DE MORALE EN ACTION ILLUSTRÉS
Ici ce ne sont plus seulement des images avec légendes ayant trait aux vertus confucéistes proprement dites, mais bien de vrais codes de morale confucéiste, avec de courts en-têtes, embrassant la vie pratique tout entière : c'est la morale en action, commentée et illustrée.
Les titres le plus ordinairement employés sont les suivants : Précieuses exhortations de Koan-kong || & ; Précieuses instructions du souverain Wen-tch'ang 3t H ; Paroles de vérités pour réveiller le monde; Le véritable sens de la rétribution et des peines ; Commentaires sur le culte du dieu du foyer etc. Ces deux derniers ouvrages, taoïstes comme idées, sont très souvent commentés par les lettrés. Afin de donner au lecteur une idée exacte et assez complète de ces tracts moraux, nous mettrons sous ses yeux le compte rendu de tous les sujets traités dans
l'ouvrage en 4 volumes, intitulé: Koan-ti-pao-hiun-siang-tchou H
ïfj' ïl? fil t8 fÈ : Commentaire illustré des exhortations de Koanti (IB ^) ; c'est un des traités les plus complets que nous dans ce genre, et ce qui est plus inportant encore, c'est un des livres les plus répandus, dont l'influence par conséquent a été plus active et plus profonde. L'édition que nous avons choisie date de la 11e année de T'ong-tche [s] fë (1). L'auteur est le lettré Yuen Ping-liang ;?£ fft t/Ë ; il débute, en mettant sur les lèvres de Koanti il ffî une dissertation sur les devoirs de l'homme, qui, placé au centre, entre le ciel et la terre, doit être pieux envers ses ancêtres, sincère, juste et loyal etc. Après ce résumé synthétique, l'auteur commente chacun des points, ajoute une courte explication, et raconte un ou plusieurs exemples accompagnés d'ira C'est, comme on le voit, un véritable ouvrage de propagande par l'exemple et l'image : il contient 205 gravures, dont nous reproduirons quelques-unes. Il serait absolument superflu d'indiquer la pagination, l'auteur est analysé méthodiquement, article par article, du commencement à la fin.
Inutile d'insister sur les avantages de cette étude, pour l'exposé exact du Confucéisme pratique; ce sont en effet les lettrés eux-mêmes qui sont en scène, on les voit agir, on les entend parler; eux-mêmes manifestent leurs pensées intimes, prennent la pose classique; ces menus détails de la vie nous font peu à peu entrer dans la claire vue de leur mentalité. Si la multiplicité de mes exemples vous fatigue, bienveillants lecteurs, rappelez-vous qu'un tableau achevé demande bien des centaines de coups de pinceau, or chacune de mes histoires est un trait ou une nuance, ajoutés au tableau si complexe du Confucéisme pratiqu. l'ensemble vous apparaît un peu confus, c'est que, précisément, les idées d'un lettré vieux style sont très mélangées, et qu'il nie maintenant ce qu'il proclamait il n'y a qu'un moment.
"Il est un et triple, il a une doctrine et il en professe trois, et les trois n'en font qu'une": c'est l'exergue de son portrait.
(1) Une autre édition date de la iT'' année de K'ien-long <\<ï '
Fig. 182
Tao Kan transporte des briques,
ARTICLE I
COMPTE KENDU DU PKEMIEH LIVRE.
4° L'homme doit s'adonner à la vertu.
C'est le plus noble des êtres entre le ciel et la terre, il doit agir conformément à sa dignité et pratiquer la vertu. S'il passe inutilement sa vie, il ressemble à un voyageur qui va visiter une montagne de pierres précieuses et revient les mains vides. Pratiquer la vertu pour se faire une bonne réputation, arriver au bonheur et aux dignités : telle est la fin de l'homme.
Exemples.
a) Il est doux d'être vertueux.
Tsang Jf , prince de Tong-ping )f( ^£, vivait sous les Han, jlf., il disait avec raison: "Presque tous les hommes passent leur existence sans se préoccuper de mérites; on prend le plaisir, la richesse, toutes les jouissances pour le vrai bonheur; quand ces avantages nous abandonnent, il ne reste que le vide, il n'y a de durable que la joie de bien faire". L'empereur lui demanda un jour quelle était la vraie joie. Le prince Tsang J? répondit : "Faire le bien : voilà la joie véritable". L'empereur fut si satisfait de cette réponse qu'il le nomma duc.
b) Le travail est la loi de l'humanité, tous doivent éviter la paresse.
