ART. VI. PURNA ET NAR4DA SUIVENT BOUDDHA
C'est le plus expédient de tous les moyens;
Et celui qui s'y applique de toutes ses forces
Mérite véritablement le nom de Sage.
Narada courut tout joyeux porter cette solution à Élapatra, qui se déclara disciple de Bouddha.
Narada écouta avec attention les enseignements de Çakyamouni. Son instruction achevée, il se leva de son siège, joignit les mains et se prosterna devant le Très Honoré, lui demandant comme une faveur d'être compté au nombre de ses disciples.
«Sois le bienvenu, bonze, lui dit Bouddha. Entre dans mon ordre et observe mes prescriptions. — De tous mes disciples, ajouta Çakyamouni, Narada est celui qui mettra le plus de précision dans l'explication de ma doctrine.»
Parce que Narada était membre de la famille Katyayana, il fut connu de la postérité sous le nom de «Grand Katyayana» (Maha Katyayana) ; il atteignit rapidement la transcendance des arhats (1).
ARTICLE VII
Bouddha prolongea son séjour à Bénarès du 16 de la VIe lune au 15 de la IX1', c'est-à-dire pendant la saison des pluies, qui, d'ordinaire, commence en juillet et finit au début de novembre.
De toutes parts on accourait pour entendre sa prédication ou même pour s'adjoindre à sa communauté; il s'ensuivait un va-et-vient continuel, un vacarme et un désordre grandement préjudiciables à la vie de recueillement et de paix que Bouddha voulait maintenir dans sa bonzerie naissante.
(1) Fou-pen-hing-tsi-king $, # ft H $?, liv. XXXVII, pp. 5-16; liv. XXXVIII, pp. 1-11.
Mission confiée à ses disciples. — Après avoir mûrement réfléchi, Bouddha résolut d'envoyer ses disciples dans toutes les directions, pour prêcher sa doctrine dans les bourgs et les villages, puis de leur donner le pouvoir d'admettre les postulants qui se présenteraient pour embrasser la vie des bonzes.
Un matin donc il réunit sa communauté, et prit la parole en ces ternies: «Je désire rester ici quelque temps encore dans la solitude et le calme. Quant à vous tous, mes bonzes, dispersez-vous par tout le pays, allez par les villes et les bourgs annoncer ma loi, soyez mes collaborateurs pour répandre ma doctrine dans le monde. Recevez vous-mêmes, je vous y autorise, tous ceux qui se présenteront pour suivre ma règle et entrer dans mon institut. Inutile de me les envoyer; cette mesure aura le double avantage de leur épargner de la peine et de ne plus jeter le trouble et la confusion dans ma résidence.
«Voici le rite que je vous prescris pour l'admission des novices. Ils devront d'abord se raser la tête, puis ils revêtiront l'habit monastique et, après s'être mis à genoux, les mains jointes, ils prononceront devant la communauté réunie la formule suivante : «Moi, un tel, j'adhère à Bouddha, à sa loi, à l'assemblée des «parfaits.»
«Partez, publiez ma loi par le monde; vous savez que j'ai atteint l'incomparable état de la délivrance : à vous maintenant de m'aider à faire participer tous les êtres aux avantages de mes enseignements.
«Dispersez-vous ; qu'il n'y en ait pas deux d'entre vous à suivre la même route. Par pitié pour tous, dans le but d'aider tout le monde, allez, prêchez ma loi, expliquez-la, développez-en soigneusement tous les points, dans tous ses détails et devant tous. Sachez bien, mes bonzes, qu'un grand nombre d'hommes qui, par ailleurs, pourraient s'affranchir du joug des passions, n'arriveront pas à la connaissance de ma doctrine, s'ils ne l'entendent prêcher. — Pour moi, ajouta-t-il, je me propose de partir pour Uravilva, le bourg du chef militaire Senapati, pour continuer
ma prédication.»
Au reçu de cet ordre, les bonzes saluèrent Çakyamouni et partirent pour s'acquitter de leur mission. Lui-même prit le chemin d'Uravilva, où il avait pratiqué ses six années de rigoureuse pénitence (1). Yasada et ses compagnons restèrent seuls à Bénarès.
Trente jeunes gens convertis. — En route, il s'arrêta dans une futaie (2) et s'assit à l'ombre pour se reposer des fatigues du voyage. Dans le même bois, trente jeunes gens s'étaient donné rendez-vous et s'amusaient avec leurs femmes sous le feuillage des grands arbres. L'un d'eux, pourtant, n'était point marié; ses compagnons louèrent pour lui une prostituée, puis tous menèrent joyeuse vie. La nuit venue, ils s'endormirent; mais la fille profita de cette circonstance pour s'emparer de leurs bijoux et prendre la fuite.
