ART. III. — LES TRIBUNAUX D OUTRE-TOMBE
ARTICLE III
l.cg'i$»Ialioii cil cours dans les li'ibiiiiaiiv «rouli'c-touibe.
Le roi au letiré. — Quelles prières récites-tu ordiiiairenient ?
Le lettré. — Le Kin-kang-king".
Le roi. ^ Très bien; combien as-tu déjà récité de H\res? (1)
Le lettré. —Je n'en sais rien. Depuis plus de vingt ans j'dbserxe les jeûnes et les prescriptions bouddhiques, et il y a sept années déjà que je récite ces prières (2).
Yen-wang ccunmanda à P'an-k'oan de consulter le livre des bonnes et mau\aises actions, et de compter. L'huissier fit le calcul et dit: "Il a récité en tout 3.503 livres".
Le /'«('. — Ta vie terrestre est loin encore d'être terminée. Tu as récité déjà ])îus d'un Tsang ^ (Recueil) de prières, mais en as-tu bien compris le sens?
Le lettré. —Je ne les comprends pas.
Le roi.— Si tu t'ap])liques à les comi)rendre. à y conformer ta conduite et à les expliquer aux autres, tes mérites seront immenses; mais en les récitant seulement de bouche, sans en saisir le sens, tu n'as (|n"un dizième de mérite.
Le hiiré. — Ouel mérite ont ceux (|ui les font réciter par d'autres, moyennant salaire?
Leroi. — Un dizième de mérite seulement. Cela vaut quand même beaucoup mieux (|ue de ne point en réciter (3). Assez .souvent aussi tu t'es trompé en les récitant; tu
(1) Cet ouvrnge se divise en plusieurs Kiuen iff. ou livres.
(2) Cette réponse diffère un peu de celle faite à l'iiuissier. Même dans les triliunaux de l'autre vie, la vérité est en souffrance.
(3> C'est une approbation indirecte donnée ;'i la coutume de payer les bonzes pour réciter des prières.
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as été distrait, et tu ne les as récitées que du bout des lèvres : de ce fait,, tu as perdu deux ou trois dixièmes de tes mérites. Désormais, applique-toi à les réciter avec intelligence, et à les expliquer aux autres à Toccasion: ainsi tu seras en droit d'espérer d'être admis dans le Paradis de délices de l'Occident.
P'un-l"oan. — Cinq jours se sont écoulés depuis la mort de cet homme; son cœur est refroidi, ses parents vont le porter en terre, et il serait difficile plus tard de le renvo}er làhaut, d'autant plus qu'il y a de gros inconvénients à mettre Yu-ti au courant de cette fâcheuse aventure. Je prie donc Votre Majesté de le renvoyer au plus tôt dans le monde des vivants.
Le roi. - Rien ne presse. Deux, cinq. huit...(l) Bien ! c'est justement jour de jugement, le huit du mois. Beaucoup d'hommes sur terre ne croient plus à la rétribution future des bonnes et mauvaises actions; ils se moquent des Trois Précieux ou même les blasphèment: qu'on laisse ce brave homme assister personnellement à une séance de mes jugements, afin qu'il voie comment je punis le mal, et comment je récompense le bien. A son retour sur terre, il pourra témoigner de la réalité dHme rétribution après le trépas. Donnez-lui une pilule '-réchauffe-cœur", et il gardera sa chaleur vitale jusqu'au septième jour. Passé le septième jour, nul mortel ne peut être rendu à la vie terrestre.
Le lettré. — Permettez-moi de poser une ([uestion à \^otre Majesté. Est-ce que tous les morts sont admis dans le parloir de l'Ouest d'où je sors?
