‹ Recherches sur les superstitions en Chine (volume 2)Chapitre 92 sur 180 · CONVERSION DES TROIS FRÈRES KASYAIVY ET DE LEUR NEVEU UPASANA · texte numérisé non relu

CONVERSION DES TROIS FRÈRES KASYAIVY ET DE LEUR NEVEU UPASANA

Çakyamouni n'oubliait aucun de ceux qui avaient eu des relations avec lui depuis son entrée dans la carrière érémitique : les cinq richis, ses compagnons de solitude; Nandi et Bala, ses deux bienfaitrices ; Deva, le pourvoyeur de son alimentation pendant sa pénitence ; même le passeur du Gange, qui n'avait éprouvé qu'un regret tardif: tous étaient désormais sur la voie du salut et de la délivrance.

Il n'ignorait point le prestige exercé par les hommes célèbres. Il savait que les convertis de marque ont un ascendant

(1) Fou-pen-hing-tsi-king ffî # ^7 H fê , liv. XL, pp. 1-10.

souverain sur leurs contemporains. «Donc, se disait-il, il me faut à tout prix convertir des hommes distingués, qui se rangent souo ma loi avec tous leurs disciples.»

Or, dans les environs de Uravilva, habitaient trois frères, richis à la chevelure en spirale, de race brahmanique et chefs d'école.

L'aîné et le plus célèbre des trois s'appelait Uravilva Kâsyapa (Y eou-leou-pin-louo Kia-yé H fH •$! 4! M M)> ^e second, Nadi Kâsyapa (Na-i'i Kia-yé ffi J§ $N ^), le troisième, Gâya Kâsyapa (Kié-i Kia-yé $}| i|| $Rl ^). Le premier avait 500 disciples, le second 300 et le troisième 200 : c'était donc un total de 1.000 disciples, que la renommée de leur science et de leur vertu avait attirés dans leur solitude.

«Grande est la renommée de ce Uravilva Kâsyapa, pensait Çakyamouni ; dans tout le Magadha et même au delà, on le vénère comme un grand rahat ; si je puis arriver à convertir ce richi aux cheveux gondolés, sûrement tous ses disciples le suivront; et alors, quel triomphe pour ma prédication!» Il savait bien aussi que ces personnages faisaient ostentation de leur austérité pour rehausser leur prestige devant leurs disciples; pour ce motif, il prit la figure d'un ascète pénitent, entouré d'une multitude de disciples distingués, et descendit subitement du haut des airs en présence de Uravilva et de ses suivants, déconcertés par une si subite arrivée. Chacun de s'empresser à les recevoir avec politesse ; l'un apporte de l'eau, l'autre prépare un siège, un troisième leur demande d'où ils viennent et quel est le motif de leur venue ; d'autres enfin s'excusent d'être pris au dépourvu: «Pourquoi n'avez-vous pas envoyé un courrier nous prévenir? Nous sommes désolés de n'avoir fait aucun préparatif pour votre visite etc..» Quelques instants après, Bouddha fit cesser le charme et resta seui devant eux. Ils le virent alors dans son maintien habituel: tête rasée et vêtu de sa chape bariolée. «Ce grand ascète, pensa Uravilva, ne manque

point de dignité, et son pouvoir est grand ; mais il n'est pas comparable au mien: cet homme n'est pas arhat comme moi.»

Uravilva le pria de rester quelque temps dans son ermitage et de choisir l'appartement qui lui conviendrait pour y passer la nuit. «Puisque vous me laissez le choix, répondit Bouddha, permettez-moi de m'installer dans le temple où vous vénérez l'Esprit du feu.» Uravilva lui représenta qu'il ne devait pas entrer dans cette salle (1) et lui en donna la raison suivante.

«J'avais un de mes disciples affligé d'une dysenterie chronique. Cette maladie l'obligeait à des actes humiliants et très regrettables au point de vue de la propreté; aussi ses compagnons, ne pouvant plus tolérer l'état de malpropreté de cet appartement, l'obligèrent à se retirer dans une habitation séparée.

«Furieux de cette humiliation, il demanda à être réincarné dans le lieu même d'où il avait été expulsé, afin de pouvoir assouvir sa vengeance.

«Or, il fut réincarné sous la forme d'un dragon venimeux et" vint se loger dans ce bâtiment; depuis, il a dévoré sans exception tous les imprudents qui ont osé s'y aventurer. J'ai pensé qu'il n'y avait que l'Esprit du feu qui pût maîtriser ce dangereux reptile, et j'ai mis cette habitation sous son vocable. Je ne puis donc vous permettre d'y entrer : ce serait courir à une mort certaine.» Bouddha insista et Kâsyapa dut, à contre-cœur, lui laiser cette liberté à ses risques et périls. Jou-lai jifl ?JÇ entra dans la salle dédiée à l'Esprit du feu, s'assit, se croisa les jambes et entra en contemplation. Le dragon était sorti de son repaire pour chercher une proie à dévorer; voici qu'à son retour il aperçoit l'hôte audacieux qui s'est installé dans sa demeure.