Tao K'an pfl fJjL qui vivait sous les Tsin §, devint orphelin dès son bas âge ; très studieux, fort érudit, il avait coutume de dire : "Parmi les lettrés il y a deux classes d'hommes, les pauvres et les intelligents; les pauvres doivent veiller sur leur conduite et dépasser le vulgaire, ainsi ils s'attireront une bonne renommée pendant leur vie. Les lettrés intelligents doivent s'appliquer au gouvernement de l'Etat, et par leurs belles actions mériter de rester dans la mémoire des peuples pendant cent générations. Le sage empereur Yu -fH ne perdait pas un instant, et nous, pourquoi gaspiller le temps?" Pour joindre la pratique à la théorie, chaque
jour, il transportait cent briques de son école au dehors, puis les rapportait au lieu primitif.
Il devint gouverneur général de huit provinces. "Temps perdu ne revient jamais'*: telle fut toujours sa devise.
2° La dignité de l'homme consiste dans la loyauté, la piété filiale, la modération et la justice.
Savoir se sacrifier et remplir son devoir, c'est de la loyauté. Le pauvre qui offre une maigre alimentation à ses parents pour leur être agréable, le riche qui fait fortune et s'efforce d'arriver à la gloire (1), tous deux pratiquent la piété filiale, chacun dans son genre. Respecter les dernières volontés d'un ami qui vous confie son fils orphelin, seul et sans témoins ne tromper personne: c'est être modéré. Celui-là mérite le nom de juste, qui aide les malheureux, secourt ceux qui sont dans le danger, et se garde de dérober la moindre chose, ne serait-ce que quelques pois dans un panier.
Voici les deux exemples donnés pour la lo}auté et la modération.
a) Yang Tsiao-chan j§j ^ |Jj, assesseur du Ministère des Rites, sous les Ming BÉj, accusa Yen Song jjjfc ^, ministre cupide. Pour prix de son audace, il fut destitué et relégué au rang de simple sous-préfet. Le ministre déloyal crut l'occasion bonne de capter ses bonnes grâces, en priant l'empereur de lui rendre en partie ses dignités. Ce fut peine perdue; à peine Yang Chou-chan i§} tt tfj fut-il rendu à son nouveau poste qu'il accusa le ministre de 24 crimes. Cette fois-ci il fut jeté en prison et condamné à mort, pour sa franche loyauté au service du souverain. Avant sa mort, sa femme vint lui demander ses dernières volontés; voici ses dernières paroles: "Mon âme aériforme va rentrer dans la grande raréfaction, mon cœur droit servira de modèle aux mille générations; si pendant ma vie je n'ai pas entièrement p l'empereur le tribut de ma reconnaissance, que mon âme loyale s'acquitte de mes obligations". Après ces mots il reçut le coup de mort.
il li gloire du fils rejaillil sur ses parents.
Fig. 183
Tsoei Tcheng-sieou présente un vase de nuit.
b) Yen Chou g « était un pauvre lettré qui vivait au temps de la féodalité; malgré l'exiguïté de ses ressources, il ne voulait accepter aucune place officielle. Un jour il disait au roi de Ts'i m : "Je fais maigre mais je m'imagine manger de la viande, je marche à pied, mais je me figure voyager en char, ma bonne vie c'est ma noblesse".— "Voilà, dit Son Tse-tchanM^ft, l'exemple du pauvre content de son sort, c'est le plus modéré des hommes".
Celui qui ne met pas ces quatre vertus en pratique, n'a
que son corps vivant, son cœur est mort, et on peut dire qu'il a volé l'existence.
L'auteur donne des exemples pour flétrir les quatre vices opposés. Le plus typique est celui qu'il apporte contre le vice opposé à la modération. Au point de vue des lettrés, le grand défaut contre cette vertu, c'est l'insouciance de se créer une bonne renommée en ce monde; c'est de briser sa réputation, comme on casse un bambou à un de ses nœuds pendant sa croissance (1). Sous les Ming iïft, le fonctionnaire JVoei Tch'eng-sieou |^^ adulait les puissants du jour, sans cure de sa bonne réputation. Il faisait maintes bassesses au tout puissant ministre Wei Tchonghien g& ,"£, Jf , il alla jusqu'à se constituer" son fils sec" (2) et pour comble de flatterie, il lui fit présent d'un vase de nuit, sur lequel il avait fait graver ces mots: "Votre fils adoptif Tch'engsieoit § ^". Tous deux finirent par être décapités par ordre impérial.
