III. Prospérité du Bouddhisme sous les Yuen
A. La politique des empereurs.
Les Lamas rouges (2).
Kouhilai, le fondateur des Yuen, tolérant pour tous les cultes, très-superstitieux, semble avoir donné ses préférences au Bouddhisme. Son conseiller et son confident était le bonze tibétain Phags'pa, qu'il combla d'honneurs et de faveurs.
Avant d'être proclamé empereur de Chine, il avait placé dans son palais une statue de Bouddha, que le bonze Yuen-i 7^ — avait apportée de l'Inde.
Il fit appeler au palais le bonze Hai-yuen kouo-che, pour imposer un nom au prince héritier et le vouer à Bouddha. Koubilaï avait à son usage un chapelet bouddhique, et les murs de ses appartements étaient couverts de sentences bouddhiques, écrites en sanscrit. Il avait de fréquents entretiens avec les bonzes du palais.
(1) Eieou-l'iang-fou-tcJie, K. 7, p. 1-11.
(2) Les Dalaï lamas devinrent rois du Tibet sous la suzeraineté de la Chine,
Il fit don d'une collection complète du Tripitaka à la pagode de Ngo-niei-chan au Se-tch'oan. Le bonze Ché-lo-sa ^ ^ W Tchang'-ta-chc 51 ;/c l^îîî ^"t désigné pour porter ce recueil canonique. Des scribes habiles étaient choisis d'office pour copier en caractères dorés les textes des prières bouddhiques; l'empereur les faisait déposer dans des écrins artistiques, et les conservait dans la bibliothèque du palais comme des objets précieux.
Koubilaï commanda à des statuaires de sculpter une image de Bouddha dans une énorme pièce de bois précieux conservée au palais impérial.
De fréquentes réunions de bonzes avaient lieu dans l'intérieur du palais; une de ces assemblées à la capitale compta jusqu'à 100.000 moines bouddhistes.
Les bonzes chargés d'expliquer la doctrine devaient porter des habits rouges. Cette catégorie de bonzes rouges fut instituée par Phags'pa (Phasba, Pa-se-pa). Ce furent les Lamas rouges.
L'empereur commanda la classification des livres bouddhiques selon leur corrélation avec le Petit ou le Grand Véhicule. Ce catalogue fut intitulé Fa-puo-piao-mou -^ ^ t® @- Par ordre impérial, 86 ouvrages du Canon bouddhique furent imprimés et distribués dans les contrées voisines.
Cinq grandes pagodes furent construites à Ts'ing-liangchan Ih <5)î LIJ (Nan-king).
Le procès du Hoa-hou-king f^ li^ j^^.
Une des plus mémcjrables interventions de l'autorité impériale dans les questions religieuses se produisit lors du célèbre procès intenté aux tao-che par les bonzes, caK)mniés dans le Hoa-hou-king. L'empereur, dans des assises solennelles au palais, condamna Ici livres taoïstes, excepté le Tao-té-king, à être brûlés,
Cf. Fou-tsou-t'oiig-tsai, Liv. 33, p. 1 à 4.
„ Liv, 34, p. 14 à 17.
„ Liv. 35, p. 2 à 13.
Art. XIV. — sous les song du sud. 69
et défense fut faite de les réimprimer. L'autodafé eut lieu dans la pagode Ming-tchong'-se ^ ,^, ^^':.
L'empereur Timour (Tcheng-tsong), 129.')-1:307.
Il donna maintes preuves de son attachement au l^ouddhisme. spécialement par les faveurs accordées à l'Ecole de Lintsi. Son chef est revêtu d'une haute dignité, il est possesseur d'un sceau officiel dont il peut user au nom de la secte entière; une i)rcmière stèle est érigée devant le monastère central Lin-tsiyuen.
Timour, atteint d'une maladie grave, en 1302, lit venir le bonze Tan-pa et lui demanda de prier pour le rétablissement de sa santé. .Vprès 7 jours et 7 nuits de prières, tout danger avait disparu. Un édit impérial ordonna des prières d'action de grâces dans toutes les bonzeries; de l'encens et de l'argent furent offerts aux pagodes (1). Le peuple était ruiné par les contributions exigées pour les bonzeries et les pagodes. Le censeur Li Yuen-li protesta inutilement (2).
La stèle de l'Ecole de Lin-tsi.
Un précieux document pour l'Ecole de Lin-tsi nous est conservé dans les Annales du règne de l'empereur Ou-tsong. 1308-1311. Il s'agit d'une stèle en marbre, érigée au centre de cette Ecole, à Ling-tsi, en 1309. Le texte, outre les phrases à la louange de cette doctrine, énumère les chefs de l'Ecole, depuis son fondateur Ling-tsi I-hiuen, jusqu'au supérieur de l'époque^, le bonze Si-yun ta-tsong-che ngan-kong.
Cette rédaction est due au pinceau de l'académicien Tchao Mong-yao j^ ^ %f\, qui fut désigné par l'empereur pour la composer.
