénarès se trouvait un gros nyagrodha (3), fort honoré par tous les gens du pays; cet arbre passait pour avoir un pouvoir transcendant et accorder tout ce qu'on lui demandait. En fait, chacun ne recevait que la juste rétribution de ses mérites précédents et était traité d'après les lois de son
(1) Fou-pen-hing-tsi-king # * 1t H *?, liv. XXXIV, pp. 3-14. — Chekia-pou fê? M ftî, li v. IV, pp. 56, 57.
(2) Nommé souvent Yasa. Son nom chinois est: Yé-chou-Vouo M $1 Ifê, ou Yé-ché 51! ^ . Les Birmans le nomment Ratha. Cf. Bigaudet, Légende de Gœudama, pp. 116-125.
(3) Ci-dessus, p. 137.
AkT. V. YASADA QUITTE LE SIÈCLE. 155
karma; mais le peuple, plutôt que de réfléchir à ce principe immuable, attribuait à la protection de cet arbre l'accomplissement de ses vœux, aussi venait-on en foule lui adresser des prières et lui faire des offrandes.
Un noble du pays, nommé Chaii Rio ^ J|, habitant un palais superbe, possesseur d'une énorme fortune et rivalisant de luxe avec les plus grands princes, n'avait point d'enfant pour hériter de tous ses biens. Ses amis et ses parents lui conseillèrent de s'adresser à l'arbre en question, l'assurant qu'il obtiendrait un fils (1). Obsédé par les prières de tout son entourage, il prit un jour plusieurs de ses serviteurs armés de haches et d'instruments tranchants, puis se rendit avec eux au pied du nyagrodha. «J'ai ouï dire, lui dit-il, que tu as le pouvoir d'accorder tout ce qu'on te demande. Je te prie donc de me donner un fils. Si tu refuses ma demande, je te ferai abattre, couper en morceaux, branche par branche; tu seras jeté au feu et réduit en cendres; si au contraire tu accueilles favorablement ma prière, il n'est sorte d'honneurs que je ne sois disposé à te faire rendre.»
Le deva de cet arbre fut dans une grande perplexité. «Comment, se dit-il, puis-je lui accorder un lils? Cela dépend de sa conduite passée et de sa destinée.»
Il courut se jeter aux pieds d'Indra, le roi du ciel, et le pria de le tirer de cette impasse. Indra le tranquillisa et promit de lui donner satisfaction.
«Il est vrai, ajouta-t-il, qu'il n'est point en mon pouvoir d'accorder des enfants à tel ou tel : cette faveur dépend uniquement de leurs mérites ou démérites antécédents ; cependant, console-toi : je trouverai un moyen terme.»
Précisément dans ces temps, un deva de son ciel touchait à la fin de sa glorieuse carrière, les signes précurseurs de sa prochaine réincarnation devenaient manifestes. Indra lui proposa
(1) Fou-pen-hing-tsi-hing ffî fc ^7 j| $«', liv. XXXIV' , pp. 15, 16.
de se réincarner dans le sein de l'épouse ds ce noble personnage, qui demandait un fils.
«Grand et illustre roi des deux, reprit le deva, je désire renaître dans la contrée où habite Prabhâpâla (1), le deva qui a repris sa dernière naissance, est parvenu à l'illumination et peut désormais me tirer du cycle des transmigrations. En conséquence, je ne veux pas renaître chez ce noble brahme de Bénarès. — Vous ne savez donc pas, reprit Indra, que ce bouddha ira précisément dans les alentours de Bénarès, où il a résolu de prêcher la délivrance? L'occasion que vous cherchiez s'offre à vous.» Le deva consentit à s'incarner dans la famille du brahme. Indra s'adressa alors au deva de l'arbre et lui dit: «Retourne informer ce noble personnage qu'il aura un fils; mais celui-ci renoncera au monde et se fera ermite.» Le deva descendit donc des cieux et reprit naissance ilans le sein de l'épouse du noble rajâ; celui-ci, au comble de la joie, redoubla de prévenances pour elle, lui procura une alimentation de choix, puis fit d'abondantes aumônes dans le pays, afin d'obtenir l'heureuse naissance du fils tant désiré. Au bout de neuf mois, cette femme mit au monde un fils, beau et aimable entre tous : le teint dcré de sa peau, sa tête ronde, son nez arqué, ses longs bras dépassant les genoux, et maints autres signes caractéristiques d'un brillant avenir, remplirent d'admiration tous ceux qui le virent. On lui donna le nom de Yasada, parce qu'au moment de sa naissance, une auréole lumineuse apparut autour de sa tête.