Alors, une épaisse fumée sortit de sa gueule béante et remplit l'appartement pour asphyxier l'intrus. Jou-lai jft ?fc interrompit sa méditation et vomit, à son tour, un nuage d'une fumée épaisse,

(I) Certains textes, le In-kouo-king @ ^ jj§j, par exemple, disent que c'était une grotte.

qui refoula la première et la rendit inofrensive.

Le dragon, encore plus irrité par cette opposition, fait jaillir de tout son corps un torrent de flammes qui remplissent la salle ; mais soudain, du corps de Çakyamouni, comme d'un foyer ardent, s'échappent des vagues de feu multicolores, qui enveloppent le dragon; le feu lutte contre le feu, la flamme se heurte à la flamme.

Kâsyapa aperçoit l'incendie et s'écrie éperdu: «Hélas! Hélas ! C'en est fait de ce noble ermite ! Pourquoi n'a-t-il pas voulu ajouter foi à mes paroles?» Ce disant, il court avertir ses disciples ; ceux-ci vont puiser de l'eau à la rivière et essaient d'éteindre le feu, mais l'eau ne sert qu'à l'aviver. Tous se confondent en lamentations.

Voyant le temple rempli de flammes dévorantes et Bouddha pacifiquement assis au centre, comme dans une sphère tranquille et tempérée, le féroce dragon s'avança doucement vers lui et s'introduisit dans son bol.

Le matin venu, Bouddha prit son bol, sortit du temple et alla se présenter à Uravilva, qui le croyait réduit en cendres.

«Vénérable frère Kâsyapa, lui dit le Très Honoré en lui montrant son prisonnier, voilà ce redoutable dragon qui, depuis longtemps déjà, vous interdit l'entrée du temple de l'Esprit du feu; je l'ai vaincu par ses propres armes et je vous le présente.»

«Ce grand ascète, pensa Uravilva, est, à n'en point douter, possesseur d'une puissance préternaturelle, pour obliger ce monstre à entrer de lui-même dans son bol.»

Bouddha, lisant la pensée de son interlocuteur, retira sa main de dessus le bol; immédiatement le monstre sortit de la patta (1), et leva ses neuf têtes dans la direction du richi, comme pour le dévorer. Uravilva, croyant sa dernière heure venue,

(1) Le bol dont se servent les bonzes mendiants pour demander l'aumône.

Bouddha lutte contre le dragon du feu. (p. 174)

se couvrit la tête de ses mains et frémit d'épouvante (1). «Ne craignez rien», lui dit Bouddha.

Uravilva reconnaissait, à la vérité, le pouvoir transcendant de Bouddha; mais, rempli de l'idée de son mérite et de son excellence, il se disait toujours: «Je lui suis supérieur: il n'a pas, comme moi, la dignité d'arhat.»

Bouddha lâcha le dragon et lui permit d'aller habiter l'Océan entre les Monts de Fer, qui encerclent l'univers, puis lui-même se dirigea vers une futaie voisine, où, pendant la nuit suivante, les quatre grands rois du ciel vinrent lui présenter leurs devoirs.

Uravilva fut témoin de la lumière éblouissante qui inonda tout le paysage. Le lendemain, il en demanda la cause à Bouddha. «Vous avez vu la gloire des quatre grands Maharajas, lui répondit-il ; ils sont venus pendant la nuit me demander des instructions sur quelques points de doctrine. — Le pouvoir supranaturel et le mérite de cet ermite sont étonnants, se dit Uravilva; mais pourtant il n'est pas arhat comme moi.»

Bouddha continue à multiplier les prodiges à ses yeux et aux yeux de ses disciples: subtilité et prescience surnaturelles, apparition d'un nouveau lac, voyages par les airs, dans les entrailles de la terre, offrandes de fruits exotiques ; il fend une bûche en 500 morceaux qui s'enflamment d'eux-mêmes etc.. Après chacun de ces prodiges (2), Uravilva, conscient de sa supériorité, répétait toujours avec suffisance :

«J'ai encore une supériorité sur lui, car je suis arhat.»

Finalement, un gros nuage monta à l'horizon, une tempête affreuse éclata sur la contrée, des torrents de pluie grossirent les cours d'eau, le pays se trouva transformé en un vrai lac.