Au réveil, le jeune homme non marié constata la disparition des bijoux et la friponnerie de sa compagne. Il avertit aussitôt ses amis et tous coururent à la poursuite de la fugitive. Ils passèrent tout près de l'arbre au pied duquel Bouddha était assis plein de dignité et de calme, et lui demandèrent s'il n'aurait point vu passer une femme. «Quelle femme? dit Bouddha; d'où venaitelle?» Alors, ils lui racontèrent comment ils avaient loué cette fille pour leur compagnon qui n'avait pas d'épouse, et comment elle avait disparu emportant leurs bijoux.
«Nous courons à sa recherche, ajoutèrent-ils. — Mes bons jeunes gens, leur dit Bouddha, dites-moi lequel est préférable: de vous chercher vous-mêmes, ou de chercher cette prostituée? — Naturellement, répondirent-ils, il vaut mieux nous chercher nous-mêmes. — S'il en est ainsi, ajouta Bouddha, veuillez vous asseoir ici un moment, je vais vous prêcher ma loi. — Volontiers»,
(1) Ci-dessus, pp. 97 seq.
(2) Rockhill, p. 40, traduit le texte tibétain par: «forêt de cotonniers». Elle se trouvait à mi-route entre Mrigadava et Uruvilva.
répondirent les jeunes gens. Aussitôt ils se prosternèrent devant Bouddha, s'assirent de chaque côté de lui et prêtèrent une oreille attentive à toutes ses instructions. Leur cœur fut subitement changé; les liens qui, jusque là, les avaient tenus enchaînés au monde et aux passions, se brisèrent comme d'euxmêmes ; ils se sentirent libres et convertis; plus tard ils devinrent arhats (1).
Bouddha continua sa route et arriva au bord du Gange. Le passeur, qui l'aperçut, alla au-devant de lui et s'offrit à le passer gratis. Çakyamouni instruisit le batelier pendant tout le temps de la traversée et l'exhorta à employer le reste de sa vie à une occupation plus lucrative, c'est-à-dire l'obtention de la stabilité du nirvana.
À la fin du sermon, le batelier fut subitement changé en un vieux bonze tenant en main son bol pour quêter. Quelques nouvelles instructions achevèrent de l'éclairer et il devint arhat.
D'étape en étape, Çakyamouni arriva au village d'Uravilva, entra dans la demeure du chef militaire Senapati et s'assit.
Les deux filles du chef, Nandi et Bala, vinrent le saluer respectueusement. Bouddha leur prêcha les quatre vérités sacrées; leur intelligence fut subitement illuminée, elles adhérèrent à sa loi et devinrent de ferventes admiratrices de sa doctrine. Elles prirent ensuite son bol, le remplirent de mets délicieux et le lui rendirent. Bouddha accepta leur aumône, puis se retira hors du village pour prendre son repas.
Deva reçoit la récompense de ses aumônes. — Le brahme Deva, qui avait bien voulu subvenir aux besoins de l'ermite Çakyamouni pendant ses six années de solitude dans la forêt, apprit le retour du Très Honoré. «Hélas! se dit-il; maintenant, je suis réduit à la pauvreté, je n'ai rien d'acceptable à offrir au grand ermite; que faire dans cette conjoncture?»
(1) Fou-pen-hing-tsi-king # # 1T H Mi liv- XXXIX, pp. 9-17.
Après avoir réfléchi, il alla trouver le riche brahme Senayana et lui dit: «Je vous prie de me prêter pour quelque temps 250 pièces de monnaie ; je promets de vous les rendre à brève échéance. Au cas où je manquerais à ma parole, moi et ma femme nous nous constituerons vos esclaves.»
Senayana lui prêta la somme demandée. Aussitôt après, Deva courut inviter Bouddha et le pria d'accepter l'hospitalité dans sa maison. Son invitation fut acceptée. Deva prépara un splendide repas et reçut son hôte avec honneur; le festin terminé, il s'approcha respectueusement avec son épouse, pour écouter les instructions de Bouddha, qui les mit sur le chemin de la délivrance.
Après le départ de Çakyamouni, l'épouse de Deva quitta la belle robe qu'elle avait empruntée à sa voisine, commença à desservir la table et à prendre soin du ménage. Un voleur s'empara de la précieuse robe et s'esquiva. Quand la ménagère constata le larcin, elle fondit en larmes. Son mari advint et lui demanda la cause de son chagrin.