(1) Manière de compter habituelle aux Chinois; cela veut dire: pendant chacune des trois décades du mois de trente jours, le jugement a lieu à toutes les dates où entrent les chiffres 2, 5, 8. Donc les 2, 5, 8 de la première décade, les 12, 15, 18 de la seconde, et les 22, 25, 28 de la troisième,
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Le roi. - Nullement. Voici les formalités judiciaires en usage dans le royaume des morts. Tout homme, après son trépas, est conduit au souverain du Mont sacré, qui le défère à mon tribunal pour y être jugé. Alors, tous ceux qui sont condamnés à rester dans le cercle de la métempsycose pour y reprendre une nouvelle naissance, sont expédiés par mes ordres au souverain du mont T'ai-chan ^ Uj. le pic sacré de l'Est. Le dieu de l'-ai-chan donne à chacun d'eux une nouvelle vie qui est infusée dans leur âme. après (juoi ils s'en vont tous reprendre une nouvelle existence (1).
Ceux au contraire qui sont de tout point ]:)arfaits, tous les grands pénitents qui ont observé rigoureusement toutes les prescriptions et toutes les abstinences bouddhiques, tous ceux-lcà, dis-je. ne passent point en jugement devant mon tribunal, mais ils sont introduits dans le parloir de l'Ouest, dont vous me parlez, en attendant que j'avertisse Kin-tong et Yu-niu (2) de venir les conduire au Ciel avec drapeaux et parasols d'honneur.
(1) Cf. Ile Partie: Ou-yo % 1§^.
Cf. Fong-chen-ycn-i |f fiji -^ g, 99 Hoei, p. 37.
Le dieu de T'aichan ^ lU est l'administrateur souverain de la succursale des 18 provinces de l'enfer; personne n'est réincarné que par son ordre.
(2) Kin-tong ^ :^ et Yu-niu 3? -^ sont le jeune homme et la jeune femme au service de Yu-ti 3? ^. Certainement, d'après les idées bouddhiques actuelles, Yu ti 2^ ^ est un dieu bouddhique, appelé tantôt T'ien tchou ^ ^, tantôt T'ien ti chc ^ ^ #; c'est donc le même que Indra. Il exerce une vraie autorité dans le Paradis de l'Ouest d'Amida: c'est à lui que le dieu des enfers a recours dans les cas difflciles; c'est encore à lui qu'il s'adresse pour l'admission des saints dans le Ciel occidental, et il le prie d'envoyer son serviteur et sa servante, introduire les bienheureux dans cet Elysée céleste. Les tao-che appellent aussi du nom de Yu-ti ^ ^ leur dieu Yu hoang 3? ^, qui exerce les mêmes fonctions, qui a aussi à son service Kin-tong ^ ^ et Yu niu 3? -^ ; c'est bien le même dieu, les mêmes noms, les mêmes fonctions, les mêmes serviteurs dans les deux cas.
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Le /é'^fré. — Qu'est-ce que le Paradis?
Le roi. — C'est un lieu de pure lumière: c'est pourquoi ceux dont le cœur est resplendissant de lumière montent au ciel.
Le lettré. — Qu'est-ce que l'enfer?
L.e roi. — C'est un lieu de ténèbres et d'ai)jection ; voilà pourquoi les cœurs abjects et ténébreux tombent dans les enfers.
Le lettré. — Ceux qui montent au ciel et ceux qui tombent en enfer restent-ils encore soumis aux lois de la métempsycose?
Le roi. — Puis([u'ils montent au ciel, puisqu ils tombent en enfer, comment resteraient-ils encore soumis aux lois de la métempsycose? ]\Iais tous les autres y restent soumis.
Le lettre. — Oui sont donc ceux qui restent dans le cycle de la métempsycose, et qui sont condamnés à la renaissance?
Le roi. — Sur mille, à peine un ou deux montent au ciel ; sur ces mille, plusieurs centaines tombent en enfer: tous les autres restent soumis à la métempsycose. Ceux (|ui sont bons de tout point, et n'ont plus rien de mauvais, xont au ciel ; ceux qui sont méchants de tout point, et n'ont alisolument rien de bon, tombent en enfer. Ceux (]ui ne sont ni bons ni mauvais, ou moitié bons et moitié mauvais, rentrent tous dans le cycle de la métempsycose (1).
Je crois de plus en plus que le Yu-hoang 3i â ^^^^ tao che est tout simplement Indra. I>es tao che ont emprunté ce dieu aux bonzes, en changeant un peu son nom, ou plutôt en ajoutant à son nom de Yu-ti 3? ^ celui de Vu Hoang ^ ^ pour se l'approprier. Cf. Notice sur Yu-ti ^ î^ et Fan-wang % ï, Ile Partie.
