CHAPITRE II
Observations et analyses.
Avant d'entrer dans le détail de nos analyses, nous exposerons brièvement les différents procédés de la méthode que nous avons employée. Nous avons cherché à nous mettre dans les conditions les plus favorables pour obtenir des résultats très précis. Deux de ces conditions, que nous avons observées strictement, sont relatives, l'une au choix de nos malades, la seconde au régime alimentaire auquel nous les avons soumis préalablement, au moment où nous avons commencé nos analyses.
Nous attachons une grande importance à ce fait que nous avons, à l'exemple de MM. Klippel et Serveaux, choisi exclusivement nos paralytiques généraux parmi des malades arrivés à la deuxième période de leur affection. Nous dirons plus loin, comment nous pensons qu'une des causes principales des contradictions que l'on trouve chez les différents auteurs relativement aux urines dans la paralysie générale, réside dans cette confusion des périodes.
Il est certain qu'il n'est pas facile de préciser les limites qui séparent la 2^ période de la paralysie générale de la l*"^ et de la 3«, le passage de Pune à l'autre a lieu insensiblement.
Il n'en est pas moins vrai que si l'on fait abstraction de ces périodes de transition, le paralytique général envisagé à chacune de ces 3 périodes a une physionomie spéciale. Cela est surtout indiscutable pour la 2«, lorsque le syndrome est complet et que
les signes physiques et mentaux donnent à raiïection son aspect caractéristique. A. ce moment, l'aiïaiblissement des facultés a fait dos progrès considérables et ne peut échapper aux personnes les moins prévenues. La mémoire oiïre de profondes lacunes, le malade ne conserve qu'une notion vague du temps et des lieux, ne sait plus son âge, ni l'année dans laquelle il se trouve. Il n'a le plus souvent pas conscience de sa situation et manifeste un optimisme qui fait contraste avec son état réel. Tous ses actes sont marqués au coin de l'inconscience et de l'imprévoyance. Il dépense son argent en acquisitions inutiles, se perd dans les rues, accomplit des actes délictueux.
Cette manière d'être si caractéristique du paralytique général et qui relève de l'affaiblissement général de ses facultés mentales, s'accompagne de symptômes physiques qui apparaissent à la 2e période.
L'embarras de la parole, avec ses caractères propres, ne fait jamais défaut à cette période, il s'accompagne très fréquemment de tremblement des muscles des lèvres et des joues, plus sensible au moment où le malade se dispose à parler, de tremblement fibriilaire de la langue.
Les troubles moteurs s'étendent aussi aux membres, c'est d'abord la perte des mouvements délicats, dont la finesse est acquise par l'éducation, par exemple les troubles de l'écriture.
Du côté de l'appareil de la vision, c'est l'inégalité pupillairo, l'abolition des réflexes lumineux et accommodateur.
L'éclosion du délire ne constitue pas un élément essentiel de raiïection, mais il est fréquent à cette période. Ses caractères diffèrent suivant qu'il s'agit d'une forme expansive ou d'une forme dépressive. Dans le premier cas c'est le délire des grandeurs que l'on constate. Le malade est riche, puissant, roi, empereur, etc.
Dans les formes dépressives au contraire il est triste, en proie à des préoccupations hypochondriaques, croit qu'il va mourir, qu'il lui manque certains organes ; mais qu'il s'agisse d'un délire des grandeurs ou d'un délire mélancolique, les idées du paralytique général conservent toujours les caractères qui leur ont été assignés par M. J. Falret, elles sont multiples, mobiles, absurdes, contradictoires.
Dans les recherches qui ont été faites dans les différentes maladies pour établir le bilan de la nutrition à un moment déterminé, on n'a généralement pas tenu assez compte de l'alimentation de l'individu.
On sait cependant que cette alimentation a une influence très grande sur l'excrétion et qu'elle peut donner chez le même individu, à la même époque, toutes choses égales d'ailleurs, des différences très notables.
Pour ne citer qu'un exemple nous avons vu, dans le service de M. le professeur Joffroy où nous observions nos malades, une paralytique générale anorexique dont la formule urinaire était complètement différente, comme bien on pense, de celle que nous avons trouvée, et qui est restée sensiblement la même pour toute la série des malades dont nous avons analysé les urines.
Cette malade urinait à peine ^00 centimètres cubes d'une urine dont la densité extrêmement faible était de 1,006 et la quantité des matériaux excrétés par 24 heures, extraordinairement réduite, n'atteignait que :
3 gr. 72 pour l'urée ;
0 gr. 132 pour Tacide urique ;
0 gr. 56 pour l'acide phosphorique ;
1 gr. 20 pour les chlorures.
On voit qu'il est ;\ peu près impossible d'établir une comparaison cuire CCS chidres et les données que nous exposons par la suite, mais le fait ne doit pas nous surprendre, la malade considéi'ée ici était dans des conditions tout à fait particulières et faisait en réalité de l'autophagie.
Bien que l'exemple de cette malade, qui depuis plusieurs jours n'avait absorbé aucun aliment, constitue un fait exceptionnel, et que les sujets dont nous avons analysé les urines soient soumis en réalité à un régime uniforme, qui est celui de l'asile, nous avons cru devoir nous mettre -à l'abri de toute erreur, et avons cherché à nous placer dans les meilleures conditions pour avoir, chez nos différents malades, des résultats comparables.
Pour cela nous avons soumis nos paralytiques généraux à un régime identique composé de :
Viaude 100 grammes
Deux œufs.
Lait 1 litre 50
Fromage de gruyère 80 grammes
Le pain seul leur était donné à volonté et nous avons eu soin de nous rendre compte exactement de la quantité de pain qui a été absorbée par Ik heures ; cette quantité sera indiquée dans les tableaux que nous donnons plus loin.
11 ressort évidemment de ces conditions d'expérimentation que les variations que nous pourrons constater entre nos différents malades, tiendront non pas à des causes externes (quantité de liquide absorbé, quantité d'aliments solides ingérés), mais à la nutrition intime de chacun d'eux.
