ART. VII. — ANIMATION ET MATURITÉ DE L'ENFANÇON
pur du Yang" ne doit être ni trop vive, ni trop lente. Si le Yang n'était pas au degré voulu, la vie ne se manifesterait point; par contre, quand le travail du raffinement est terminé, il faut retirer du fourneau la pilule de vie, qui ne ferait plus que se consumer en pure perte. Dans les débuts, le feu doit être plus ardent; pour achever, le feu sera plus doux. Le vrai régulateur de ce raffinement, c'est la pensée humaine: une pensée qui s'éveille, c'est un aliment au feu épurateur; il faut se garder d'éconduire toute pensée, car le feu s'éteindrait faute de combustible.
C'est donc une paisible attitude que celle de l'homme nourrissant dans son sein l'enfançon de l'immortalité, d'après les règles ci-dessus indiquées. (1)
2° MaiuHié.
Le temps révolu, le fruit apparaît sur l'arbre dans toute sa maturité; ainsi en est-il de l'embryon, perfectionné et mûri par l'action vivificatrice du Yang. Au bout de 10 mois, la secondine se rompt et l'enfançon apparaît vivant et organisé. Les bonzes le nomment 1 '"enfant de la loi", la "vraie figure"; les tao-che l'appellent le "petit enfant", Tche tse ff ^, ou r"enfançon", Ing eul ^ |£.
L'enfançon quitte alors la cavité primitive où il vient d'être engendré et organisé; il monte un peu plus haut dans la cavité du K'i, ou dans le K'i-hiué ^ ^, un peu plus spacieux; il y sera moins à l'étroit, et développera son organisme par la nutrition en s 'assimilant l'essence du Yan^-. Le voilà maintenant apte à exercer par lui-même les fonctions de la respiration: il a le plein usage de tous ses organes, il a la liberté de ses mou\ements: c'est pour lui la vie de l'immortalité qui commence.
Le temps n'est pas venu cependant de cesser toute surveillance: il traverse ce (ju'on serait en droit d'appeler l'âge folâtre; son intelligence n'est pas arrivée à maturité; aussi importe-t-il
(1) Sing-ming-koei-tche -[4 ^ É; n> \'ol- m. P- 33-41,
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souverainement de l'éduquer méthodiquement, et de fermer toutes les issues par lesquelles il pourrait lui prendre fantaisie de s'évader; si ce malheur arrivait, il pourrait se tromper de route, s'égarer et finalement ne plus retrouver son ancien domicile: ce serait une infortune irréparable.
. Pour obvier à ce grave inconvénient, il faut écarter soigneusement les sjx causes nocives appelées Lou tcheng :^ ^, c'est-à-dire: les apparences nuisibles, les sons dangereux, les odeurs nauséabondes, les saveurs aigres, les fatigues excessives, les chagrins (1). On évitera ainsi qu'il ne change déplace. Les issues par lesquelles il pourrait fuir sont : les oreilles, la bouche et les yeux; en conséquence, ces orifices doivent être clos. On devra éviter aussi les mauvaises pensées, la colère et les disputes. En résumé, durant cette dernière période, on s'efforcera de nourrir l'enfançon avec amour, comme le dragon chérit sa perle, comme la mère affectionne son enfant (2).
3'^ Spiritnalisaiion du corps.
Quel est l'état du corps, ou de la coque externe, au moment où Tenfançon apparaît tout organisé? Telle est la question à laquelle répond maintenant l'auteur du Sing-mingkoei-tche. Le corps a été vidé, l'enveloppe corporelle a été travaillée de telle sorte, qu'elle est devenue limpide et transparente : c'est la condition préalable exigée pour ce grand œuvre.
Un exemple en démontre la nécessité. Un homme placé à l'intérieur d'une jarre n'arrive pas à la transporter d'un lieu à l'autre; pour la remuer commodément, il doit être placé en dehors. Il faut donc au préalable vider le corps, le spiritualiser, le faire, pour ainsi parler, rentrer dans le vide, pour le rendre maniable à volonté. C'est là ce que les bonzes appellent: "un corps apparent, sans réalité, vide". Lao-tse explique la même
(1) Cf. Tsi-chouots'iuen-tcheng ti-yao ^ Ig M ^ ^I S, P- "7.
(2) Sing-ming-koei tche ']± ^ ^ ^, vol. IV, p. 1 6.