(!) \'u l'importance capitale de ce passage au point de vue doctrinal, on me permettra de citer le texte lui-même.
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Le lettré. - Les bons qui se i:ervertissent et deviennent méchants, les méchants qui se convertissent et deviennent bons, ceux qui ont fait plus de mal que de bien, ceux enfin qui ont fait plus de l)ien que de mal : comment \'otre ^Majesté les traite-elle?
Le roi. — Pour les bons devenus méchants, on ne se souvient que du mal et plus du bien; pour les mauvais cpii deviennent bons, on ne se sou\ ient ((ue du bien et plus du mal. Quant à ceux (]ui t»nt fait plus de mal (jue de bien, la quantité de bien compense la même quantité de mal. puis le reste du mal est puni. Quant à ceux au contraire qui ont lait plus de 1)ien que de mal. la quantité de mal annule la même (juantité de bien, puis le reste du bien est récoinpensé.
Le lettré. -- Puisqu'on ne se souvient que du bien et cju'on ne se souvient plus du mal, il s'ensuit que les méchants qui se convertissent sont assimilés aux justes qui n'ont jamais commis le mal. Puis qu'on ne se souvient plus du bien, et qu'on ne se sou\"ient que du mal, il est donc vrai que les bons qui se pervertissent, sont traités absolument comme ceux c|ui n'ont jamais fait de bien: n'}' a-t-il pas là une véritable injustice?
Le roi. — Yu-ti a en horreur les 1)ons qui ne persévèrent pas jusqu'à la fin ; c'est pour ce motif qu'il oul)lie le bien qu'ils ont fait, pour ne se souvenir que du mal commis. Cela ne veut pas dire cependant tpril ne compte pour rien le bien qu'ils ont fait, mais seulement qu'il retranche une partie de leurs bonnes œuvres i)assées. Par contre, Vu-ti est rempli de ji^'e en voyant les méchants se convertir: il oublie leurs fautes passées jjour ne plus se souvenir (pie du bien présent. N'en concluez pas (piand même (pi'il ne compte absolument pour rien leurs péchés passés, mais seulement (pi'il les ])ard()nnc en ])artie (1).
(1) Qu'on veuille bien noter en passant le rôle souverain de Yuti, qui pardonne les péchés, et juge pour ainsi dire en dernier ressort.
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Le lettré. -J'ai bien souvent vu de mes yeux des gens vertueux éprouvés par la pauvreté et une mort prématurée, tandis que de méchantes gens jouissent des avantages de la richesse et des honneurs; l'homme ne comprend rien dans ce mystère de la rétribution !
2^g ygl^ . Ces bons éprouvés par le malheur ne sont peut être vertueux qu'en apparence, tandis cfue leur cœur est gâté. Ces méchants qui reçoivent toutes les caresses de la fortune ne sont peut-être méchants qu'en apparence, tandis que leur cœur reste encore assez sain. Le souverain d'En Haut considère beaucoup plus le cœur que l'extérieur de l'homme; les apparences peuvent tromper les hommes, mais ne trompent point le Ciel: pour tout dire en un mot: la rétribution n'est jamais en défaut. Outre cette réponse, il faut savoir (ju'il y a plusieurs sortes de rétributions. Il y a d'abord une rétribution pour les œuvres des existences antécédentes, et qui se manifeste quelquefois au cours de la présente existence ; en outre, les actions de la vie présente reçoivent leur rétribution : ou dans une existence future, ou au cours de la vie présente, ou même immédiatement.
Si vraiment, comme tu le dis, il y a de vrais justes malheureux et de vrais méchants heureux pendant cette vie, c'est que l'heure de la rétribution ])()ur les actions de la présente existence n'a pas encore sonné, tandis que le temps de la rétribution pour les actions des existences précédentes est arrivé ; comment peux-tu le savoir? On commence donc par régler les vieux comptes pour les existences antécédentes; puis, (juand ceux-ci sont au net, on en vient à régler ceux de la vie présente, scrutant avec la dernière exactitude la réalité, le nombre et la qualité des œu\res bonnes ou mauvaises, pour les récompenser ou les punir soit pendant la présente existence, soit dans une existence future, soit dans la personne des descendants.