Sur la figure ci-jointe on voit le serviteur qui déballe le prosaïque vase, en présence du ministre et du donateur.
4° Ce que le vulgaire nomme'Chen jp$: Esprits, c'est le cœur de l'homme, et pas autre chose. Ce qui ne fait pas honte au cœur, ne blesse pas les Esprits et tromper son cœur c'est tromper les Esprits. — Les gens du vulgaire croient qu'il existe des Esprits cachés, puissants et terribles, qui voient tout, récompensent ou punissent toutes nos actions, ils les honorent et les craignent. Ils
(1) Tsié ffj modération, nœuds des plantes.
(2) Genre d'adoption, assez répandue en Chine
ignorent qu'en dehors de l'homme il n'y a point d'Esprits, et que les Esprits sont le cœur de l'homme; cette vague subtilité du cœur(l) c'est l'intelligence des Esprits; Esprits et cœur, les doux ne font qu'un. Quand le cœur est droit, alors les Esprits sont contents, si le cœur est souillé, alors les Esprits sont mécontents. Si dans le monde paraît un grand homme de bien, abreuvé de tribulations et d'amertumes, à sa mort il peut devenir de suite un Esprit, ainsi le permet Chang-ti Jt Yi?. Somme toute, les hommes ne prisent que le cœur, en dehors du cœur pas d'Esprits, pourquoi dire qu'on ne peut arriver à devenir un esprit?
Tao Song-yun |frj fè g, natif de Ou-kiang M- ;'["., à 20 lis de Houo-tcheou ^n j'\'\ au Ngan-hoei $ç {(&, raconte que pendant sa jeunesse, il rencontra un jour Hiu King-yang tfï f\\ PU (2) qui lui dit: 'M'ai une trentaine de disciples qui sont descendus en ce monde, vous en êtes un, efforcez-vous de remplir votre office de sauveur". In lettré vint trouver Tao Song-yun |ftj fe J|, pour lui demander le moyen d'éviter la mort. Song-yun fe -iJ dit à ceux qui l'entouraient: "Cet homme va mourir prochainement, comment vient-il donc me demander la manière de toujours vivre"? — Comme on lui en demandait la raison, il reprit: "Toute action qui blesse la conscience diminue l'Esprit ((lien |$) d'un pouce, or je vois que l'Esprit de cet homme n'a que quelques pouces de hauteur". La prédiction s'accomplit à la lettre (3).
5" Le sage surveille sa conduite, il se laisse guider par les Trois Craintes, et les Quatre Savoirs.
Les Trois Craintes, San-wei H \<- sont:
1° Fien-ming ^ njr, le mandat du Ciel, le destin:
'!" Ta jeu 'X À, les ancêtres, les supérieurs;
3° Cheng-yen M 1È\ les paroles îles anciens saints.
Les Quatre Savoirs. Se-tche \,l\ £p, sont:
i° T'ien-tche 71 #P, le savoir du Ciel, (Le ciel le sait).
(1) Il est fait allusion à la conscience.
(2) Cf. II. Partir: Hiu tcheng-kiun ff £ #.
naît ici à première vue, un mélange de Confucéime et de taoïsme, et une allusion à la théorie de l'enfançon,
2° Ti-tche flj #D, le savoir de la Terre (La terre le sait).
3° Tse-tche -f £p, le savoir d'autrui (On le sait).
4° Ngo-tche ft £D, Moi aussi je le sais (la conscience).
En ce monde, il y a l'homme vulgaire et le sage.
La conduite du sage surpasse la moyenne de la moralité, il surveille constamment son cœur et ses actes, il restreint la liberté de son cœur, il exerce une active surveillance sur ses actions partout et toujours; il redouble même d'attention sur lui-même, quand il se trouve seul et loin des regards d'autrui, il est plein de respect pour les Trois Craintes et les Quatre Témoins de ses actions, aussi reste-t-il toujours sur ses gardes, comme un homme qui marche sur la glace et se voit sur le point de glisser. Grâce à cette continuelle vigilance sur lui-même, le sage est toujours paisible, même pendant son sommeil.