«Pour faire honneur à notre hôte, répondit-elle, j'avais emprunté une belle robe ; et voilà qu'un voleur vient de l'emporter.» Deva fut dans la consternation. «Déjà, dit-il, j'ai emprunté 250 pièces de monnaie ; il nous faudra en outre indemniser cette famille pour le vol qui vient d'avoir lieu; pauvres comme nous sommes, nous n'arriverons jamais à payer nos dettes.» En proie au désespoir, il prit le chemin du cimetière voisin, monta sur un grand arbre et se disposa à se précipiter en bas pour en finir avec la vie. Au moment où il allait exécuter cet acte, il aperçut le voleur, qui accourait tenant en main la robe précieuse ; il fit un trou au pied du grand arbre, enfouit le vêtement et disparut. Deva descendit de son arbre, s'empara de la robe et reprit tout joyeux le chemin de sa demeure. Pendant son absence, son épouse avait cherché la robe dans tous les coins de la maison ; au cours de ses perquisitions, elle vit dans l'angle d'un mur un trou béant, dans lequel
elle aperçnt une cassette remplie de pièces d'or ; puis, en fouillant, elle en découvrit encore deux autres semblables, toutes pleines d'or.
Folle de joie, elle court à la porte de la maison, appelle son mari à grands cris: «Reviens vite! Reviens vite! — Ou'as-tu donc, reprit le mari en lui présentant la robe d'un air triomphant?— Viens plutôt! Viens voir de tes yeux ce que j'ai trouvé!» Ce disant, elle lui montre le trésor. Deva reprit: «J'ai retrouvé ta robe; toi, tu viens de découvrir un trésor: que de bonheur en un jour!» Sans tarder, il prit la valeur de 500 pièces de monnaie et alla porter cette somme au brahme Senayana, pour lui rendre avec usure la somme qu'il lui avait prêtée. «Je ne voudrais pas, dit le brahme, que vous empruntassiez à d'autres pour me rendre dès maintenant. Attendez un peu ; quand vous serez en mesure de me rendre sans vous gêner la somme (pie je vous ai avancée, vous me l'apporterez.» Deva lui raconta le prodige qui venait d'arriver. Senayana n'en crut pas ses oreilles ; il voulut aller lui-même constater le fait et dut se rendre à la réalité. «Voilà, dit Deva, la magnifique récompense que le grand ascète Çakyamouni vient de m'accorder, pour l'avoir invité chez moi. — L'acquisition de ce trésor, reprit Senayana, est bien certainement la récompense de tes bonnes œuvres; il n'y a pas à en douter!» Deva pensa qu'il était de son devoir d'inviter une seconde fois Bouddha, pour le remercier de sa libéralité. Il prépara donc un festin magnifique ; le Très Honoré se rendit à l'invitation, renouvela ses exhortations et affermit ces bonnes gens dans leur résolution d'observer avec fidélité la loi du salut.
Plus tard, les bonzes demandèrent à Bouddha en vertu de quels mérites Deva était si magnifiquement récompensé.
Bouddha leur dit : «Dans une de ses précédentes existences, Deva fut un des sectateurs du bouddha Kâsyapa ; il fit partie du groupe des pieux laïques, mais négligea de faire l'aumône aux bonzes. Quand vint l'heure de sa mort, un bon désir germa
dans son cœur, je voudrais, pensa-t-il, qu'il me fût donné de faire l'aumône au futur bouddha qui doit descendre sur terre et prendre le nom de Çakyamouni. À peine avait-il conçu ce désir qu'il mourut. Parce que Deva, pendant cette vie précédente, manqua au grand devoir de l'aumône, il dut subir les épreuves de la pauvreté dans ses existences suivantes. Mais quand je me rendis dans la solitude d'Uravilva, il répara sa faute en pourvoyant à tous mes besoins pendant mes six années de pénitence, et c'est en récompense des aumônes qu'il m'a faites, que vous le voyez si libéralement récompensé. Vous voyez de vos yeux, mes bonzes, que la pauvreté est une punition infligée à ceux qui refusent leurs aumônes aux bonzes, tandis que leurs bienfaiteurs reçoivent de magnifiques récompenses. Soyez donc toujours pleins de respect et de vénération pour Bouddha, pour sa loi et l'assemblée des parfaits (1).»
ARTICLE VIII