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Bref, tôt ou tard, d'une manière manifeste ou occulte, il y aura une sanction rigoureusement équitable pour tous les actes humains, et c'est là un mystère qui échappe à toutes les investigations.
Le lettre. — Comment les actes d'une vie antérieure sont-ils récompensés ou punis dans la présente existence?
Tx roi. — Par exemple, les enfants à la mamelle, qui sont no}és, brûlés, blessés, massacrés, dévorés par des tigres ou des loups, écrasés sous les pieds des bœufs ou des chevaux, etc.. quel mal ont-ils fait pendant leur présente existence? Ces peines leur sont donc infligées pour les fautes de leurs existences antérieures.
D'autres enfants, au contraire, goûtent toutes les douceurs d'une vie enchanteresse, arrivent rapidement aux dignités, naissent dans une famille très riche, et jouissent de toutes les félicités que l'homme peut rêver; pourtant, ils n'ont rien fait pendant leur présente \ ie pour mériter ces faveurs extraordinaires; tout cela, c'est la récompense de mérites acquis pendant leurs existences antérieures. Toujours, tu le vois, le bien est pleinement récompensé et le mal pleinement puni.
Le lettré. ~ D'après cette théorie, tous les bons vont au ciel, et échappent à la métempsycose; donc il n'}- aura jamais un seul juste à se réincarner. De même tous les méchants tombent en enfer, et ne peuvent plus rentrer dans le cycle de la métempsycose; donc il n'y aura jamais un méchant homme à se réincarner, et la métempsycose ne détient ni juste ni méchant.
Le roi. — Il y a des justes (|ui sont maintenus dans le cycle de la métempsycose; il suffit en effet de la ])lus légère imperfection pour les y maintenir jus(|u'à la tin du monde; avant d'avoir parachevé leur perfection ils n'en sortiront pas. Il v a aussi des méchants qui restent dans le cercle de la
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métempsycose, car si le coupable n'est pas totalement mauvais, s'il y a encore ne fût-ce qu'une pensée qu'un puisse lui pardonner, alors il restera dans le cycle des transmigrations, pour s'y purifier par l'adversité et la souffrance, et revenir à de meilleurs sentiments: c'est là une preuve de la compassion que l'Etre souverain témoigne aux méchants.
Le lettré. - Si le juste continue à renaître, c'est l'affliger à plaisir; si le méchant reprend naissance, c'est le traiter avec bienveillance : comment le Ciel peut-ii agir ainsi sans discernement ?
Le roi. — Le raisonnement tombe à faux, car pour le juste cpii renaît dans la gloire et l'opulence, c'est le paradis de la vie présente: en (|uoi i'afflige-t-on ? — Par contre, pour le méchant qui reprend une nouvelle vie pauvre et souffrante, c'est l'enter de la vie présente: où est la partialité? Mais les justes qui sont favorisés de tant d'avantages doivent se perfectionner avec d'autant plus de soin pour parvenir au ciel, sous peine de déchoir. Les méchants sont affligés, pour leur faire comprendre la grandeur de leurs fautes, et les tirer de l'abîme de leurs maux, sans (|uoi ils tomberont dans les enfers, et se couperont tout chemin à une nouvelle réincarnation. Par là on peut voir, que le cœur de l'homme garde toujours sa pleine liberté: aussi bien dans le malheur que dans la i)r()spérité, le libre arbitre peut se porter au l)ien ou au mal.
Le lettré. — 'Le cœur reste toujours libre de ses actes: à lui donc revient le choix du ciel ou de l'enfer. Le ciel a une route et l'hdmmc ne veut ])as la monter; l'enfer n'a ])as de porte. et cependant l'homme persiste à vouloir y entrer.
Zc ro/. — Parfaitement jugé! tu es sur la voie du l*aradis de l'Ouest.