Cette façon de procéder a présenté un avantage que nous n'avions pas prévu, c'est d'avoir réveillé une certaine activité des fonctions digestives. Les malades de l'asile clinique ont en effet
un régime un peu monotone ; on leur sert du bœuf bouilli à tous les repcas ; nos malades trouvant sans doute le changement agréable (on leni- donnait la viande sous forme de beefsteaks) ont eu un accroissement de l'appétit et se sont mis à manger plus que d'ordinaire, probablement un peu par gourmandise. Ce fait a une certaine importance, car comme nous le verrons, on trouve chez eux une nutrition très aiïaiblie ; il est donc remarquable de voir que le réveil de l'appétit n'a pas été suivi d'un accroissement corrélatif dans les échanges nutritifs, et par suite nous pourrons écarter l'idée qu'on aurait pu opposer à nos conclusions, à savoir que si le taux nutritif nous paraissait affaibli, cela pouvait tenir aune mauvaise alimentation de nos malades.
Nous avons eu soin en outre d'instituer le régime quelques jours avant de prendre les urines et nous avons continué la même alimentation pendant toute la période pendant laquelle nous les avons recueillies.
Mais ici nous nous sommes heurté à une difficulté assez considérable. Nos malades, étant à la période d'état de l'alfection, et très affaiblis intellectuellement, il ne nous a pas été facile de leur faire comprendre ce que nous attendions d'eux. Aussi malgré toutes les précautions que nous avons pu prendre, avons-nous dû rejeter plus de la moitié des résultats obtenus qui étaient entachés d'erreurs.
■ Lorsque la surveillance à laquelle sont soumis nos malades devenait moins active, qu'il se produisait un moment d'inattention, la nuit par exemple, nos sujets en profitaient pour uriner dans les vases de nuit des autres malades, ou vidaient même leur vase dans ceux de leurs voisins, les uns inconsciemment, d'autres par mauvaise humeur, par esprit de contradiction.
Chaque fois qu'un fait de ce genre s'est produit, et malheureu-
sèment il en a été souvent ainsi, nous avons soigneusement éliminé de nos tableaux l'urine de cette période de 2/i heures.
C'est ce qui explique combien, à première vue, nos résultats sont peu nombreux. Mais nous préférons les donner ainsi et ne posséder que quelques chiffres dont nous sommes aussi sûr que cela est possible, et ne pas donner de nombres qui tout en faisant illusion sur la valeur des résultats auxquels nous avons été amené, ne feraient que les vicier en faisant entrer dans nos calculs de moyennes des chiffres inexacts.
Nous avons commencé quelques recherches tendant à connaître les urines par leurs propriétés toxiques sur les animaux, mais nous croyons que ces données sont trop incertaines pour y attacher beaucoup d'importance.
Nous nous bornerons à citer deux ou trois des résultats que nous avons obtenus.
Nous avons injecté à des lapins les urines de trois paralytiques généraux (deux hommes et une femme) et nous avons calculé le coefficient urotoxique correspondant à chacun d'eux.
Pour le premier, Cherr..., paralytique général à forme expansive, nous avons constaté qu'il fallait 285 centimètres cubes d'urine neutralisée filtrée et portée à la température de l'animal pour tuer un lapin de 2 k. 995.
La durée de l'injection a été de 20 minutes, ce qui correspond k une vitesse de 14 centimètres cubes par minute. Le lapin est mort après avoir eu trois attaques épileptiformes et de l'exophtalmie, nous n'avons pas noté de myosis.
C'est donc 95 centimètres cubes d'urine qui ont déterminé la mort par kilogramme d'animal.
Quant h, la composition de cette urine nous l'indiquons dans le tableau page 86, ligne (urine du 26 au 27).
PJEDER q
Le malade pesant 67 kilogrammes et ayant uriné 1600 centimètres cubes dans les 24 heures on trouve pour coefficient urotoxique : 0,25.
Chez le second malade, Chauv..., paralytique général à forme dépressive, le lapin de 2 k. 760 grammes est mort au bout de 17 minutes après avoir reçu 165 centimètres cubes d'urine.
Au bout de 13 minutes il a été pris d'attaques épileptiformes qui n'ont pas cessé jusqu'au moment de la mort.
Chez lui nous avons eu non seulement de l'exophtalmie mais encore du myosis.
Le coefficient urotoxique est ici 0,31, et il faut 59 ce. 77 d'urine pour tuer un kilogramme de lapin, on trouvera la composition de cette urine tableau, ligne 2.
Enfin pour la troisième, Mme Guer..., qui était à ce moment dans un état de calme relatif, nous avons tué un lapin de 1/|30 gr. en 20 minutes avec 50 centimètres cubes d'urine, après avoir noté ici encore de l^exophtalmie et du myosis, mais pas d'attaques épileptiformes.
Dans aucune de ces trois expériences nous n'avons eu ni diarrhée, ni polyurie.
Ici le lapin est mort avec 35 centimètres cubes d'urine par kilogramme et le coefficient urotoxique est 0,Zi5.
(Voir la composition de l'urine tableau, ligne 3).
Comme on le voit sauf le dernier chiffre qui est presque normal quoique très légèrement au-dessous de la normale (d'après M. Bouchard, 0,/i6/i), nos deux coefficients urotoxiques trouvés sont très diminués ; le premier celui de Cherr..., étant égal à la moitié du coefficient normal, le second celui de Chauv... représentant les deux tiers de ce même coefficient.
Nous nous bornons à constater ces faits auxquels nous le répé-
tons nous n'attachons pas autrement d'importance. Nous voyons bien il est vrai que le coefficient de Chauv... qui a des idées hypocondriaques est plus élevé que celui de Cherr... qui a des idées de satisfaction et qui en même temps est un peu agité. Cela viendi-ait donc bien se ranger à côté des faits signalés par les auteurs qui font des urines des mélancoliques des urines hypertoxiques.