Uravilva, sachant que Bouddha se trouvait alors dans une jungle basse et marécageuse, se dit avec anxiété: «Bien sûr il sera noyé!» Vite il monte dans une barque avec deux de ses

(1) Sculptures n° 2305 et 2345 du Musée de Lahore: Foucher, fig. 226.

(2) Certains textes en comptent 3.500.

disciples pour tenter son sauvetage. Bouddha avait commandé aux flots de la rivière Nairanjana de suspendre leur cours et de s'écarter pour lui livrer passage. Il s'était frayé une route au milieu de l'immense nappe d'eau ; sous ses pieds la terre était restée sèche et poudreuse. À l'arrivée de la barque, le Très Honoré s'éleva par sa propre puissance et pénétra dans la barque en traversant le fond sans laisser la moindre trace de son passage. Quelle étrange puissance! pensa Kâsyapa ; pourtant, il n'est pas arhat comme moi.»

«Le temps est venu de lui donner une leçon», pensa Çakyamouni. «Sans cesse, lui dit-il, vous répétez la même formule: Il n'est pas arhat comme moi ! Sachez bien que vous n'êtes point arhat ; vous n'êtes point en voie de le devenir : vous n'avez ni les signes, ni la puissance des arhats.» Cette déclaration fut pour lui comme un coup de foudre ; honteux et tremblant, il se prosterna aux genoux de Bouddha et lui dit: «Très Honoré, je veux être votre disciple et observer vos cinq prescriptions. — Grand Kâsyapa, lui répondit Bouddha, vous avez à votre suite 500 disciples qui se sont rangés sous votre discipline. Allez les informer de votre résolution et laissez-leur la liberté d'agir comme ils le voudront.» Uravilva rassembla sa communauté et parla ainsi: «Mazdéens, vous vous êtes rassemblés autour de moi dans cet ermitage pour honorer l'Esprit du feu : je vous abandonne le couvent, le temple et tous les ustensiles à notre usage, faites-en ce qu'il vous plaira; pour moi, je me soumets à la direction de ce grand ascète et je me fais bonze.» Les 500 mazdéens, répondirent : « Depuis longtemps déjà nous avions cette pensée; mais, par respect pour vous, notre bouche n'os?it articuler le sentiment de notre cœur. Puisque aujourd'hui vous vous faites bonze, tous nous voulons vous imiter.»

Uravilva mena aussitôt ses disciples devant Bouddha et les rangea autour de lui.

Bouddha leur dit: «Si vous désirez vous déclarer mes disciples, vous devez jeter dans la rivière Nairanjana tous vos

Fig. 20.

Conversion des deux frères de Kâsyapa. (p. 176)

habits de peau, vos bâtons fourchus, la ceinture de cheveux et tous les ustensiles en usage pour les sacrifices à l'Esprit du feu et pour recevoir le sang des victimes.» Ils s'exécutèrent promptement et allègrement, puis revinrent prier Bouddha de les recevoir dans son institut. «Venez, leur répondit-il; soumettez-vous à ma loi, soyez bonzes et tarissez en vous la source de la douleur.»

Pendant que toutes les dépouilles superstitieuses voguaient au gré des flots, les deux frères de Uravilva, qui habitaient aussi sur le bord de la rivière, un peu en aval, virent tous ces objets passer au fil de l'eau et demeurèrent frappés de stupeur.

«Bien sûr nos frères ont été dévalisés et massacrés par les brigands», se dirent-ils; et réunissant tous leurs disciples, ils coururent au secours de Uravilva et de ses disciples.

Grande fut leur surprise en apprenant la vraie cause de ce changement. Ils suivirent l'exemple de leur aîné et passèrent au bouddhisme avec tous leurs disciples. De ce fait, le nombre des disciples de Bouddha atteignait le millier.

(Des auteurs identifient Uravilva Kâsyapa avec Maha Kâsyapa, le premier patriarche du bouddhisme et le successeur immédiat de Çakyamouni. Les textes chinois différencient ces deux hommes, comme nous le verrons dans les articles suivants (1).)

Sur la montagne de la «Tête d'éléphant». — Quelques jours après la conversion des trois Kâsyapa, Çakyamouni se dirigea vers la ville de Gaya et s'arrêta avec ses disciples sur la montagne de la «Tête d'éléphant», ainsi nommée par ce que son j profil ressemblait à une tête d'éléphant. Cette montagne était ; située non loin de Gaya. Là eut lieu une célèbre allocution de Bouddha. Il traita de la triple transcendance de la parole, de la

M) La conversion du Grand Kâsyapa est très longuement raconiée par divers auteurs; nous en avons donné un résumé tiré du Fou-pen-hingt6i-ldr,g # * fT ^ M, liv XL, pp 11-16; liv. XLI; liv XLII, pp. 1-13. -* ~7

pensée et des œuvres. Il leur enseigna comment un corps transcendant peut se multiplier, puis revenir à l'unité, biloquer, apparaître en haut, disparaître en bas, se montrer à l'est et se cacher à l'ouest.

