‹ Recherches sur les superstitions en Chine (volume 5)Chapitre 96 sur 100 · I. Les talismans · texte numérisé non relu

I. Les talismans

Les tao-che se sont spécialisés dans l'art de dessiner les talismans: signes symboliques, ordres fulminés par les divinités supérieures, cxorcismes, porte-1)onheur. ])asse-ports pour les douanes échelonnées sur le chemin de la vie, recommandations aux fonctionnaires du monde inférieur, préservatifs contre les épidémies, etc..

Le nombre de ces grimoires dessinés par les tao-che chinois est à peine croya1)le ; en temps d'épidémie, les murs des maisons en sont couverts; la variété des formes est infinie. Dans le Canon taoïste, on trouve plus de 200 ouvrages où sont donnés des modèles de talismans pour toutes les périodes de l'année, pour toutes sortes de maladies, pour les cas les plus imprévus, pour tous les besoins vrais ou supposés des vivants et des morts. Certains de ces traités en donnent des centaines, p. ex. le N" 12.S3, vol. 881-888. en renferme 463 modèles; le N° 1234, dans les 268 Kiucn compris dans les volumes 884 à 943, en referme à lui seul 3.680 exemplaires !

Le genre de graphi(|ues et la terminologie symbolique ont été expliqués dans les Recherches. Tome 1, N° 2. et Tome Y; nous n'y revenons jias.

Les talismans sont fréquemment employés pour assurer la réussite des opérations divinatoires, comme tables tournantes, pinceaux magiques mus par une force préternaturelle, et écrivant des prédictions ou des indications de choses cachées.

(2) Tao-tsang, Tome 77, No 180 (178).

Les diseurs de bonne aventure, les tao-che devins, tireurs de caractères, les tao-chc médecins, ont tous repours à ce genre de graphiques pour en imposer aux ignorants. A leurs méthodes de divination ils donnent souvent le nom d'un de leurs demidieux, pour la rendre plus populaire. C'est ainsi que nous trouvons la Divination de Wen wang: \Ven wang ko -^ J ^ ; lu Divination de Tchou-ko Liang: Tchou-ko Liang chen-ko H# M 'jt ^^ M- Cette dernière est très-populaire : nous dirons brièvement en quoi elle consiste.

IL La divination de Tchoii-ko Liang. (Kong-ming.)

Tchou-ku clicn koa |§ ^ f^ ^|». Ce genre de divination n'est guère qu'un mode différent de la Divination de Wen-^\•ang.

Au lieu de o sapèques, l'opérateur en prend cin(|. Avant de commencer la divination, il est conseillé de brûler de l'encens et de se laver les mains; après quoi le devin prend en main les cinq sapèques^ les élève à plusieurs reprises vers le ciel, et lait une prostration, pour invoquer Fou-hi, Chen-nong, Wen-wang, Tcheou-kong, Confucius, tous les saints personnages de l'antiquité, Koei-kou-tse (un des maîtres de l'art di\ inatoire) , etc.. Un livre spécial, intitulé: Tchou-ko ou-heou kin tsicn chcn chou ^ ^ 5^ f^ ^ ^ Tjitfî %.• «lonne o4 combinaisons possibles, formées par les cinq sapèques, qui, après avoir été jetées en l'air, retombent pile ou face sur une table.

Si les cinq sapèques retombent de telle sorte (jue les caractères soient en haut sur chacune d'elles, alors il y a 5 faces. Cette série se nomme Chang chang ta ki ]^ J^ ;^ ^ : Très-bien, parfait bonheur.

Un commentaire explicatif de sentences favorables énumère dans le détail les genres de bonheur (|n'on est en droit d'espérer: obtention d'une haute dignité; exclusion de tt)ut malheur; assurance de toute félicité; tous vœux seront accomplis; tout prospérera, pas l'ombre d'un mécompte; réussite aux examens; voyage prospère; procès gagné; prompte guérison d'une

maladie; on réalisera une grande fortune; on trouvera la personne qu'on recherche; on retrouvera l'objet perdu; jour favorable pour changer de domicile; la femme enceinte mettra au monde un gar(;on ; l'entreprise réussira à merveille; le mariage sera promptement conclu. Bref: joie. i)rospérité et bonheur sur toute la ligne.

Dans le cas où les cinq sapèques tombent si malheureusement que tous les caractères sont tournés vers la terre et représentent par conséquent 5 piles. la série se nomme Hia.hia ~[> ~l^ : Très-mal.

Les sentences adjointes sont à l'avenant, et le commentaire détaille toutes les infortunes cjui menacent en pareille occurrence.

Les trente autres combinaisons intermédiaires comprennent des assemblages de faste et de néfaste, de malheur et de félicité, gradués suivant les iiotes données à telle ou telle série.

Les Chinois païens attachent une grande importance à ces puérilités hasardeuses, et aiment recourir à la divination, pour s'épargner la peine de prendre une décision.

IIL Les tables tournantes.

Sou\ eut j'avais entendu les païens affirmer que cette pratique était assez commune, au moins dans certaines contrées; mais je n'avais pu jusqu'ici me procurer des documents incontestables, et des renseignements de tout point précis, fournis par des témoins oculaires et absolument dignes de foi. Je suis heureux d'être aujourd'hui en mesure des suppléer à ce déficit.