Mais cependant remarquons que Chauv... a bien des urines plus toxiques que Cherr..., mais que néanmoins elles sont bien inférieures comme toxicité aux urines d'un individu normal, et que notre troisième malade Guer. . . , bien que nullement mélancolique, a au contraire des urines à toxicité normale.
On ne peut donc guère tirer de conclusions nettes de ces faits et tout en les signalant nous ne nous y arrêterons pas et nous préférons nous adresser à la chimie pour entrer plus avant dans la constitution de l'urine dans la paralysie générale.
Nous avons employé pour nos dosages les procédés classiques couramment usités, en ayant soin de les appliquer avec toute la i-igueur et l'exactitude qu'ils peuvent comporter.
Nous avons dosé l'urée en la décomposant par l'hypobromite de soude, mais nous nous sommes bien gardé d'employer de vieilles solutions. Nous avons toujours préparé notœ hypobromite au moment même de l'employer et nous avons fait toutes les corrections de température, pression, etc. avec la plus grande précision.
Le dosage de l'acide urique est peut-être, nous l'avouons, plus sujet à caution ; nous l'avons calculé en le pi'écipitant par l'acide chlorhydrique, lavant le précipité que nous pesions ensuite. On sait que dans ce cas il y a toujours une certaine quantité d'acide urique qui reste en dissolution et une autre qui est entraînée
dans l'eau de lavage. On ne sait donc pas bien quelles sont les inexactitudes pour chaque cas, et on a montré récemment qu'elles pouvaient atteindre des valeurs qui étaient loin d'être négligeables.
Pour l'acide phosphorique et les chlorures, nous pouvons heureusement affirmer que nos chiffres sont aussi précis que possible.
L'acide phosphorique total a été mesuré au moyen d'une solution très exactement titrée d'azotate d'urane avec l'aide du ferrocyanure de potassium qui nous indiquait, comme on sait, la fin du titrage.
En précipitant préalablement les phosphates terreux, il ne restait dans l'urine que l'acide phosphorique uni aux alcalis, en le dosant comme précédemment nous obtenions l'acide phosphorique des phosphates alcalins et par différence avec l'acide phosphorique total, on avait celui des phosphates terreux.
Pour les chlorures, nous avons incinéré l'urine en présence d'un mélange de carbonate de soude et d'azotate de potasse, puis dans les cendres obtenues, nous l'avons dosé suivant la méthode ordinaire au moyen d'une liqueur titrée d'azotate d'argent en présence du chromate neutre de potasse.
Quant aux substances anormales, nous avons recherché l'albumine, le sucre, les peptones et l'acétone.
Nous cherchions l'albumine successivement : 1° par l'acide acétique à chaud après avoir ajouté à Furine son demi-volume de solution saturée de sulfate de soude pour rendre la réaction plus nette et plus sensible ; 2° par l'acide nitrique à chaud ; 3° par l'acide nitrique à froid ; par la liqueur de Tanret avec toutes les précautions qu'a indiquées Quinquaud ; 5° par la liqueur d'Esbach. Jamais nous n'avons trouvé l'albumine en quantité suffisante pour la doser, nous n'en avons jamais noté que des traces.
Nous avons cherché à mettre le sucre en évidence également
par les trois méthodes classiques : la liqueur de Barreswill-Fchling; la potasse caustique; le polarimètre. Comme nous le verrons, nous n'avons jamais constaté sa présence.
Quant aux peptones, nous avons employé pour les rechercher le procédé de Wassermann : les albuminoïdes sont d'abord précipités par le ferrocyanure de potassium, puis filtrés; l'excès de ferrocyanure est détruit par l'acétate de cuivre, et l'excès de cuivre par l'hydrogène sulfuré ; puis on neutralise par la potasse et on recherche les peptones par le biuret.
Pour l'acétone nous avons eu recours au procédé de Chautard, qui emploie une solution de fuchsine décolorée par l'acide sulfureux et qui vire au violet en présence de l'acétone.
Obs. I. — Clicrr... Charles, âgé de 40 ans, entré dans le service de la clinique de Sainte- Anne le 26 mars 1891.
Nous trouvons chez ce malade une hérédité nerveuse et vésanique très chargée.
Du côté paternel, grand'mère ahénée, avait des idées de persécution, est morte à 72 ans, après avoir été démente pendant un an.
Père mort à 66 ans d'une affection pulmonaire, archéologue et musicien distingué.
Une tante paternelle était rachitique.
Du côté maternel, la grand'mère était atteinte d'une maladie de la moelle, est morte paralysée vers 60 ans. Elle avait eu 17 enfants.
La mère est ce 17e enfant. Elle est âgée de 72 ans. Elle a eu des atla(|ues d'hystérie. Elle a encore des crises de larmes, pleure et rit facilement. C'est un caractère autoritaire, égoïste. Elle n'est jamais venue voir son fils.
Une tante maternelle est épileptique.
Une autre tante maternelle est morte paralysée, atteinte d'une maladie de la moelle.
Le malade n'a ni frères, ni sœurs.
Anlécédmts personrids . — Le malade n'a rien présenté de particulier
à noter poudaut son enfance et son adolescence. Il n'aurait pas eu de convulsions ni de maladies graves. Il a été élevé au collège Cliaptal où il est resté jusqu'à l'âge de 15 ans ; on n'a rien noté de particulier au sujet de son caractère et de ses aptitudes. C'était une intelligence moyenne, il était assez bien doué pour le dessin. Il a son certificat d'études. Au sortir du collège, il a fait un apprentissage de graveur sur bois et sur métaux. Il a exercé cette profession jusqu'à l'âge de 24 ans, avec une interruption d'un an de service militaire. Il a été artilleur à Vincennes. Il a eu de bonnes notes, a été nommé brigadier au bout de quelques mois. A l'âge de 24 ans il est entré au ministère des finances comme vendeur, et y est resté 4 ans. A 28 ans, il s'est marié avec une fleuriste et est entré comme voyageur dans la maison de fleurs pour cbapeauxoù travaille sa femme. Depuis 2 ans environ, il est établi pour son compte et dirige avec sa femme une fabrique de fleurs artificielles. Jusqu'au moment où il a entrepris cette affaire, il paraît avoir joui d'une bonne santé. Il n'a pas eu de maladies sérieuses. Il nie formellement la syphilis. Il n'aurait eu ni éruptions, ni maux de gorge, ni perte des cheveux, ni maux de tête. Il ne présente aucune cicatrice, aucune trace qui puisse infirmer ces renseignements négatifs. Il n'a pas eu d'enfant : sa femme n'a jamais eu de fausses couches.