Le corps transcendant des arhats ne rencontre plus d'obstacle à son passage; il pénètre les murs, les rochers, s'enfonce dans la terre, au fond des eaux, monte au ciel et se jette en bas, à sa volonté; il vole dans les airs comme l'oiseau, flotte comme une fumée ou traverse le firmament avec la rapi lité de l'éclair.

11 compare ensuite tous nos sens à une flamme brûlante, parce qu'ils sont les instruments producteurs de nos affections, de nos sensations pénibles ou agréables.

Ceux qui savent se mettre en garde contre ce feu dévorant, s'affranchissent des passions, de l'ignorance, et déjà ont acquis la vraie sagesse qui les délivre des misères d'une autre naissance.

Ses auditeurs se sentirent totalement affranchis des entraves des passions et devinrent tous arhats.

Upâsana. — Le neveu des trois frères Kàsyapa passait, lui aussi, pour un guide expérimenté dans les voies de l'ascétisme. Il habitait la montagne de Asuraganga (A-sieou-lo jîpî j^ H), avec 250 disciples, qu'il conduisait dans les sentiers de la perfection. Ce maître se nommait Upâsana (Y eou-p'ouo-se-na M ^ M ffl>)- H ne put se défendre d'un sentiment d'indignation en apprenant que ses trois oncles venaient de renoncer à l'antique culte de l'Esprit du feu, et il partit sans tarder pour leur demander l'explication de leur apostasie.

Ses oncles lui firent si bien comprendre les raisons de leur conversion, qu'il se décida lui-même à les imiter. Les disciples voulurent aussi suivre leur maître, et tous prièrent Bouddha de les recevoir dans son ordre. Bouddha agréa leur dessein, mais à la condition qu'ils renonceraient à leurs habits de peau de daim et à tous leurs ustensiles pour les sacrifices à

l'Esprit du feu. Tous y consentirent; ils retournèrent à leur ermitage, brisèrent tous les objets qui avaient servi au culte superstitieux et revinrent se mettre sous la direction de Bouddba. Bientôt ils s'élevèrent à une haute perfection et profitèrent si bien des leçons du maître, qu'ils devinrent tous des arhats et des témoins de sa doctrine.

Djaiaka des trois Kâsyapa et de leurs disciples. — Çakyamouni raconta la cause première de la conversion de ces trois frères et de leurs disciples. «Il me souvient, dit-il, que dans les temps passé, au royaume du Magadha, vécurent trois riches marchands nommés Uravilva, Nâdi et Gâya. Ils étaient frères et avaient un grand nombre d'associés subalternes: le premier en avait 500, le second 300 et le troisième 200. Tous ces commerçants entreprirent une périlleuse traversée pour se procurer des marchandises de grande valeur et les revendre ensuite avec bénéfice dans leur patrie. Quand leur cargaison fut au complet, ils reprirent la mer pour le voyage du retour. Mais voici que s'éleva une forte tempête ; leurs navires, roulés par les vagues, menaçaient à tout moment de sombrer. Ils firent des sacrifices à l'Esprit des eaux et purent rentrer au port.

«Pendant la dernière partie du voyage par terre, la caravane arriva près d'un stupa élevé jadis à la mémoire du bouddha Kâsyapa, et maintenant dans un état de délabrement touchant à la ruine. Uravilva, le grand chef des marchands, s'adressa à ses deux frères et à tous les associés et leur dit: «Nous avons «risqué notre vie pour traverser les mers et ramener notre «cargaison; le succès a couronné nos efforts: n'est-il pas juste «que nous pensions aussi à notre avenir et que nous fassions «quelques bonnes œuvres? Suivant l'ancien adage, il n'est que «trop ordinaire de voir les riches oublier ce grand devoir:

Le favori de la fortune réalise de gros bénéfices,

Puis, la fortune obtenue, il tombe dans la paresse;

La paresse le mène à l'oubli de ses devoirs religieux;

Enfin, de négligence en négligence, il tombe dans les enfers.