Les faits se sont passés au début de 1918, à Ning-kouofou, préfecture de la province du Ngan-hoei. Ils m'ont été certifiés absolument authentiques par le missionnaire du district et par le Rév. P. Ministre de la section, cjui m'a lui-même remis de main à main toutes les pièces chinoises relatives au cérémonial qu'on va lire. Le missionnaire avait ouvert un catéchuménat, pour les païens nouvellement convertis. Parmi ces derniers se trouvait un menuisier, qui, s'entretenant un jour avec ses

compagnons, leur proposa une séance de table tournante, comme distraction après une journée passée à l'élude du catéchisme. On profita donc de l'absence du catéchiste, et le projet fut mis à exécution. Tous trouvèrent l'expérience intéressante, et elle fut renouvelée plusieurs jours de suite, si bien c[ue (luehjues-uns de ces néophytes en parlèrent au maître indigène. Celui-ci, instruit par sa propre expérience de l'inanité des racontars païens, traita de jonglerie le récit qu'on lui faisait. Comme ses interlocuteurs insistaient, et affirmaient tous avoir été eux-mêmes témoins et acteurs, le catéchiste finit par leur dire: '"Eh bien! faites-la tourner devant moi, votre table, et j'}' croirai; autrement, permettez-moi de réserver mon jugement. Du reste, vous n'ignorez point vous-mêmes (juel rôle joue le charlatanisme dans toutes ces sornettes superstitieuses. — Qu'à cela ne tienne. Maître, reprirent les catéchumènes; nous ferons devant vous l'expérience: vous pourrez vous convaincre que dans toute la suite des opérations il n'y a pas la moindre fraude, et (pie la table tourne vraiment sans aucune motion des o])érateurs.''

Sur-le-champ on se mit à l'œuvre; à plusieurs reprises la séance fut renouvelée, et toujours avec succès. Le catéchiste, n'y comprenant rien, exposa les faits aux missionnaires; et c'est ainsi qu'on en vint à étudier minutieusement, et je pourrais dire sans trop exagérer scientifiquement, les formules, les incantations, les talismans et tous les procédés en usage. Nous allons exposer ici la méthode chinoise employée pour faire tourner les tables.

1° Le point d'appui. — Un grand bol à riz, placé sur le pavé d'une chambre, sert de support et de base à la macliine tournante. Le bol est rçmpli d'eau claire, et sur la surface du licjuide. ou dépose respectueusement une inscription écrite sur papier rouge ou jaune. Quatre caractères la composent : "Feilong-ki-k'ing": Au Dragon volant, jo\euses félicitations. Le Dragon "Long", roi des eaux salées et des eaux douces, iiiaitre des nuées du ciel, est vénéré en Chine comme le dispensateur des pluies; il a le pouvoir de voler, "fei", dans les nuages, et de les condenser en pluie à son gré.

Le b(jl, rempli «l'eau et muni de avu talisman, sera comme le pivot central sur lequel tournera la grossière table chinoise.

2° La table et les talismaîis. — On commence par renverser la table les (juatre pieds en l'air; puis on a[)plique le milieu de la surface supérieure sur Toritice du bol, de manière à maintenir la table en équilibre. Quand elle demeure bien stable sur son point d'appui, on colle un talisman sur chacun de ses pieds.

Les talismans chinois, on le sait, sont des ordres officiels, émanés des dieux supérieurs ou des chancelleries diaboliques, et enjoignant pour des cas particuliers, aux dieux et aux génies subordonnés, une prompte obéissance. Dans ces pièces transcendantes, style et graphique sont soumis à des lois de convention, établies par les tao-che, et énumérées dans le volume V des Recherches sur les Superstitions en Chine.

Pour le cas qui nous occupe, les quatre talismans-édits collés sur les pieds de la table consistent en caractères chinois juxtaposés, savamment enchevêtrés, et formant quatre grimoires dont le sens est le suivant :

"(3rdre des hautes puissances diaboliques aux génies des cinq éléments : or, bois, eau, feu, terre", (sous-entendu : De faire tourner la table).

Ces quatre pièces officielles diffèrent comme forme graphique, mais le sens est le même.

3" Le furmule iV incantation. "Le Ciel commande à l'eau, aux trois masses d'eau formées par le métal. Cette eau. trine comme habitat, n'est (ju'une de sa nature. Les grands diables ordonnent aux petits diables, l'antique souverain de la montagne sajnte de T'ai-chan et son fils. Son Altesse Ping-ling-wang, conimandent à cette table de tourner; qu'elle tourne à rebours ou dans le sens voulu, mais qu'elle tourne! Si elle refuse de tourner, que Wang Ling-koan la frappe à coups redoublés de son fouet d'acier, et l'oblige à tourner au plus vite!"

Cette formule taoïste fait allusion à la théorie de la formation des "cinq éléments". La rosée se serait formée sur

des corps métalliques pendant la fraîcheur de la nuit: d'oii il faudrait conclure que Tor ou le métal en général a engendré

eau.

Les génies invoqués ici sont des génies taoïstes: le dieu du pic sacré de T'ai-chan au Chan-tong; son fils Ping Ling-wang; Wang Ling-koan. le gardien des temples taoïstes. Comme on le voit, cette formule est en conformité exacte avec la doctrine

mm

)xm

îï.

ffl^

Page 1