Nous ne trouvons pas non plus chez lui d'antécédents alcooliques. Il n'aurait jamais eu de tremblement, ni de cauchemars, ni de troubles digestifs d'aucune sorte. Il n'a jamais eu de grands chagrins, d'ennuis, tout au plus quelques préoccupations au moment où il s'est établi pour son compte.
Le début de la maladie actuelle paraît remonter à 2 ans, environ. Il a eu un ictus, une attaque épileptiforme qui n'aurait été précédé, au dire des parents, par aucun prodrome. Il est tombé, a perdu connaissance, a eu des secousses convulsives, de l'écume à la bouche; l'accès a duré environ 5 minutes. Il est resté hébété pendant une journée, avec des troubles de la parole. Il bégayait, ne trouvait pas ses mots. On n'a pas remarqué s'il présentait quelque parésied'un membre. A la suite de cet accès l'embarras de la parole aurait persisté, tel qu'il se manifeste encore aujourd'hui. L'abaissement des facultés intellectuelles,
en particulier de la mémoire, daterait (également de ce moment.
Le caractère aussi s'est modifié sensiblement.
Le malade,. jusque-là actif et entreprenant, est devenu apathique, indillereut, inerte, négligeant ses aiïaires, Taisant des ouitlis et des erreurs dans ses comptes, et finissant par ne plus s'occuper du tout de sa maison. Il a eu 5 ou 6 attaques épileptifprmes analogues à la première, et à la suite desquelles son état présentait chaque fois une aggravation sensible. A de rares intervalles il avait des poussées de délire amhilicux, parlait de sa fortune à venir, de sommes prodigieuses qu'il allait gagner en vendant d(;s lleurs, etc. Mais le fond de son état intellectuel était plutôt l'alVaihlissement et l'apathie.
Le malade présentait déjà l'ensemble de ces symptômes caractéristiques, lorsqu'il fut arrêté au Bon Marché, au moment où il volait des boucles d'oreilles en or, au rayon de la bijouterie. Il ne fit aucune difficulté pour avouer le vol, disant qu'il voulait rapporter ces bijoux à sa femme, comme s'il s'agissait de la chose la plus naturelle. Il est probable que l'indifférence et la placidité que le malade manifestait devant le tribunal fut interprétée par les magistrats comme une preuve de cynisme, car la condamnation fut particulièrement sévère. Il fut condamné à 6 mois de prison et envoyé à la grande Roquette. Quant à sa femme, qui l'attendait à la sortie du magasin, et qui en réalité était seule coupable puisqu'elle abusait de sa docilité pour lui faire accomplir des actes dont il ne saisissait pas la portée, elle fut condamnée comme complice à 4 mois de prison.
Après un séjour de 3 mois à la grande Roquette, le malade, dont les allures étranges avaient attiré l'attention du personnel de la prison, fut transféré à l'Infirmerie spéciale du Dépôt, où M. le D'' Garnier délivra le certificat suivant :
Paralysie générale au début ; affaiblissement intellectuel, gagne 30.000 francs par jour. Sa famille est excessivement riche. Embarras de la parole. Inégalité pupillaire. Condamnation à 6 mois de prison le 23 décembre 1889. Transféré de la prison de la grande Roquette.
A son entrée à l'asile, le malade présente un affaiblissement intellectuel des plus prononcés. Il ne peut dire ni la date, ni l'année. Il ignore son âge, a une inconscience complète de sa situation, ne se rend pas
compte qu'il a quitté une prison pour un liôpilai. Il a des idées de satisfaction et de richesse. Il se trouve très lieureux et bien portant, se promet de gagner beaucoup d'argent, a mis des milliers de francs de côté, possède des rentes, des terres, des châteaux, etc.
L'embarras de la parole est très net, il bredouille et chevrote en parlant. Les lèvres et la langue sont animées d'un tremblement fibrillaire très accentué. La physionomie est inerte, béate. Les pupilles sont inégales, la droite est plus large. Les réllcxes lumineux et accommodateur sont un peu diminués, mais pas abolis.
Les membres supérieurs sont animés d'un léger tremblement. Le malade donne 31 au dynamomètre à droite, 27 à gauche. Les membres inférieurs sont allaiblis; les réflexes rotuliens sont très diminués. 2 mois après son entrée le malade a dû s'aliter pour un abcès de la cuisse droite, dont l'origine est restée obscure. Cet abcès, ouvert, a suppuré pendant 4 ou 5 mois. A la suite de cette suppuration prolongée, le malade a éprouvé une amélioration très nette. Tous les symptômes se sont amendés, les idées de grandeur ont disparu, le malade a une conscience moins vague de sa situation, l'embarras de la parole a diminué, l'articulation est plus nette ; le malade s'occupe un peu "dans le service, il a encore des idées de satisfaction, il est très heureux, très expansif. L'état général est assez bon actuellement. Le malade a bon appétit, ses fonctions digestives sont régulières. Il pèse 67 kilogrammes, sa taille étant de 1 m. 65.
Analyse des urines (Voir le tableau, page 90).
Notre laremier malade Cher... nous a présenté pendant toute la période d'observation une polyurie bien nette avec une densité de l'urine constante et très faible (1011). Le chiffre moyen pour les 24 heures a été de 1680 centimètres cubes d'urine et on constate qu'il n'y a jamais eu de grands écarts puisque le plus important est de 2Z|0 centimètres cubes.