«Je vous propose donc, continua-t-il, de prélever une part «sur vos bénéfices et de pourvoir aux trais de réparation de ce «stupa.» Tous y consentirent; chacun donna son aumône, et le stupa fut reconstruit dans sa première splendeur. Les trois frères firent alors la prière suivante :

Que la bonne œuvre que nous venons de faire nous procure le bénéfice d'une heureuse renaissance parmi les hommes sur terre ou dans la compagnie des devas glorieux au ciel! Qu'aucun de nous ne tombe en enfer ou ne soit réincarné parmi les animaux ou dans des conditions douloureuses! Enfin, puissions-nous plus tard mériter la faveur d'entendre les instructions du Bouddha futur, pour devenir ses disciples et atteindre l'état bienheureux des arhats!

«Ces trois chefs de marchands étaient les trois Kâsyapa ici présents; leurs associés étaient les 1.000 disciples qui m'écoutent. Chacun d'entre eux reçoit aujourd'hui la récompense de ses bonnes œuvres passées et dans la mesure même de leur valeur

ARTICLE IX

LA PREMIÈRE BOXZttHIE BOUDDHIQUE (LÀ VI..\OU\ ANA).

Après un assez court séjour sur la montagne de la «Tête d'éléphant», Bouddha continua sa route vers Radjagriha.

Il vint à passer devant un ermitage nommé Fa-yu fè JTpj (Yashti), où habitaient 500 ermites pénitents. Depuis fort longtemps, ils s'adonnaient aux pratiques les plus austères.,

Beaucoup d'entre eux approchaient de la centaine. Ces vieil- 1 lards édentés, aux cheveux blancs ou au crâne dénudé, marchaient péniblement, le corps courbé en deux, en s'appuyant sur leurs bâtons. Avec leur cou allongé, desséché, et leur visage tacheté

(1) Fou-pen-hing-tsi-hing $ft $c ft £ ££, liv XI.TI, pp 13-16; liv. XI.1II, pp. 1-4.

de points noirs, ils ressemblaient plutôt à des squelettes recouverts de peau, où il ne restait qu'une lueur de vie.

Leurs bonnes actions passées leur méritèrent la faveur de voir Bouddha et d'entendre sa doctrine avant de descendre dans la tombe. Çakyamouni s'arrêta devant la porte de leur couvent et prononça les stances qui suivent :

Celui qui a rompu toutes les chaînes des passions

Peut à lui seul triompher d'un million d'hommes,

Car, se vaincre soi-même,

C'est la plus grande des victoires.

Adhérer à Bouddha, le Vénérable du monde,

Voilà le plus essentiel des devoirs;

Des offrandes de sacrifices à l'Esprit du feu,

Même pendant un siècle entier,

Sont loin d'égaler le mérite

De la foi aux «Trois Précieux».

Mieux vaut offrir un léger présent

Au personnage auguste qui se présente à vous,

Que de vivre cent ans dans une forêt

Occupé à sacrifier au feu.

Un seul jour employé à réprimer ses désirs

Est plus fructueux qu'un siècle de laisser-aller;

Un jour de sagesse et de méditation

Vaut mieux qu'un siècle d'ignorance et de dissipation.

Vivre en sourd et en aveugle

Pendant une période de cent ans

Ne vaut pas une année passée

A voir Bouddha et à entendre sa loi...

Enfin, la journée qui apporte la science du salut

Est préférable au siècle qui n'avance pas la délivrance.

À la récitation de cette poésie, tous" les ascètes pénitents

furent favorisés d'une vertu préternaturelle ; ils sortirent de

leurs grottes, se prosternèrent respectueusement aux pieds de

Çakyamouni, puis s'élevèrent dans les airs, où leurs corps prirent

feu et furent consumés: ils étaient entrés au suprême repos du

nirvana. Bouddha recueillit leurs cendres tombées du ciel;

ses disciples lui préparèrent du mortier et lui apportèrent des

pierres, et de ses propres mains il travailla à l'érection d'une

tour en leur mémoire.

Ce travail terminé, tous reprirent le chemin de la capitale. Ils arrivèrent à une bambouseraie où ils prirent un peu de repos au pied d'une tour.

La visite royale. — Le roi du Magadha, nommé Bimbasara, apprit que le prince des Çakyas, le fameux ascète, était tout près de sa capitale, et qu'un millier de brahmes, anciens ascètes convertis, lui formaient escorte.

On disait merveilles de l'efficacité et de la sublimité de sa doctrine, si bien qu'il résolut de lui faire visite dans la bambouseraie. Il donna donc des ordres pour qu'on attelât un de ses chars les plus somptueux; ses ministres, les brahmes de haute caste, tout un cortège magnifique devait l'accompagner jusqu'à la tour de la bambouseraie, où s'était arrêté Çakyamouni.