Ts'ai Yuen-ting $£ît%, contemporain et ami de Tchou Hi ^ 7^, est donné comme un modèle de cette surveillance sur son propre cœur. Après avoir été dégradé et envoyé en disgrâce comme préfet de Tao-tcheou j& }>\\, il vit accourir autour de lui une multitude de lettrés, avides d'écouter les instructions d'un maître si distingué. Avant de mourir, il composa un ouvrage pour l'éducation de ses fils.
Il les exhorte à se surveiller sans relâche, et à ne pas se laisser décourager par la disgrâce que venait de lui infliger l'empereur. "Le sage, dit-il, exerce sur lui-même une vigilance sans trêve, la nuit il ne craint pas son ombre projetée sur le sol sous la clarté de la lune et des étoiles, et les cauchemars ne viennent point troubler son paisible sommeil".
6° Les actions les plus secrètes, les plus inconnues des hommes ont des témoins : dix yeux et dix mains s'apprêtent pour les juger et les rétribuer.
A huis clos, loin des regards des hommes, les gens du vulgaire s'abandonnent au sans gêne, lâchent la bride à toutes leurs passions, leur cœur s'adonne à toutes les concupiscences, mais ils trompent leur conscience et perdent la paix du cœur.
Le sage ne cesse de se surveiller dans ces circonstances,
parce qu'il se sait entouré de témoins, qui le montrent du bout du doigt; aussi n'ose-t-il se livrer à ses perverses inclinations.
Il faut bien savoir encore que cent bonnes pensées ne compensent pas une seule mauvaise pensée; cent bonnes actions ne rachètent pas une seule mauvaise action.
Il faut se comporter dans le secret comme si nous étions dans un parloir public, et nous devons agir dans la solitude comme en présence du Ciel et de la Terre. Même en agissant de cette façon il n'est pas toujours possible d'éviter les fautes et les remords.
Exemple.
Sous la dynastie des Ta-ts'ing ^ jpf, Chao Se-yao #|> iigi'i §Èi du Chan-si iXj M, docteur et sous-préfet à Ts'ing-yuen jpj $|i, au Tcheli ïlC ^, s'acquit une grande réputation d'intégrité. Son épouse vint pour le voir, il ne lui permit pas d'entrer en ville, et lui fit porter une pièce de vers dont voici le sens: "Toi qui lis ces vers, réforme tes idées ; tu ne penses qu'à me demander des terres, des maisons, des poteries antiques, sache donc bien que ma bourse est comme jadis peu garnie; je m'adonne à la méditation, je n'ai point promis de donner mes appointements à ma femme et à mes enfants". Chao Se-yao ffî M ^ï: devint censeur, puis grand examinateur du Kiang-nan yX ]§•
7° Toute action est récompensée ou punie, il n'y a pas erreur d'un seul cheveu.
Le Ciel récompense et punit certainement les bonnes et les mauvaises actions. On trouve des hommes qui osent le nier, qui disent qu'à la mort tout est fini, qu'il n'y a ni punition ni récompense; parce que cette idée d'une rétribution les gêne, alors ils la rejettent pour s'éviter toute contrainte, et donner libre cours ;i leurs instincts dépravés. — Quoi qu'ils en disent, certainement il y a une rétribution manifeste, et très rigoureuse, comment peuton lâcher le gouvernail et se laisser aller à la dérive? (1)
(1) Nier toute rétribution c'est favoriser les passions, les lettrés le sentent, aussi que de circonlocutions, que de faux-fuyants pour se tirer de ce mauvais pas. Un va en juger
D autres plus hardis vont jusqu'à dire: Voyez un tel, c'est un homme de bien, il ne reçoit en récompense que la pauvreté et l'infortune; tel autre est méchant avéré, il jouit de tous les avantages du bonheur et de la fortune. Dites-moi où est votre rétrubution?
Ce juste est pauvre, c'est vrai, mais savez-vous s'il le sera toujours, lui et ses descendants?
Cet homme méchant est comblé des caresses de la fortune, je le veux bien, mais pouvez-vous me dire si cet état de choses continuera chez ses descendants?