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La formation de l'enfançon et sa maturité.
ART. VII. — ANIMATION ET MATURITÉ DE l'eNFANÇON. 185
doctrine en d'autres termes. "Les Immortels ont un corps extérieur, mais transformé ; sa forme extérieure demeure, mais c'est un trompe l'œil'-'. L'ouvrage Ts'ing tsing king -^ ^f ^ explique la même doctrine en disant: "Intérieurement on voit un cœur, mais ce cœur n'a pas de réalité; extérieurement on per(^oit une forme apparente, mais cette appaience n'est pas réelle.
Si cette apparence corporelle est sans réalité, elle est donc vide; si le cœnir n'est qu'un trompe-l'œil, il est donc vide. De cet état de vide, il ne résulte aucun dommage; au contraire, plus le cœmr est vide, plus le Chen est perfectionné et puissant; plus le corps est vide, plus son aspect extérieur est parfait et pur. Il faut même arriver à le spiritualiser ; et le jour où le cœur et le corps seront spiritualisés, on sera arri\é au Init suprême, au grand secret".
Bien entendu, on n'arrive pas à ce résultat sans un long et sérieux exercice; et c'est ce travail persistant cpi'il est important de décrire.
Pour vider les viscères intérieurs du corps, leur faire perdre leur réalité corporelle, on opère de la façon suivante.
Chaque matin, avant le lever du soleil, l'opérateur s'assied, rejette toute pensée, toute préoccupation extérieure ; pendant (ju'il est dans cette disposition, un éclair jaillit subitement du T'aidiiu -j^ ^, pénètre dans sa l)ouchc et entre dans son cerveau : là il se transforme en rosée, (|ui descend dans les organes internes, les nettoie et en expulse le In. Le même exercice, toujours répété, finit par faire disparaître complètement le In ou la matérialité: il ne reste plus que le Yang. Au bout de cent jours, les sept âmes inférieures ont déjà perdu leur réalité; les trois es])rits cadavériques (1) ont pris la fuite.
Il suffit de poursuivre cet exercice pendant mille jours, pour vider le corps de sa réalité et le rendre pur et translucide comme une tour de cristal; l'œil pénètre l'intérieur aussi
(1) Cf. Vie de Lao-tse, chap. II, art. 4.
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facilement qu'il en voit la surface extérieure; ce corps transfiguré de\ient l.irillant et resplendissant.
Le souffle expiré par le nez ressemble assez à une fumée l)lanche, qui bientôt se change en vapeur lumineuse: c'est le dernier perfectionnement du corps extérieur de l'Immortel. Il peut demeurer au milieu des ilammes ou s'eiifoncer sous les eaux sans en subir la moindre incommodité: sous l'action des rayons solaires et de la lumière lunaire, il ne projette aucune oml)re : il est devenu semblable à un esprit.
Beaucoup manquent le but, et n'arrivent qu'à être des génies de bas étage, parce qu'ils se préoccupent uniquement du tra\ail de transformation interne, sans se mettre en peine de vider le corps et le cœur. Il est donc fort important de l)ien comprendre que la nutrition de renfan(;on et le travail d'épuration, de spiritualisation du corps, doivent marcher de pair.
Ce corps vidé^de sa réalité peut être comparé à une oie sau\age, qui vole dans les régions^supérieures de l'air, et que le dragon lui-même ne peut saisir. Telle une tleur de lotus, d'une pureté et d'une blancheur^éclatantes, qui surnage à la surface des eaux, tel est le cœur de l'homme spiritualisé. C'est au moment précis où ce travail est terminé, cjuc l'enfançon apparaît avec son organisme com])let et sa forme humaine.
Donc, le corps vidé de sa matérialité, translucide, spiritvialisé, sert comme de vêtement lumineux à l'Immortel engendré c|ans son sein: telle est la conception la plus haute de l'état de perfection (jue peut atteindre l'homme (1).
ARTICLE VIII
F.xodo «le l'eiifaiiçon.
1° Attitude (lu corps au ))io>uent de l'exode.
Avant l'exode de l'enfanqon, on doit surveiller son cœur, se tenir dans le recueillement et la quiétude, chasser loin de soi
(1) Sing-ming-koei-tche -]4'^ ^ r,.vo1. IV, p. 7-11.