Or, une courtisane fameuse, nommée Sâlapati, adulée de tous, possédant la palme des grâces et de la beauté, habitait alors la capitale ; elle aussi voulut visiter le prince Çakya. «Mais, pensa-t-elle, comment pourrai-je arriver avant le roi? Impossible de me frayer un passage au milieu de ce défilé tumultueux d'hommes et de chars. Il ne me reste qu'un moyen : c'est de donner une forte somme d'argent à des ouvriers, qui m'ouvriront une brèche dans les murs de la ville; je monterai sur un char richement paré et j'arriverai toute première à la bambouseraie.» Bouddha connut la pensée de cette courtisane et se dit: «Si je l'admets en ma présence avant le roi, elle aura lieu de soupçonner la pureté de mes intentions ; pour éviter ce conflit, je vais immobiliser le char de Bimbasara.» En effet, le roi se vit subitement arrêté par une force invincible et il s'écria: «Quel démon s'oppose à mon passage?» Un deva demeuré invisible, lui adressa ces mots du haut des airs :

«Grand roi, ne craignez point : vous n'êtes victime d'aucun maléfice; il ne vous arrivera aucun malheur. Envoyez seulement quérir un tel à la capitale; dès son arrivée, il mettra votre char en marche.» Ainsi fut fait. Ce contretemps suffit pour régler

l'affaire.

Arrivé devant Çakyamouni, le roi se prosterna pour le saluer, puis s'assit devant lui pendant que tout le cortège lui offrait ses hommages. Un doute planait encore sur toute l'assistance : le célèbre brahme Uravilva Kâsyapa était-il le maître, ou le disciple, de Çakyamouni? Ce dernier, pour dissiper tout doute, commanda à Uravilva de manifester devant tous son pouvoir surhumain. «Je m'incline devant votre volonté», répondit Kâsyapa; et à l'instant on le vit s'élever dans les cieux, planer dans l'air, se mouvoir, s'arrêter, s'asseoir ou se coucher sur l'aile des vents; tantôt son corps apparaissait radieux, tantôt il devenait invisible. Après cette exhibition de sa puissance merveilleuse, il redescendit à terre, se prosterna aux pieds de Bouddha et lui dit: «Vénéré du monde, vous êtes mon maître; à vous seul appartient tout honneur en ce monde.» La lumière était faite ; Çakyamouni profita de l'état des esprits pour enseigner sa loi libératrice.

Bimbasara, charmé de tout ce qu'il venait d'entendre, s'écria: «Maintenant, les cinq vœux que je formai pendant mon jeune âge reçoivent leur accomplissement. Je suis monté sur le trône dès ma jeunesse; pendant mon règne un Bouddha a paru dans le monde, il m'est donné de le voir, aujourd'hui j'ai l'honneur de lui présenter mes hommages, j'ai la bonne fortune d'entendre sa prédication et j'arrive à la connaissance de sa doctrine. Je suis donc au comble de mes vœux. J'adhère à Bouddha, à sa loi, à son ordre ; je fais la promesse de demeurer toujours votre disciple, je jure de ne plus répandre le sang des êtres vivants, d'observer les cinq prescriptions et les dix commandements. De plus, faites-moi l'honneur, je vous prie, d'accepter pour demain l'invitation à un banquet dans mon palais.» Bouddha promit de s'y rendre avec tous ses disciples. Le roi le pria de monter sur son char pour faire son entrée à Radjagriha; pour lui, il serait trop heureux de le suivre à pied. «Grand roi, lui répondit Bouddha, vivez toujours en paix et daignez

agréer mes remerciements; je n'use pas de char.» Le roi se prosterna devant Bouddha, tourna trois fois autour de lui, puis prit congé.

Bimbasara, de retour au palais, donna ordre de préparer un splendide festin. Dès le matin suivant, il envoya des messagers à Bouddha pour l'informer que le banquet était préparé. Le Très Honoré mit son manteau, prit en main sa patta et se mit en route pour Radjagriha, avec ses 1.000 disciples.

A ce moment, Indra, le roi des cieux Trâyastrinshas. sous la figure d'un beau et jeune brahme aux cheveux en torsade, vêtu d'habits jaunes, tenant une urne d'or dans sa main gauche et un sceptre incrusté de pierreries dans sa main droite, prit la tête du cortège et s'avança élevé au-dessus de terre en chantant une cantate.

«Prodige! Prodige! s'écrient tous les citadins; d'où vient ce brahme d'une si grande beauté? De qui est-il le héraut?»