D'ailleurs si cet homme juste souffre de la pauvreté, c'est que son destin est néfaste, et sa part de bonheur restreinte. On pourrait encore en trouver de plus infortunés que lui.
Ce méchant, au contraire, vit au sein des richesses, parce que son destin est bon, et sa part de bonheur plus large; puis il ne serait pas impossible de trouver des hommes plus pervers, encore plus favorisés des biens de la fortune. Finalement, en y réfléchissant bien, on trouve que le Ciel punit tout mal et récompense tout bien avec une justice rigoureuse : qui pourrait ne pas craindre cette rétribution? (1)
Exemple.
Au temps des Ming B^j, Suen Chao % gjj, natif de Hou-tcheou M ffl, était ami intime du Maître Yuen Liao-fan j$£ ~T &> celuici lui donna un traité sur les récompenses et les peines, avec le nombre de mérites attachés à telle ou telle bonne œuvre. La lecture de ce livre lui inspira de salutaires pensées sur la nécessité de surveiller sa conduite; il devint un homme très réglé, fut bachelier primé, et ensuite sous-préfet. Par suite d'une difficulté avec son chef hiérarchique, ayant été renvoyé dans ses foyers, il eut grandement à souffrir de la pauvreté. Alors il témoignait son mécontentement en disant que le Ciel n'avait point d'yeux. Il alla même jusqu'à afficher sur une des colonnes de la pagode
(1) Four expliquer les apparentes injustices de la vie présente, ils rejettent les châtiments sur les descendants, et finalement ont recours au destin.
du Tcheng-hoang $c fâ la plainte suivante: "Plusieurs années j'ai gagné je ne sais combien de mérites, pourquoi le Ciel me fait-il si pauvre? Parle qui voudra de rétribution, pour moi je prends leurs paroles pour de vains sons '.
Dans les jours qui suivirent, il tomba gravement malade ; deux hommes le conduisirent à Yen-wang fê|) 3E, le roi des enfers, qui lui dit: "Tu n'as fait presque aucun bien pendant toute ta vie". Alors il commande qu'on lui mette sous les yeux le livre où étaient consignées toutes ses actions. Son destin le comdamnait à n'avoir aucun bonheur, et cependant il avait eu bon nombre de jouissances; il devait être continuellement au milieu des dangers, pourtant sa vie s'était écoulée assez pacifiquement. A cette vue, Saen Cliao ^ $J crut de nouveau à la rétribution. Yen-wang |^) JE le fit reconduire sur terre en lui recommandant de changer de vie. "Beaucoup d'hommes, ajouta-t-il, nient comme toi la rétribution, quand ils sont aux prises avec l'infortune". — Suen Chao 3fc iBJJ reprit ses sens, amenda sa conduite, et eut deux fils qui furent reçus bacheliers.
8° L'impureté est le vice capital, qui conduit à tous les autres.
Après une assez longue dissertation pour en montrer les ravages dans le cœur de l'homme et dans la société, il donne plusieurs exemples pour montrer comment l'homme est récompensé ou puni suivant qu'il évite ce défaut ou s' y laisse entraîner.
Exemples.
A) Récompenses.
a) T'ang l>cin $ Jfè, habitant de Li-choei fjfê 7K> à l'époque de la dernière dynastie, tomba gravement malade. Son âme s'échappa de sa tête et s'en aile prier la déesse Koan-in ?$ W, celle-ci le renvoj^a à Wen-tchang "£ J§, le dieu des lettrés. Le dieu chercha son nom sur ses registres, et y vit ce fait consigné : "Telle année, tel mois, tel jour, T'ang P'in |§r If| loua une barque et repoussa la proposition d'une jeune fille très belle, qui s'efforça de le séduire". — Wen-tchang 3t rS ordonna de reconduire son âme
Fig. 184
Koei-sing défend d'admettre Tchang Ngan-kouo au rang de premier académicien,
dans son corps, et lu, recommanda d'être vigilant sur lui-même De nos jours, ajoutât-il, le cœur de l'homme est très enclin à ce v.ce, aussi les Koei % Chen «I sont vigilants. Jadis les grades et les richesses étaient réservés pour une existence future mais ma.ntenant chaque mois paraît l'état moral des lettrés qui sont récompensés ou punis immédiatement dans la vie présenterang PHn $ J|g fut admis au doctorat et devint gouverneur.
b) Lieou Li-choen fj 3 fi, premier académicien au temps des Ming §)§, enseignait les lettres chez un richard, qui lui acheta une jeune fille d'une beauté accomplie, dans l'intention qa'il la prit pour sa concubine. Trois ans entiers, elle coucha dans la même chambre que lui, et jamais il n'eut de rapports avec elle. A son départ il la rendit au maître de la maison en le priant de la marier. On raconte qu'après sa mort son corps resta cinq jours sans aucun signe de corruption.