Nourri dans l'opulence, habitant de superbes palais, il passait sa vie dans le plaisir et l'oisiveté.
§ 2. CONVERSION DE YASADA.
Quand Çakyamouni vint à Bénarès pour y prêcher sa très
(1) Ainsi se nommait Bouddha pendant son dernier séjour dans le ciel Tuchita. Cf. ci-dessus, p. 9.
excellente loi, Indra descendit dans le palais de Yasada et lui dit: «Voici le temps venu, quittez votre palais et embrassez la vie érémitique.»
Yasada fit préparer son char et partit pour faire une promenade dans ses jardins. Sur le chemin, il rencontra Çakyamouni et son compagnon Asvajit.
La grande dignité de Bouddha, l'air de paix de ce vénérable mendiant, qui parcourait les rues son bol à la main pour demander l'aumône, firent une vive impression sur l'âme du jeune seigneur; il descendit de char, fit avec respect un triple circuit autour de la personne de Bouddha, puis reprit sa route.
Çakyamouni lut dans le cœur de cet excellent jeune homme; son visage s'illumina, un léger sourire plissa ses lèvres. Asvajit, joignant les mains, lui demanda respectueusement la cause de cette joie qui se manifestait sur son visage. Bouddha reprit :
«N'avez-vous pas remarqué ce jeune seigneur Yasada, qui m'a salué avec déférence, et vient de remonter en char? — Parfaitement, repartit Asvajit, je l'ai vu. — Et bien! ajouta Bouddha, ce soir même ce bon jeune homme embrassera la vie religieuse et se constituera mon disciple; avant peu il deviendra un rahat.»
Pendant que Yasada se promenait dans ses jardins, Indra prit la figure d'une vieille femme morte et tombant en putréfaction ; ses chairs en lambeaux fourmillaient de vers ; à cette vue, Yasada, rempli d'horreur, retourna tout pensif dans ses appartements ; la nuit suivante il s'évada à l'insu de sa famille, pour se rendre auprès de Bouddha.
Le matin venu, les femmes de son palais, remarquant son absence, informèrent sa mère; celle-ci avertit le noble rajâ; bien grande fut la désolation.
Le père fit promettre une forte récompense à quiconque lui donnerait des nouvelles de son 4ils. Lui-même se mit en route et le rechercha activement. Bouddha, en vertu de sa
prescience, connut l'arrivée prochaine du brahme et rendit le jeune homme invisible.
Quand le rajâ fut arrivé près de Bouddha, il lui dit: «Vénérable, avez-vous vu passer par ici mon fils Yasada? — Noble seigneur, si vous avez quelque loisir, daignez vous asseoir et vous verrez votre fils. — Certainement, se dit le rajâ, un si vénéré personnage ne saurait m'induire en erreur.» Tout joyeux, il s'assit près de Çakyamouni.
Ce dernier lui expliqua les vérités du salut, lui exposa les cinq prescriptions imposées à tous ses adhérents. Quand il fut suffisamment instruit, il l'admit au nombre des pieux laïques, «upasakas» (yeou-p'ouo-sai ^ ^ ||) (1).