La quantité d'urée excrétée a été également à peu près la même, elle a été abaissée seulement et précisément le jour où le malade a eu une polyurie un peu plus intense. Ce jour-là égale-
ment il y a plus d'acide urique, les autres nombres se rapprochant beaucoup les uns des autres. Le nombre moyen de l'urée 19,85 est au-dessous de la normale, l'acide urique est normal (0,51), et il y a par conséquent augmentation du taux de Tacide urique par rapport k l'urée. Au lieu du nombre normal 1//|8 on trouve 1/38,9. L'acide phosphorique est également abaissé (1,96 au lieu de 3,20).
Les chlorures sont au contraire augmentés (JZi,/i9 au lieu de 11). Nous remarquons que les nombres trouvés par nous se rapprochent singulièrement des nombres moyens qui résultent des analyses concernant le même malade publiées par MM. Klippel et Serveaux, nombres qui portent sur des observations datant d'époques assez éloignées.
Ils ont en effet pour la quantité d'urine 1650 ; pour l'urée 18,016, pour l'acide phosphorique 1,95., et pour les chlorures 17,87, nombres qui sont absolument identiques aux nôtres sauf pour les chlorures qui étaient éUminés en quantité un peu supérieure, nous reviendrons sur ce fait,
Obs. il — Ghauv... Charles, âgé de 38 ans, entré dans le service de la clinique de Sainte-Anne, le 30 mai 1893.
Nous avons peu de renseignements sur les antécédents héréditaires du malade. Nous savons toutefois que le père du malade est un nerveux, qu'il a toujours été bizarre, original. Agé de 65 ans, il aurait eu une attaque apoplectiforme, il y a 6 ans, nous n'avons pas de détails sur cet ictus, qui ne parait pas avoir eu de conséquences graves. Il n'est pas buveur. Mais il présente des idées de persécution très accentuées, se montre très jaloux de sa belle-fille.
La mère du malade, âgée de 70 ans, est bien portante.
Un frère est cantonnier, a des crises de rhumatisme articulaire pour lesquelles il reste couché 6 semaines à 2 mois.
Marié depuis 10 ans, à l'âge de 28 ans, le malade a ([iialre lillcs :
l'aînée a 11 aus, la cadelle en a 3. Elles sont bien portantes. Une seule a eu des convulsions à l'âge de IS mois.
Antécéiknis personnels. — Né dans la Manclie, le malade a passé son enfance à la campagne, jusqu'à l'âge de 16 ans.
Il n'a pas eu de convulsions, ni de maladies graves de l'enfance. A l'âge de 14 aus, il aurait eu une insolation, on travaillant dans un champ, en juin 1871. Pris d'une douleur intense dans la région frontale il serait rentré chez lui, et aurait gardé le lit pendant quelques jours. Nous n'avons pas d'autres détails sur cet accident, mais les maux de tète dont il a toujours souffert, d'une façon intermittente, dateraient de ce moment.
A 16 ans, il est parti pour l'Amérique avec un de ses oncles. 11 a passé 3 hivers à St-Pierre Miquelon où il travaillait chez un cousin, tonnelier. En été, la première année, il faisait la pêche à la morue, les années suivantes il était matelot à bord de navires qui faisaient le commerce du charbon et du bois, il a fait ainsi de nombreux voyages entre l'Amérique et l'Europe.
Rentré en France, à 21 ans, pour faire son service militaire, il a été en garnison à Paris, puis à St-Maixent, dans un régiment de ligne. Il est sorti caporal, faisait l'instruction des recrues, était proposé comme sous-officier. Il n'a fait de service que pendant 2 ans et demi, il a obtenu un congé de convalescence pour ses douleurs névralgiques. Il avait des douleurs violentes dans la région susorbitaire du côté gauche. Il se roulait par terre, quand cela le prenait. On lui a fait une opération au régiment, probablement une résection d'une branche du trijumeau. Il présente une cicatrice linéaire sur l'arcade orbitaire du côté gauche.
En sortant du régiment, il est entré à la Ménagère comme employé aux écritures. Il gagnait 170 francs. Il y est resté 5 ans, on était très content de lui. Mais sa névralgie faciale a reparu après une intermittence de 5 ans. Il a été soigné 2 fois à St-Antoine, une fois à l'Hôtel- Dieu, une fois à Bichat. On lui faisait des piqûres de morphine.
Il a été obligé de quitter la Ménagère pour ses douleurs ; il ne supportait pas de travailler dans un sous-sol, éclairé au gaz. Il est entré à la compagnie Singer, comme placier, où il est resté jusque dans ces
derniers temps. Il était devenu chef placier et était arrivé à gagner 3S0 francs par mois,. « en comptant la gratte », dit-il.
Dès ce moment il paraît s'être livré à des excès de tout genre. Il buvait passablement; depuis 7 ou 8 ans déjà, il présentait quelques signes d'intoxication alcoolique. Il dormait mal la nuit, avait des cauchemars, des frayeurs, se réveillait en sursaut, inondé de sueur. Se plaignait aussi de l'estomac, de maux de cœur, de nausées.
Le malade prétend n'avoir pas eu la syphilis. Il avoue une blennorrhagie. Il n'a pas eu de boutons, d'éruption, do maux de gorge, de perte des cheveux. Il a toujours passé pour très coureur,, avait des maîtresses, au dire de sa femme.
11 a toujours été assez violent, emporté, battait volontiers sa femme. Mais 3 ou 4 mois avant son entrée, ses colères augmentaient, son caractère devenait encore plus difficile. C'est à ce moment qu'aurait débuté l'affection actuelle. Ces crises de violence s'accompagnaient de changement de coloration de la face, il devenait blanc comme un linge. Les motifs de ces colères étaient généralement futiles.