B) Punitions.
a) Kia Jen-nien Jf fc ^f avait dépassé la cinquantaine et n'avait pas encore d'enfant. Une nuit pendant un songe, il se vit transporté au pied de l'autel du temple de la génération; là il se mit à genoux, et implora avec larmes la grâce d'avoir un fils. Yen-wang HIJ 3E se fit apporter le registre où sont consignées toutes les actions des hommes, et lut tout ce qui avait trait au sus-dit personnage. — "Autrefois, lui dit-il, tu t'es mal conduit avec la femme d'un excellent homme; en punition de cette faute il a été statué que tu serais privé de descendance". — "Pardon, pardon, s'écria Jen-nien fc 4p, j'étais jeune alors, et j'étais sans expérience". — "Corrige-toi, répliqua Yen-wang |§ •£, ramène au bien dix hommes aux mœurs trop légères, et exhorte tout le monde à se conduire correctement alors ta faute te sera pardonnée, et tu auras des enfants". — A son réveil, il suivit ces conseils, et eut deux fils.
b) Tchang Ngan-kouo 3jf ^ H était un lettré de grand talent, mais de mœurs très dissolues ; il séduisit une jeune fille, sa voisine, eut des raports coupables avec elle ; finalement la
pauvre fille se suicida pour éviter la honte. Tchang Ngan-kouo f $ 1 se présenta aux examens du doctorat, il remit sa composition à l'examinateur et fut classé premier.
Soudain une voix tonnante arrête court l'examinateur: "Un corrupteur, un malfaiteur sans mœurs figurerait au premier rang sur la liste des docteurs! rejetez cet homme!" C'était Koei-sing JU JE qui venait de parler. La composition littéraire du candidat se trouva aux pieds de l'examinateur, elle était lacérée, déchirée en morceaux. Il fut donc évincé.
Après que la liste officielle eut été affichée, l'examinateur fit venir Tchang Ngan-kouo 3Jf $ (i), et lui raconta ce qui s'était passé ; le coupable abreuvé de honte, se pendit de désespoir.
c) Tchang Ya-k'i jjjt 3£ îîf de Yong-p'ing-fou 7}< ^ )f]\ qui vivait sous les Ming §^, se rendit tristement célèbre par ses débauches. A quarante ans il fut atteint d'un mal incurable qui lui enlevait l'usage d'une jambe. Après avoir essayé de tous les remèdes, sans ombre de succès, il eut recours à un bonze nommé Liao-Yuen-ta-che ~J $£ >fc BflJ- Ce bonze demanda une entrevue à Yen-wang $& 3î, le dieu des enfers, et eut connaissance de ce qui était écrit sur le registre des actions humaines. A son retour des enfers, le bonze lui dit: "Vous êtes puni pour vos nombreux péchés d'impureté, rien n'y fera, vous mourrez prochainement". Six mois n'étaient pas encore écoulés que Tchang Yu-h'i 55 3l 1=5" mourait misérablement sans même avoir l'usage de la parole.
cl) Un nommé Ki Lieou $f g, libraire au Kiang-nan fr. $f, possédant un capital d'environ 3000 Taëls en or, vendait toutes les productions littéraires les plus grivoises, et étalait à sa vitrine des images obscènes, au grand détriment des mœurs. Plusieurs fois on lui conseilla de cesser ce commerce inavouable, il s'y refusa. Qu'arriva-t-il ? Il n'eut pas d'enfants mâles, sa femme se livra au libertinage, sa fille eut à la fois trois amants et mena une vie de prostituée. Quelques années plus tard, un incendie dévora sa maison et sa librairie, il fut réduit à la mendicité, et n'eut pas même de cercueil pour recevoir sa dépouille mortelle.