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toutes les préoccupations terrestres, comme si le corps n'existait plus. L'enfançon jouit alors d'une parfaite liberté: rien ne s'oppose à ses mouvements et à ses desseins.
Deux pensées doivent très spécialement être écartées: 1"^ la pensée de la joie et de la réjouissance, de peur que le diable ne vienne susciter des difficultés; 2'' le désir de devenir Immortel, même dans cet instant suprême, car on retomberait dans l'abîme de la mort et des renaissances.
2" Les six dons de science. (Lou i'ong -;^ ^.)
a) L'illumination subite du cœur.
Pendant cet état de paix et de quiétude, soudain le cœur devient lumineux: on peut \oir ses poumons à l'intérieur de son corps ; tous les viscères, tous les intestins apparaissent comme à nu; sur l'extérieur de l'enveloppe transparente, sont plantés les sourcils et la barbe; l'intelligence est développée d'une façon merveilleuse; la science et l'éloquence deviennent débordantes.
b) La science de l'esprit.
Sans sortir de son habitation, on voit clairement au travers des murs tout ce qui se passe à l'extérieur, et l'esprit a une pleine vision de choses futures.
c) La vue à distance.
Pendant que l'illuminé demeure ainsi assis, ses }eux se troublent, il perd connaissance; puis la cavité du cœur s'ouvre toute grande : il voit sous ses yeux les montagnes, les fleuves, la surface de la terre^ aussi nettement que la paume de sa main.
d) L'audition à distance.
Les sons les plus éloignés parviennent à son oreille, il les perçoit aussi nettement que s'ils étaient à une courte distance. De plus il n'ignore rien de tout ce ([ui s'est passé avant sa naissance.
e) Une sorte de sommeil magnétique.
Ouand ce sommeil le saisit soit le jour, suit la nuit, il voit à découvert le ciel et l'enfer; il voit se dérouler devant lui
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toute la suite des kalpas futurs.
f) L'intuition des pensées.
Il peut à son gré se transformer et sortir au dehors, voyager où bon lui semble, connaître les pensées les plus secrètes des hommes, et même celles cpii ne sont point encore nées dans leur esprit.
3° Uexode.
L'enfançon] parvenu à son développement normal quitte la cavité du K'i hiué ct'sort par le sommet du crâne; c'est là ce qu'on est convenu d'appeler en langage taoïste : '"'sortir de la mer douloureuse". Cet enfant immortel, avant d'aborder aux fortunés rivages, reposait dans le corps épuré comme un passager sur son radeau ; maintenant il quitte son embarcation, monte sur la terre ferme, où il n'a plus rien à redouter des vagues ni des tempêtes. Il comprend enfin le bonheur de la vie éternelle et l'immutabilité de son état, car en quittant le radeau il a saisi l'échelle du ciel.
Les Immortels du premier degré, les Saints, n'ont pas même besoin de se dépouiller de leur corps translucide, spiritualisé, qu'ils emportent comme un glorieux vêtement, une lumineuse parure. Les Immortels du second degré, les Tchen jen ou Héros, f)nt le privilège de sortir de leur ancien corps en passant à travers la partie supérieure du crâne. Probablement ils peuvent rentrer à volonté dans leur enveloppe corporelle, transparente comme un pur cristal, vidée de toute imperfection et de toute matérialité. Dans ces deux cas, le corps extérieur a perdu toute imperfection, toute réalité même: d'après les termes taoïstes, il n'a ni pesanteur, ni corporéité ; il jouit, comme les esprits, du privilège de la subtilité, et peut voler dans les airs.
Dans les degrés inférieurs, Penfançon abandonne sa gangue corporelle pour n'y plus rentrer, de même que la couleuvre se dépouille de sa vieille peau. L'Immortel, parvenu aux rivages de l'éternelle vie, jouit à son gré de la faculté de paraître
L'exode de l'enfançon.
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Sous forme sensible OU de disparaître; il peut voyager sur les nuages ou sur le dos des dragons, monter dans les trois cieux "San-ts'ing ", s'y asseoir aux banquets des Saints; pour ses promenades il monte le phénix; les grues transcendantes voltigent au-dessus de sa tête, et ses pieds reposent sur les nuages. L'impassibilité est encore l'un de ses privilèges: le feu, l'eau, le fer n'ont plus aucune action sur lui. Veut-il se montrer? Il prend une forme sensible. \'eut-il disparaître? Il se transforme en air impalpable. Il défie la morsure du tigre aussi bien que la touche des cinq éléments. Le In et le Yang sont impuissants à opérer en sa personne le moindre changement; même Yen- Wang 1^ ï, le roi des morts, ne peut trancher le fil de ses jours, et Indra ne le fera jamais renaître : sans limites est sa vie, entière est sa liberté.