(1) Fou-tsou-t'ong-tsai, Liv. 35, p. 20.
(2) Chineae Recorder, 1894, p, 344.
70 CHAP. il — LE BOUDDHISME EN CHINE.
Les grands chefs de V Ecole de Ling-tsi depuis 867 jusqu'à 1295.
Lin-tsi I-hiuen &^ If ^ é -h 867
Hing-hoa Ts'uen-tsiang M ^l^ ^ ^ -h 924
Nan-yiien Hoei-yu ^ \% # M +• ^22
Fong-hiué Yen-tchao JE xC ^^ vS + 973
Cheou-chan Cheiig-nien '^ \\\ '4 t-^ -^ ^^2
Ou.tsou Fa-yen 31 fl ?* '/^ +-1104
T'ien-mou-Ki H ^ ^
Lan-nieou-Houo M ^ fo
Tchoii-lin Pao tt #^ ^
Tchou-lin-Ngan H # ^
Hai-si-t'ang Yong-ngan fH W ^ ^ ^
Tchong-houo-tchang c{i fp ï$
Hai-yun-ta-che kien-kong M M -k ^i f^ ^ 1-1257
Ce treizième chef eut deux disciples:
K'o-ngan-lang et I-ngan-hoan
Pi-ngan-man Si-yun ta-tsong-che ngan-kong
n^m M #* ^ ^ aiîî ^ ^
Ce document impérial, gravé sur une stèle de uiarbre au centre même de l'Ecole, restera toujours comme une preuve officielle de la véritable généalogie des chefs d'Ecole de la secte de Lin-tsî, quoiqu'en puissent écrire les auteurs de biographies, qui peuvent y apporter quelques noms divergents.
En 1311, l'empereur ferma les tribunaux érigés par les bonzes et les tao-che. en vertu de leurs charges officielles (1).
Les bonzes devenant très arrogants, et insultant les fonctionnaires et les grands de l'état, l'empereur menaça de faire couper la main ou la langue à quiconque battrait ou insulterait un bonze étranger (2).
(1) Fou-tsou t'ong-tsai, Liv. 35, p. 21.
ibidem lAv. 36, p. l.
(2) The Chine se Eecorâer, 1894, p. 345.
Jen-tsong, 1312-1320.
Avant sou élévation au trône, l'empereur avait étudié la doctrine bouddhique dans la pagode Hong-kiao-fou-tchc 5/. t^ f')|l ^, à la capitale.
En 1316, l'académicien Tch^eng Kiu-fou f| Ig ^ reçut l'ordre de composer le procès-verbal attestant réception de la véritable effigie de Bouddha, statue qu'on avait offerte à l'empereur.
En 1319, le même souverain bâtit à la capitale la superbe pagode de Ta-yong-fou-se Jz fk M ^> <io"t le nom fut ensuite changé en celui de Ts'ing-ta-se ^ j;^ ^^ (1).
Ing-tsong, en 1323, fit continuer les copies du Tripitaka en caractères dorés.
Tai-ting, 1324-1328.
Il convoquait les bonzes dans son palais, pour le chant des Soûtras, et lui-même promit de garder les observances en présence du bonze son précepteur.
Il bâtit des temples luxueux, qu'il fit décorer de pierreries et d'ornements d'or; son ministre Tchang Koei eut beau lui prouver que les bonzes, égoïstes, paresseux et accapareurs, n'étaient d'aucune utilité dans l'état et étaient la plaie du pays, que l'empire dépérissait dans la mesure même de la prospérité du Bouddhisme, l'empereur n'écouta pas ses observations.
J^es bonzes tibétains, munis d'une tablette avec caractères d'or, tyrannisaient le peuple au nom de l'empereur, injuriaient et outrageaient les personnes du sexe. Vainement le censeur Li Tch'ang ^ ^ protesta contre ces abus criants.
Wen-tsovg, en 1329, fit construire à Tsiang-chan ^ ^J la pagode Tch'ong-hi-wan-cheou-se # Jjîl H" # #• L'année suivante il fit édifier le temple Ta-long-siang-tsi-k'ing-se :^ fï ^
(1) Fou-tsou-Pong-tsai, Liv. 36, p. 3-13.
(2) Fou-tsou-t'ong-isai, Liv. 36, p. 20-21.
Choen-ti 1334-1368.
Un édit impérial investit un bonze tibétain de la dignité d'"Instructeur de tout l'empire mongol". Ses disciples choisirent des jeunes filles de bonne famille, pour en faire, disaient-ils, leurs servantes. Plusieurs en avaient jusqu'à trois ou quatre.
L'empereur inventa la "Danse des démons". T'ien-mô-ou Ti M, M- Les choses en vinrent à ce point qu'hommes et femmes, souverain et sujets, se livrèrent à la prostitution et à la débauche, dans un état de nudité complète.