Bouddha fit son entrée solennelle au palais royal et prit place dans la salle du festin avec tous ses disciples. Le roi faisait en personne les honneurs du banquet. Après le repas et les ablutions d'usage, les officiers du palais vinrent s'asseoir devant Bouddha pour écouter ses instructions. Bimbasara cherchait en lui-même ce qui pourrait être le plus agréable à son hôte, afin de le lui offrir. 11 se dit: «La bambouseraie est située près de la capitale, d'un accès facile, dans un site agréable en dehors du vacarme et du tapage, et cependant elle est assez proche de la ville, pour qu'il soit facile de se pourvoir des choses nécessaires à la vie : bref, ce lieu me paraît éminemment favorable à la retraite et au recueillement de personnes qui font profession d'ascétisme ; je vais donc lui offrir cette propriété.»

Là-dessus, il fit sa proposition à Bouddha. «Grand et vénérable saint, lui dit-il, permettez-moi de vous offrir cette bambouseraie. Elle me paraît jouir de précieux avantages pour

des moines (1). Acceptez-la pour votre résidence.» Çakyamouni accepta l'offrande, à condition que la donation fût perpétuelle, absolue et sans réserve.

Alors Bimbasara se leva de son siège et prit une fiole d'or pleine d'eau qu'il fit couler sur les doigts de Bouddha, pendant qu'il prononçait cette formule de donation à fonds perdu. Bouddha entrait ainsi en jouissance de la propriété et des vergers, puits, constructions et ponts, en un mot de tout ce qu'elle contenait.

Çakyamouni, après avoir pris congé du roi, rassembla ses bonzes et leur dit: «A partir de ce jour, je vous permets d'accepter des donations de biens fonciers») (2).

La bambouseraie de Kalanda. — Un richard de la capitale du Magadha, nommé Kalanda, était propriétaire (3) d'une vaste bambouseraie sise près de la cité. Là il avait disposé des locaux qu'il mettait à la disposition des brahmes ajivakas; ceux-ci s'en servaient surtout lors de leurs voyages à Radjagriha ou dans le voisinage.

Or, voici que les quatre grands rois des quatre directions députèrent des yakchas pour balayer et nettoyer ce monastère et toutes les avenues, en vue de la prochaine arrivée du Très Honoré, qui devait venir en prendre possession et en faire sa résidence d'été, pendant la saison des pluies.

(1) Dans les villes birmanes, un endroit particulier est encore alloué pour bâtir des maisons ou monastères pour les moines bouddhistes. Il est un peu isolé des autres édifices. Cf. Vie ou Légende de Gaudama, p. 148.

(2) Fou-pen-hing-tsi-king |$^| $f, liv. XLIV, pp. 1-17.

(3) Ici le texte chinois est formel: Kalanda est le vrai propriétaire. Le traducteur chinois n'a pas employé une expression qui put donner à entendre que Bimbasara était le vrai possesseur du jardin qu'il offrait à Bouddha. Par ailleurs, il n'est jamais fait mention que d'une seule bambouseraie, la «Venouvana». Le grand roi Bimbasara n'aurait-il point fait le généreux, en offrant bonnement la propriété de Kalanda? La suite du récit semble un peu le supposer, comme on va le voir.

Un des moines ajivakas, qui s'était levé avant l'aube du jour, ne fut pas médiocrement surpris de trouver ces yakchas occupés à balayer, à aplanir les allées du couvent. «Qui êtesvous? leur demanda-t-il ; qui vous envoie ici? — Nous sommes députés par les quatre grands rois des points cardinaux, afin de tout disposer pour l'arrivée du Vénérable des mondes, qui aujourd'hui même doit venir prendre possession de cet immeuble.»

Dès le lever du soleil, le brahme courut informer Kalanda de ce qui se passait; il ajouta: «Il vous importe de prendre les devants et d'offrir vous-même cette bambouseraie au moine Gautama, de peur que le roi Bimbasara ne vous l'enlève de force pour la lui donner. Vous perdriez alors tout le mérite de cette donation et. de plus, il vous faudrait subir l'affront d'une spoliation. »

Kalanda partit de suite pour aller trouver Bouddha. Il le rencontra sur la route, se prosterna devant lui, versa sur ses doigts l'eau contenue dans une iiole d'or et prononça l'acte de de donation ainsi conçu: «Très Honoré, moi, Kalanda, habitant de Radjagriha, je vous fais don de ma propriété appelée: «La Bambouseraie», sise à proximité de la capitale et très convenable pour servir d'habitation à des moines. Soyez assez bon pour accepter mon offrande.» Çakyamouni lui répondit : «Quiconque offre à Bouddha un immeuble, soit terres soit maisons, ou même des biens mobiliers, tels que vêtements ou autres objets, doit en faire l'abandon entier, en sorte que ces biens deviennent des propriétés bouddhiques, à l'usage exclusif du donataire. Si donc vous me cédez votre bambouseraie, vous devez en transférer la propriété et pour le présent et pour l'avenir, c'est-à-dire en faire l'abandon complet et sans retour» (1). Kalanda lui