Au mois d'avril dernier, il a été renvoyé de la maison Singer où il était chef placier, pour des erreurs de compte qui se reproduisaient souvent depuis le mois de janvier. Il avait à rendre compte 3 fois par semaine des sommes qu'il encaissait. A cette occasion un gérant lui faisant observer que dans tous les pays du monde 2 et 3 font 5, il croise les bras et sourit en haussant les épaules.
Comme sa femme lui exprimait ses craintes pour l'avenir en face de la nouvelle situation qui leur était faite par suite de son renvoi, il répond qu'il va gagner beaucoup d'argent en achetant et on revendant des machines. En effet, il se met à acheter chez tous les bric à brac de vieilles machines qu'il ne se donne même pas la peine de marchander et qu'il repeint ensuite dans l'espoir de les revendre très cher: il dépense ainsi toutes ses économies. Il parlait de fonder 20 maisons (jui lui rapporteraient chacune un million par an. Il écrivait à tousses parents de vendre leurs terres, leur bétail, pour venir à Paris où il leur donnerait des places de gérants dans ses succursales.
Dans ces derniers temps il tenait des propos inconvenants devant
sa femme et ses enfants, se mettait nu devant eux, disait à sa femme qu'il profiterait de ses filles rjuand elles seraient grandes.
Quelque temps avant son entrée, il s'est mis à casser toutes les grosses branches des tilleuls de Montrouge, dont il revenait chargé à la maison. Il prétendait vendre le tilleul et se faire avec cela une centaine de mille francs. Il faisait des dépenses exagérées, dépensait par exemple 200 francs dans une journée. Il voulait se teindre les cheveux avec de l'encre rouge.
On n'a pas observé h ce moment d'embarras de la parole.
Il ne se plaignait pas de douleurs dans les membres ; il n'a jamais eu d'attaques d'aucune sorte.
A son entrée à l'asile le malade présente un allaiblissement très marqué de l'intelligence et de la mémoire. Il ne connaît ni le jour, ni l'année, ni son âge.
Il a des idées de satisfaction et de grandeur très prononcées. Il raconte qu'il va monter 10 maisons de vente dans Paris, en 3 mois ; il aura 150 succursales en province. Il peut aussi vendre des bicyclettes. Il espère arriver à une fortune colossale. Il a 50 machines à 200 francs ce qui fait plus de 100.000 francs. Il est obhgé de faire la multiplication par écrit pour s'apercevoir de son erreur. Il est docteur en droit et capitaine au long cours, mécanicien et armurier breveté. Après son droit il a fait sa médecine. A 18 ans, il disséquait avec Paul Bert.
Il a la meilleure petite femme du monde et des petites filles dont l'une est si gentille qu'une personne dans la rue lui a offert 200.000 fr. s'il voulait la lui céder, ajoutant qu'elle aurait une bonne d'enfant qui la lui conduirait tous les jours.
Il fait un roman pour le Petit Journal, qu'il illustre lui-même. Il espère gagner des millions en vendant ses dessins.
Au moment où nous avons recueilli ses urines, le malade était dans une période sinon de dépression, du moins d'apathie et d'indillerence très accentuée.
Comme signes physiques, le malade présente un embarras de la parole manifeste, caractéristique. La langue et les lèvres sont le siège de mouvements fibrillaires. Les mains et les membres présentent aussi un certain degré de tremblement.
Les pupilles sont légèrement inégales, la gauche est plus large, elles réagissent bien à la lumière et à raccomniodation.
Les réflexes rotuliens sont exagérés des deux côtés.
Ces divers symptômes se sont peu modiliés pendant le séjour à l'asile.
L'état général est assez bon. Le malade n'a pas maigri. Il est assez bien musclé et assez vigoureux, le dynamomètre marque 47 à droite, 46 à gauche. L'appétit est régulier, les fonctions digestives. s'accomplissent normalement. Son poids est de 73 kilogrammes, et sa taille de 1 m. 62.
Analyse des urines. — On voit par le tableau qui le concerne (page 90) que Chauv... nous présente une polyurie peu marquée ('U30 au lieu de 1300), une densité très faible (1 ,01 1 5). Il excrète un peu moins d'urée que normalement (23,26 au lieu de 26,50), peu d'acide phosphorique (2,205 au lieu de 3,20) et relativement beaucoup de chlorures (18,Z|5 an lieu de 11).
L'analyse de MM. Klippel et Serveaux est presque identique, avec encore plus de chlorures éliminés.
Obs. III. — Dep... Georges, âgé de 43 ans, entré à l'asile Sainte- Anne, le 4 novembre 1893.
Nous avons noté peu de chose dans les antécédents héréditaires du malade qui nous sont incomplètement connus, le malade ayant depuis longtemps perdu de vue sa famille. Le père est mort âgé, la mère est morte à 50 ans, nous n'avons pu savoir dans quelles conditions. Le malade, seul garçon, a eu 10 sœurs dont deux ont été atteintes d'eczéma. Au moment de la naissance du malade, son père avait 73 ans et sa mère 49.
Le malade n'aurait pas eu de convulsions comme enfant ni de maladies graves, avant celle qui l'amène ici. Il faut mentionner cependant que le malade a eu dès l'enfance de l'incontinence d'urine, et à plusieurs reprises, des poussées d'eczéma.
Il a fait ses études classiques, mais aurait été renvoyé de plusieurs
lycées pour des faits d'indiscipline. Il aurait toujours été d'un caractère très dilTicile. Il est resté dans le Midi après avoir terminé ses études. Il y a vécu largement, sans exercer de profession, et a dépensé en quel- (fues années une assez grosse fortune. A 29 ans, ruiné, peu aimé de sa famille, il est entré dans une compagnie d'assurances aux appointements de 150 francs par mois.
Il s'est marié il y a 8 ans; peu de temps après, sa femme a eu une fausse couche survenue sans raison appréciable ; il y a 3 ans sa femme est accouchée d'un enfant chétif, qui est mort à l'Age de 2 ans 1/2 de méningite.