9° La piété filiale est la vertu maîtresse et la directrice de toutes les actions humaines.
Nous omettons l'analyse de la longue dissertation sur la nature et les avantages de cette vertu, c'est la répétition plus ou moins de tout ce qui a été écrit dans les pages précédentes. Citons seulement un des nombreux exemples de punitions pour la violation de ce premier et essentiel devoir; il nous montre comment les lettrés dans la pratique sont à la fois bouddhistes, taoïstes et confucéistes.
Exemple.
Le lettré Mei Tche-tcho fë £ $, de Yo-tcheou -g- ffl, au Hou-koang $j JS, était né d'une concubine; il avait honte de sa mère, et jamais elle ne prenait part aux réunions de famille; bien plus elle remplissait presque le rôle de servante dans cette riche famille. Epuisée de fatigues et de chagrins, elle cracha le sang, son fils invita le médecin pour la forme. Quelques mois plus tard, il fut lui même atteint d'une grave maladie, alors il invita un magicien ; on fît préparer une table, on alluma des bougies, l'encens fumait dans le brûle-parfums; aux incantations du magicien, lliu-tchen-kiun ff îfL Jj" (1) parut dans les airs, et dit: "J'ai des talismans pour guérir toutes sortes de maladies, mais ils sont sans vertu contre ton mal, c'est une punition de ton manque de piété filiale. Commence par réformer ta conduite envers ta mère, après tu pourras espérer ta guérison". Mei Tchetcho ^ ;£ )£} fit vœu de garder l'abstinence bouddhique et de sauver la vie à de nombreux êtres animés. Sa mère guérit, sa maladie disparut aussi et tous deux moururent dans un âge fort avancé.
10° Que l'amour du lucre ne vous pousse jamais à faire une action qui répugne à la droite raison.
Exemple.
Fan Piao H 1j$, du Tché-kiang ftfr fX, exerçait la fonction
(1) Cf. II. Partie.
de légiste dans les tribunaux; il résigna une première fois son office parce que le mandarin qu'il servait préférait l'argent à la justice.
Le sous-préfet de Ts'ing-kien-hien fiÇ M S£. au Chen-si R VM . le prit à son service. Or il advint qu'un gros richard tua un de ses fermiers; pour étouffer l'affaire, il offrit 800 Taëls au mandarin et 200 Taëls à son légiste Fan Piao fil \f,{.
Le mandarin demeurait hésitant entre son devoir de juge et son amour du gain. Fan Piao |£ t* l'exhortait inutilement à rendre justice à la famille éprouvée, puis voyant qu'il n'arrivait pas à tirer le sous-préfet de son hésitation, il lui cria à haute voix : "Vous aurez à rendre compte à Yen w an g de ces 1000 Taëls, prix d'une injustice, pour moi, je vous cède ma part". Le mandarin prit peur et jugea selon la justice.
Plus tard, quand Fan Piao yû fâ fut rentré dans ses foyers, un Esprit lui apparut en songe et lui dit: "Votre sort était fixé, vous deviez mourir à 65 ans, mais parce que vous avez courageusement refusé 200 Taëls, qu'on vous offrait pour vous corrompre, vous vivrez douze années de plus". En fait, il mourut à 77 ans. et s'éteignit doucement sans maladie.
11° On doit toujours agir selon sa conscience, n'y eût-il aucun avantage pécuniaire. Que celui qui viole ces deux derniers préceptes, tombe sous le sabre de Koan-ti || ^ !
Exemple.
A l'époque des Mina HJJ, un notable nommé Siu Sien-mei fà ill] i/l'i ouvrit une souscription pour bâtir un temple de Koan-tl |g ffi. L'achat des briques, des matériaux, en un mot toutes les dépenses lui étaient confiées. Il employa une forte partie des collectes pour son usage privé. Les gens influents du pays se proposaient de l'accuser et de lui faire rendre gorge. Sien-mei fllj i/j'i se disculpait en disant: "L'important est que le travail soit terminé; si l'argent vient à manquer pour terminer les travaux, je le donnerai de ma bourse, que vous importe!" Le jour de l'inauguration du nouveau temple, au moment où il se rendit devant l'autel pour offrir de l'encens, il fut saisi d'un violent mal
Fig. 185
Tcheou Tsang- frappe Siu Sien-mei au pied de l'autel de Koan-ti
de tête, comme si on lui eût fendu le crâne. "J'ai vu. cria-t-il le géant à figure noire et à barbe en tempête (1), représente- aux côtés de Koan-ti M ffî, m'asséner un terrible coup de sabre sur la nuque". A ces mots il tomba mort sur les degrés de l'autel.