(1) Lors de cette première donation, qui devait être comme le type des offrandes subséquentes, Bouddha précise les termes de la formule et s'applique à entourer ce transfert de propriété, de toutes les garanties possibles. Du reste, l'appui du roi lui donnait le droit de se montrer exigeant, et Kalanda se trouvait dans la nécessité de faire contre mauvaise fortune bon cœur.

répondit: «Je me conforme en tout à vos volontés; je donne ma bambouseraie à fonds perdu à vous et à tous vos successeurs, qui en useront comme bon leur semblera. Faites-moi le plaisir d'agréer mon offrande.» Bouddha accepta le monastère et toutes les terres attenantes. Cette première bonzerie est restée célèbre dans les récits bouddhiques, où elle est désignée sous le nom de Kalanda Venouvana, c'est-à-dire «la bambouseraie de Kalanda» (1).

La version tibétaine raconte différemment l'origine de cet établissement bouddhique (2).

La bambouseraie de Kalanda se trouvait entre la vieille et la nouvelle ville de Kusagara, à quelques lis seulement de la porte Sud de Radjagriha, si nous nous en tenons au récit de Hiiien-tsang ~t£ zj£.

Au sud-ouest de «La Bambouseraie», à cinq ou six lis, dans un grand bois planté de bambous, on trouve une vaste maison de pierre. C'est là qu'eut lieu le premier concile bouddhique, où fut élaborée la collection des trois Recueils sacrés. Plusieurs stupas rappelant les faits et gestes de Kâsyapa, le président du concile, et d'Ananda, d'abord exclu, puis admis à prendre part à la collection de la loi, ont été érigés dans les environs.

Çakyamouni aimait à habiter la Venouvana: sa position près de la capitale et au centre du Magadha, lui permettait de rayonner dans toutes les contrées voisines, remplies de souvenirs chers à son cœur (3).

Le couvent de Nalanda. — Radjagriha était encore célèbre par la proximité d'un autre couvent, celui de Nalanda. Des

(1) Che-kia-fang-tche ^ M ~h ~fc (# T), édition japonaise, p. 98.— Fou-, pen-hing-tsi-king f $|t| M, liv. XLV, pp. 1-3. — Che-kia-pou M M fH, liv. V, pp. 63, 6k.-Che-kia-che-pou # M R ft, P- 82.

Kalanda, en chinois Kia-lan ftfl j|, est le poussah habituellement préposé comme portier des pagodes bouddhiques. Il a ordinairement pour compagnon Wei-tlouo SjL Jf£ poussah. (Manuel des superstitions, p. 120.)

(2) Rockhill, Life of Buddha, pp. 43, 44.

(3) Mémoires de Hiuen-lsang j£f ^e, liv. IX.

ruines qui se trouvent à sept milles anglais au nord de Radghir (Radjagriha) rappellent le site de ce couvent.

Cette position concorde avec le récit du Che-kia-fang-iche W M iï J& (fê T), édition japonaise, p. 98: «À 30 lis au nord de Radjagriha, on trouve la bonzerie de Nalanda, Na-lan-t'ouo ffi 'JH |V£, c'est-à-dire: «qui donne sans se lasser». C'était le nom du dragon qui habitait l'étang, au sud de l'emplacement où fut bâtie cette pagode. 500 marchands achetèrent ce jardin et en firent présent à Bouddha. Cet immense monastère fut construit successivement par les cinq rois Çakrâditya, Bouddhagupta, Tathâgatagupta, Bâlâditya et Vadjra. Sept vastes cours séparaient des constructions à trois étages, et un mur de cinquante pieds de hauteur entourait toute la propriété ; une seule porte d'entrée donnait accès dans l'enceinte. Les femmes ne pouvaient y être introduites.

«Les plus habiles artistes avaient exécuté des chefs-d'œuvre de sculpture et de ciselure sur ces monuments superbes. 10.000 moines habitaient ce couvent, qui devint célèbre dans l'Inde entière par la magnificence de ses constructions et surtout par la science de ses bonzes. Plusieurs centaines d'entre eux avaient une réputation qui s'était répandue bien au delà des frontières de leur pays. Hiuen-tsang "£ %£, le bonze voyageur, y séjourna pendant cinq ans, pour étudier les textes indiens sous la direction des moines les plus instruits.

«À 200 pas en dehors des murs, à l'est, on remarquait le vihâra de Avalôkiteçvara, dont la statue passait pour prendre diverses positions, tantôt debout, tantôt assise, tantôt couchée. De toute l'Inde on venait la vénérer.»

ARTICLE X

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