Nous n'avons pas de renseignements sur l'existence possible de la syphilis, chez le malade.
En dehors des accidents survenus chez sa femme, nous n'avons aucune donnée qui puisse corroborer cette simple'présomption. Le malade ne présente aucune cicatrice suspecte, il n'a pas perdu ses cheveux, n'a pas eu de maux de gorge, ni de céphalalgie, ni d'éruptions autres que ses poussées d'eczéma.
Le malade a toujours été très buveur. Il prenait surtout des apéritifs, beaucoup d'absinthes, trois ou quatre avant chaque repas. Depuis 8 ans que sa femme le connaît, elle lui a vu des pituites le matin, du tremblement des mains, des cauchemars la nuit; il se réveille en sursaut, en proie à de grandes frayeurs, il lui est arrivé souvent de se lever la nuit en criant : Il y a le feu. Il se plaignait aussi de picotements, de crampes dans les membres inférieurs.
A côté de ces signes très nets d'alcoolisme, il faut encore mentionner, à titre d'élément étiologique, un grand chagrin, dû à la mort de son enfant, survenue un an environ avant l'apparition des premiers symptômes de la maladie actuelle.
Il y a 2 ans environ, on s'est aperçu d'un changement notable dans le caractère et les allures du malade. Il est devenu irritable et violent, il se mettait dans des colères violentes pour des motifs absolument futiles. Ces accès de mauvaise humeur, d'ailleurs très courts, s'accompagnaient de changement de coloration de la face qui devenait très pâle.
Le malade devenait jaloux, faisait des reproches injustifiés à sa femme.
L'intelligence aussi était atteinte, il devenait apathique, inactif. La mémoire était alVaiblie, surtout on ce qui concernait les faits anciens.
On n'a pas observé d'embarras de la parole chez le malade, avant son preiniiu' ictus. Il a eu en effet,, il y a 18 mois, à son bureau, une attaque d'épilepsie partielle qui a duré environ 5 minutes. Le malade a eu des secousses convulsives dans le bras gauche d'abord puis dans la l'ace. Il n'est pas tombé, n'a pas eu de perte de connaissance. Mais |)endant un quart d'heure il a présenté de l'aphasie, et pendant quelques jours une gêne notable dans la parole.
Il a eu 4 ou 5 accès semblables depuis cette première attaque et chaque fois l'embarras de la parole se trouvait plus accentué à la suite de ces accidents. Il a perdu connaissance ime fois et est tombé au cours d'un accès.
Le malade n'a pas présenté de délire bien accentué avant son séjour à l'asile. Cependant il racontait q ses amis qu'il allait avoir beaucoup d'argent, pour racheter ses propriétés, qu'il allait gagner 2.000 francs par mois, etc.
Depuis la même époque les- symptômes de la maladie se sont considérablement accentués, le malade est devenu de plus en plus faible intellectuellement ; les sentiments moraux aussi ont subi un affaiblissement notable : le malade a commis de nombreuses indélicatesses, en particulier un faux en écriture qui a motivé son renvoi de la maison où il était employé.
Il est devenu négligent de sa personne, mangeait malproprement et gloutonnement.
Les fonctions génitales sont aussi notablement amomdries.
Il a beaucoup maigri.
État actuel. — Le malade est un homme d'assez grande taille (1 m. 75) il est assez amaigri, il pèse 68 kilogs. La face est hébétée, inerte. La commissure labiale gauche est tombante, et l'on s'aperçoit en faisant l'aire des mouvements qu'il existe une hémiplégie faciale gauche, mas- ([uée tout d'abord par l'effacement général des rides de la face. La langue n'est pas déviée mais présente des mouvements fibrillaires très |)rononcés. 11 y a aussi du tremblement des lèvres très accentué aussi
bien à droite qu'à gauche, surtout lorsqu'on l'ait parler le malade. L'embarras de la parole est tout à l'ait caractéristique.
Le malade a une hémiplégie de tout le côté gauche.
Le tremblement est plus marqué à gauche, ce sont des secousses irrégulières, des sortes de décharges.
La main droite donne 45 au dynamomètre, la main gauche ne donne que 29.
On ne trouve sur le tronc et les organes génitaux aucune cicatrice, aucune trace de syphilis.
Les membres inférieurs sont amaigris, faibles surtout à gauche. Le malade ne peut sauter à cloche-pied.
Les réflexes rotuliens sont faibles à droite, exagérés cà gauche. Il n'y a pas de trépidation épileptoïde.
Les pupilles sont inégales, la pupille gauche plus large ne réagit pas à la lumière, ni à l'accommodation ; ces signes sont moins accentués à droite.
Comme signes psychiques, le malade présente un affaiblissement intellectuel très manifeste. Il ne sait ni le jour, ni le mois, ni l'année. Il ignore depuis quel moment il est à Sainte- Anne, il dit 2, 3 mois, alors qu'il y est entré il y a plus d'un an.
Il a des idées de satisfaction des plus nettes.
Je me porte bien, la cuisine est bonne. Je viens de boire du lait délicieux.
Je pèse 73. Je suis fort.
Il présente quelques idées de grandeur. Il est riche.
Il a quelques millions chez Rothschild. Il a 4 montres en or. Sa femme, couturière, faisait des robes à des femmes très riches qui lui doivent des millions.
Il a 5, 6 chevaux et autant de voitures.
Il a des chemises bleues, des bas bleus, des bas rouges.
Analyse des urines (tableau page 90).
Il résulte de ce tableau que Dep..., a unepolyurie assez marquée avec densité de l'urine très faible, abaissement léger du taux
de l'urée, diminution plus grande de l'acide phosphorique et augmentation légère des chlorures.
L'analyse qui est h la fin du tableau date de 1892 et a été faite par M. Gautrelet à une époque où le malade ne paraissait pas encore atteint de paralysie générale ou du moins J'on n'avait pas encore diagnostiqué cette affection.