Ces préliminaires posés, Bouddha lui fit voir son fils, qui redevint visible à ses yeux. En l'apercevant, il s'écria: «Mon cher fils! ta mère est tout en larmes, son cœur est brisé de douleur, ta fuite va lui donner le coup de mort; reviens, je t'en prie.»
Yasada jeta un regard interrogateur sur le visage de Çakyamouni, comme pour lui demander conseil dans ce moment critique. Bouddha dit alors à son père: «Noble rajâ, permettezmoi de vous poser une question. Celui qui est arrivé à la connaissance de la vérité et s'est affranchi du joug des passions, peut-il revenir en arrière et rentrer dans la vie mondaine? — Non, reprit le rajâ. — C'est le cas de votre fils Yasada; il a dit adieu au siècle, il a conquis sa liberté: il ne peut plus retourner à ses plaisirs sensuels ni rentrer dans sa famille.» Le rajâ donna son acquiescement et félicita même son fils de s'être affranchi de la tyrannie du monde et des passions ; puis il pria Bouddha d'accepter une invitation à dîner dans sa demeure, avec ses
(1) "L.ay followers», catégorie des adepte? de Bouddha, qui tout en ajoutant foi à sa doctrine, continuaient à mener la vie du siècle. Ils observaient les cinq préceptes, croyaient à l'enseignement de Bouddha. Dans ce nombre se signalaient surtout les "donneurs d'aumônes». L'aumône aux bonzes était la bonne œuvre des bonnes œuvres. Cf p. 159, n. 1.
disciples et son fils Yasada.
Çakyamouni promit d'y répondre. Dès que le rajà se fut éloigné, Yasada se leva de son siège, joignit les mains et se jeta aux genoux de Bouddha, pour le supplier de le compter au nombre de ses disciples. «Sois le bienvenu, Khikshu, marche d'un pas ferme dans la voie de la perfection que je suis venu prêcher, et sois un religieux exemplaire.» Yasada embrassa la vie des bonzes et devint arhat.
Déjà le monde comptait sept lo-han $| ^, ou arhats, à savoir: Bouddha, les cinq richis convertis et Yasada (1).
Le matin suivant. Bouddha revêtit son manteau, prit son bol et se dirigea vers la demeure du rajâ avec Yasada son compagnon. Le rajâ les fit asseoir, puis la mère de Yasada et son épouse vinrent saluer le Très Honoré. Après lui avoir présenté leurs hommages, elles se tinrent modestement à distance et écoutèrent ses instructions.
Bouddha leur exposa son système, les quatre vérités fondamentales et la voie du nirvana. Ces vérités entrèrent dans l'âme bien disposée des auditrices avec la même facilité que la teinture pénètre dans une toile bien propre ; elles furent parfaitement instruites et devinrent les premières adhérentes laïques du bouddhisme, «upasikas» (yeon-pouo-i fj| $£ ^).
Le rajâ et son épouse firent eux-mêmes les honneurs du festin et servirent Bouddha de leurs propres mains. Le repas fini, ils lavèrent son bol, le lui rendirent, puis prirent un coussin et s'assirent devant lui pour écouter ses dernières instructions.
Témoin consolé de leurs bonnes dispositions, il leur expliqua
(1) Nous voyons se dessiner ici les diverses catégories d'adhérents: 1°
les pieux laïques ou yeou-p'ouo-sai ® JJ| S , upasakas (cf. note précédente);
2° les bonzes mendiants ou pi-k'ieou £fc Jr , bhikshus. appelés aussi
j sramanas; 3° les arhans (arhats) ou lo-han H §£, qui composaient comme
le corps d'élite et se distinguaient par leurs qualités transcendantes. (Cf.
Recherches, t. VII, p. 214.) Les richis étaient des ascètes parvenus à une
haute perfection; d'ordinaire ils étaient chefs d'école parmi les brahmes.
sa doctrine avec plus de précision et les laissa remplis de paix et d'admiration. Sa conférence achevée, il se leva avec son compagnon Yasada et sortit de la ville de Bénarès (1).