Toute une horde de bonzes avait ses entrées franches dans les appartements privés du palais; les plus humbles des fonctionnaires étaient écœurés de leur grossièreté.
Sous la dynastie mongole, les contributions pour l'entretien des bonzes et la construction des pagodes devinrent de plus en plus lourdes.
Chaque année les prisons étaient entièrement vidées : tous les criminels, même les plus indignes de pardon, étaient remis en liberté, sous prétexte d'attirer le bonheur sur la famille régnante et sur tout l'empire. Les faveurs de la justice, devenue efl^rontement vénale, l'accès aux charges officielles, tout dépendait d'un mot du tout puissant bonze "Instructeur impérial" (1).
Le Bouddhisme chez les Mongols après les Yuen.
Les Mongols furent chassés de Chine en 1368 ; leurs tribus se divisèrent et furent plus ou moins soumises aux Ming. Les prudents Lamas se détachèrent des vaincus pour se rallier aux Chinois victorieux. Le Bouddisme n'avait pas jeté d'assez profondes racines chez les Mongols, peuple nomade, pour s'y maintenir par ses propres forces, sans l'appui du trône. 11 fut peu à peu oublié en Mongolie, et il fallut l'y introduire de nouveau, deux siècles plus tard, au temps de la décadence des Ming (2).
(1) Tsi-chouo-ts'iuentcheng.
The Chinese Becorder, 1894, p. 345-346. H. Parker.
En 1571, AWan-Muin (Yen-ta). le roi des Toumeds, victorieux dans la plupart de ses entreprises contre les Chinois, reçut un sceau d'or, que l'empereur Mou-tsong des Aling lui envoya avec le titre de roi. afin de mettre fin à ses incursions. Alt'ankhan entreprit en 1573 une nouvelle expédition contre le Tibet ; il en ramena un Lama nommé .Vrik, qui le convertit au l:)Ouddhisme. De concert avec son petit-neveu K'ot'okfai setsjpn, souverain des Ortos. il envoya une ambassade au Dalaï-Lama de Lhassa, pour le prier de rétablir le Bouddhisme en Mongolie. Le Dalaï Sodnam-Tjamso quitta Lhassa en 1576, et Alt'an-khan alla à sa rencontre jusqu'au Kou-kou-nor. En 1578, le Dalaï-Lama continua son voyage et vint en Mongolie, où il laissa le grand Lama Tamba :P\- ^. le premier sur la liste des Guison. Après la mort d'Alt'an-khan (1583). le Dalaï-Lama, invité une seconde lois par le fils du khan défunt, entreprit un second voyage; il passa par Ning-hia-hien et par le pays des Ortos, où il indiqua l'emplacement favorable pour la lamaserie de Wang-in-tjoo. De là il passa chez les Toumeds. et fit subir la crémation au cadavre d'Alt'an-khan. Ce Dalaï Lama mourut en Mongolie, le 6^ jour de la XIL' lune, l'an 1588.
Jondom Tjamso (You tan), petit-fils d'Alt'an-khan, désigné comme étant la réincarnation du Dalaï défunt, lui succéda dans sa haute fonction, et fut le second qui porta officiellement le titre de Dalaï Lama.
En 1602. avant de partir pour le Tibet, il nomma pour la Mongolie un représentant spécial, dont les réincarnations y continuent sous le nom de ^Nlaitari Khoutouktou (K'ot'okfai). Un deuxième Lama resta également en Mongolie : le Manjouçri Khoutouktou. que le Dalaï Lama y avait laissé lors de sa visite à Alt'an-khan, à K'euk'ek'ot'o, (Ville Bleue), située dans le pays des Toumeds occidentaux. Là, il continue, lui aussi, de se réincarner, mais il n'occupe que le deuxième rang, après le Lama réincarnation de Maitari Khoutouktou, qui réside à Ourga (1).
, (1) Variétés Sinologiques, "NO 5S. Notes sur le T'oemet, p. 6-7.
B. Les Ecoles bouddhiques.
P EcoVe de Lin-isi gp^ if .
Après l'amidisme, la plus florissante des Ecoles, sous la dynastie Yuen. paraît avoir été l'Ecole de Lin-tsi. Les faveurs impériales, l'érection des stèles, le sceau officiel remis à son supérieur général, tout nous montre qu'elle atteignit à cette époque l'apogée de sa gloire. Longtemps encore elle survivra à ce passé glorieux, elle comptera encore de nombreux adhérents, et des maîtres pour enseigner sa doctrine ; pourtant elle suivra toujours une marche descendante et finira par se démembrer en 1614.
2° Ecole Hoa-yen-Hien-cheou-kiao. (Avantaka).
Cette Ecole paraît encore prospère à la mort de son chef Wen-tsai (1301 ou 1302). Ses deux disciples Pao-yen ^ ^ et Kin ■^, morts en 1322, lui succèdent dans son enseignement, puis cèdent leur chaire aux bonzes Yuen kio [g) ^ et P'ou-joei •^ ^.