Synthèse. L'homme est sorti du vide comme point de départ; le vide se change en Chen ; le Chen se transforme en K'i ; le K'i prend une forme sensible, une forme humaine: telle est la genèse de l'homme.
La forme humaine se change de nouveau en K'i ; le K'i est transformé en Chen; puis le Chen en ^ ide : telle est la genèse de l'Immortel. Les Saints sont de même nature que le T'ai-hiu :^ ^, le Grand vide (1).
4° Les divers modes d^ ascension au Ciel.
De la ditïérence des méthodes usitées pour parvenir à l'immortalité'et de l'intensité des efforts personnels, il résulte naturellement^ ({ue les génies n'atteignent pas tous au mêi^ie degré de perfection. Les uns montent au ciel cor])s et ame, les autres laissent sur terre la \ieille gaine de leur 'corps mortel, d'autres enfin (U)ivent se réincarner encore avant de s'envoler au ciel. On peut distinguer huit modes d'ascension au ciel.
1" Le génie monte un dragon qui l'enlève aux cieux. Ainsi montèrent aux cieux les génies : Hoan-ti, ^Tao mong ^ i^
(1) Sien-mingkoei-tche J^ ■^ ^ ^, vol. IV, p. 11-3;
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(le père des o frères Mao), Wang Hiuen-fou "EE 'È '^ (-f-'jJ^ô), Wei Chan tsiun^^ ^ ft (+684), etc.
2° Un nuage l'emporte au ciel. Ainsi en fut-il pour les génies: Yang Hi :|f ^ (+386 ap. J. C); Li Pé ^ ^ ( + 1129) ; Lan Tsai-houo ^ ^ ^ (des Huit Immortels Pa-sien A fll|) (fin des T'ang) ; Suen Pou-eul |^ ^ IT, épouse de Ma Tan-yang ^ ^[ % (1130-1182), etc..
3** Une carpe transcendante lui sert de véhicule. Ex. g. Ou Tse-ing -^ ^ ^ (38-34 av. J. C), saint taoïste de Chou- Hiang ^ i^\ King Kao ^ ]f (401-328), etc..
4" L'oiseau fabuleux Loan ^ l'enlève vers le ciel. Ex. g. Wang Tse-tsin 'S. ^ ^ (571-544), Tçng Yu-tche % % t. surnommé Sin Yé-sien cheng 1^ ^ ■^ ^ (+519), etc..
5° La monture aérienne est une grue, Sien ho fllj ^. Hoan Kai |g f^^ en 524 ap. J C, Kiu 1'chou-tsing ^ ^ ^, en ôo ap. J. C, montèrent la grue pour s'envoler au ciel.
6" S'y élevèrent sur l'aile des vents, Fong, les génies Ko Yeou ^ ^ (1078-1053 av. J. C); Ou i kiun "^ % '^ (vers 246 av. J C.)
7° Montèrent au ciel en emportant leur maison, les génies: Hiu Tsing-yan ^ t^^\%, ((^i<^'S Hiu Suen ^ ^ (+374 ap. J-C.) ; Ho Heou ^ ^ (2255-2208 a^v. J. C) ; Jn Hi ^ ^, disciple de Lao-tse ; Hoai-nan tse ^f |f ^ (122 av. J. C).
8" Dernier mode : L'ascension en plein midi. Ce fut ainsi que montèrent au ciel les génies taoïstes Ts'ai Kiong ^ ^ (1052-1002 av. J C.) ; Fong Tch'ang ^ -ft (827-782 av. j. C.) ; Ma Tch'eng-tse ,^ j^ ^' (+465-469 ap. J. C.) ; Fou Kieou-pé ?^ JE. fâ (l'ancien empereur Chen-nong |^ j^) (2697-2598).
Les .Vnnales et Chroniques taoïstes relatent l'ascension au ciel de plus de 100.000 génies, et plus de 8.000 génies emportèrent leurs maisons avec eux! (1).
(1) Sing-ming-koei-tche, K. I, p. 45, 46.