12° Il faut honorer le ciel et la terre, père et mère de tous les êtres.
Exemple.
Hou Kieou-chao fâ ji fg était un pauvre lettré, vivant péniblement avec les maigres honoraires qu'on lui donnait pour instruire quelques élèves, et avec le produit de quelques terres. Pourtant il ne manquait pas un jour de remercier le ciel de ses bienfaits. Son épouse se moquait de lui en disant: "Tu fais deux maigres repas chaque jour, quels bienfaits si grands reçoistu du ciel?" — Kieou-chao jl fg reprit: "Nous vivons pendant une époque de paix ; nous passons nos jours dans la concorde ; nous sommes tous en bonne santé, pas un malade couché sur un lit; personne de nous en prison: ne sont-ce pas là des bienfaits du ciel ?"
43° Il faut traiter les Esprits selon les Rites.
Les Esprits sont partout, mais l'homme ne les voit pas. Ce sont les Esprits qui protègent les hommes contre les dangers dont nous sommes entourés; tous les malheurs qui nous arrivent sont l'œuvre des Esprits, ces mêmes Esprits ont le pouvoir de nous en délivrer si nous les en prions; mais quand ils n'exaucent pas nos prières et nos supplications, c'est qu'ils ne veulent pas nous épargner ces infortunes.
Il y a différentes sortes d'Esprits, mais tous sont sans cesse à nos côtés. Chaque chambre a son Esprit; chaque foyer à son Esprit, c'est le Tsao-kiun H fî* ; chaque ville a son Esprit, c'est le Tcheng-hoang 3$ fê.
Il y a en outre d'autres Esprits très nobles, très puissants, au-dessus de toutes nos conceptions ; il faut bien se garder de les
(1) C'est Tcheou Ts'ang M fe, le protecteur fidèle de Koan-ti îfr U-
mépriser et de leur refuser un culte. Celui-là est un homme de classe inférieure, qui ne les honore pas et n'y croit pas; ce manque de crainte et de retenue le rend bien sur coupable.
Exemple.
Fou Tchong-sin ^F f^ 1g" vivait sous les Soyig $fc ; sorti d'une pauvre famille, il devint riche, puis à 35 ans fut atteint d'une maladie mortelle. Transporté subitement comme dans un désert immense, il aperçut de loin des hommes qui lui faisaient signe de venir. — "Pourquoi, lui dirent-ils, êtes-vous venu ici ?" — Ils le conduisirent à un tribunal, un mandarin le regarda par la porte entrebaillée et lui dit : — "N'es-tu point Fou Tchong-song $5f ffl1 1§ de Ting-tcheou ^ j'I'l ?" — "C'est moi-même, reprit le nouveauvenu." — "Ta destinée était de mourir de faim, mais parce que tu as fait quelques bonnes œuvres, tu es devenu riche".
"Ton destin était de vivre jusqu'à 59 ans, mais parce que pendant la moitié de ton existence tu as négligé de brûler de l'encens aux Esprits, et t'es levé le matin à une heure trop tardive, ta vie est abrégée de 24 ans, tu vas mourir ". — Ceux qui l'accompagnaient essayèrent de l'excuser, en disant que c'était un homme de bien, et que ces choses dont on l'accusait n'étaient que des peccadilles. — "Comment, des peccadilles! reprit le mandarin, s'abstenir de brûler de l'encens, c'est refuser d'honorer les Esprits ; il n'a étéparesseux à se lever que pour satisfaire ses appétits grossiers : sont-ce là de petites fautes?" — Tous furent pris d'épouvante et se dirent ! si un brave homme est puni avec une telle rigueur, qu'arrivera-t-il donc aux méchants ?
14° Il faut faire des offrandes aux ancêtres.
On donne l'exemple d'un homme frappé d'infirmité pour avoir trop différé la cérémonie des obsèques de ses parents ; il fut guéri aussitôt les rites accomplis.
ARTICLE II