Le diagnostic était à cette époque : neurasthénie avec dyspepsie hyperchlorhydrique.
Nous dirons bientôt dans nos conclusions ce que nous devons penser de ce diagnostic.
Obs. IV. — Cheni., Emile, câgé de 33 ans, entré dans le service de la clinique le 5 janvier 1894.
Antécédents héréditaires. — Père mort à 45 ans, était très violent, très emporté, surtout dans les derniers temps. Accès de délire deux ans avant sa mort ; il fallait plusieurs hommes pour le maintenir. Buveur, tenait un café à Evreux. Mère, pas nerveuse, bien portante. 2 frères; l'un est à Bicêtre, atteint de chorée chronique ; n'est pas dans un service d'aliénés, l'autre est bien portant, contrôleur d'omnibus, ancien sous-officier.
Antécédents personnels. — Bien portant comme enfant ; n'a pas eu de convulsions, pas de maladies graves. A été au lycée d'Evreux. Il apprenait assez facilement, était inteUigent, au dire de la mère, mais indiscipliné, désobéissant. Il faisait l'école buissonnière, ne cherchait qu'à s'amuser. Il a été au lycée jusqu'en 4« ; puis cà l'âge de 15 ans, il a été placé dans une maison de draperies, mais il n'a jamais pu rester nulle part. Il n'est pas resté longtemps au régiment. Il a été réformé pour ses dents, qu'il a très mauvaises. Puis il a été garçon de café, d'abord à Rouen, puis à Paris, à Bullier, chez Marguerie, où il servait en dernier lieu.
Dès cette époque il se serait livré à des excès de tout genre, excès de boisson, excès de femmes. Je faisais la vie au quartier latin, dit le malade. Il buvait beaucoup d'absintbe. Il nie avoir eu la svnhilis- on no Hiedeh ' , '
— so —
trouve aucune cicatrice, aucune trace f|ui puisse infirmer le dire du malade. La famille, de son côté, ne peut fournir aucun renseignement à cet égard.
Le début de la maladie paraît remonter à 2 ans au moins. A cette époque on a remarqué un cliangcment très net dans les allures et le caractère du malade. Il est devenu indifl'érent, apathique, ne travaillait plus avec le môme entrain. Souvent de petites indispositions, fatigue, constipation, manque d'appétit, l'arrêtaient dans son travail ; il a eu il y a quelques mois sur la joue gauche, près de l'oreille, un phlegmon.
La mémoire baissait considérablement. Le malade oubliait de payer sa chambre à l'hôtel qu'il habitait, chez le boulanger il prenait des petits pains et partait en oubliant de payer. Il égarait les objets, ne savait plus où il avait mis ses affaires. Depuis deux ans, il néghgeait complètement sa mère à laquelle il ne rendait plus visite, tandis qu'avant il venait la voir assez souvent et régulièrement.
Depuis le mois de novembre 1893, on a observé un léger embarras de la parole. Il cherchait ses mots, la prononciation devenait traînante.
Il y a 10 jours, la patronne de son hôtel lui a donné congé parce qu'il faisait du bruit dans sa chambre, se disputait avec sa maîtresse. Pour déménager de cette chambre dont il avait la clef, il a cassé un carreau par lequel il jetait dehors les objets. [1 est parti avec sa maîtresse, a déposé ses objets dans un hôtel, puis en oubliant l'adresse, il est allé coucher dans un autre hôtel. Le matin, n'ayant pas d'argent pour payer cette chambre, il a été arrêté. Le commissaire de police frappé de l'étrangeté de ses allures l'a envoyé à l'infirmerie spéciale du dépôt.
Voici quel est son état actuel : la mémoire a passablement diminué. Le malade ne peut dire à quel moment il est entré iî Ste-Anne, il sait que c'était en hiver. Interrogé sur la date de ce jour, il prend dans sa poche un journal et en lit la date. Il n'aurait pu le dire.
Par contre, les souvenirs moins récents sont plus tenaces.
Le malade peut réciter des vers de Rolla, de Musset, et d'autres morceaux qu'il a appris au collège. Il récite en bredouillant, l'embarras de la parole est très accentué.
Il a quelques idées de satisfaction. Il est fort, bien portant, pèse 180, il pourra un jour avoir 1.200 francs de rente, il sera décoré.
Il est un des meilleurs cuisiniers do Paris, son père était cuisinier, il a hérité de sa boîte d'outils. Margucric l'a nommé membre de la Compagnie de l'Etoile.
Il a do hautes relations. Il connaît intimement Mme Séverine, il est ami de Rochefort, du général J3oulanger. Le capitaine Binger voulait l'emmener en Afrique. Il chante bien, il a une belle voix.
L'embarras de la parole est caractéristique ; il s'accompagne de tremblement de la langue et des lèvres.
La pupille droite est plus large. Les pupilles réagissent à la lumière et à l'accommodation.
Les réflexes rotuliens sont conservés, il n'y a pas de troubles de la sensibilité.
Le malade, bien qu'amaigri, mange d'assez bon appétit, ses fonctions digestives sont régulières.
Analyse des urines (tableau page 88).
En résumé on voit une polyurie légère, un abaissement de la densité, de l'urée, de l'acide phosphorique, un accroissement léger de l'acide urique et une augmentation des chlorures moindre que celle que MM. Klippel et Serveaux signalaient en juillet
Obs. V. — Ch... Marie, âgée de 35 ans, entrée le 21 septembre 1892 dans le service de la clinique de l'asile Sainte-Anne.
On trouve dans les antécédents héréditaires de la malade des accidents nerveux et alcooliques du côté maternel.
La mère, âgée de 63 ans, jardinière, a eu il y a 18 mois plusieurs ictus avec perte de connaissance, à la suite desquels elle est restée hémiplégique. Elle est actuellement soignée à l'bôpital d'Avallon. Elle avait des habitudes alcooliques. Pendant les quelques années qui ont précédé, ello. dormait mal, avait des cauchemars, des pituites le malin.
Comme jeune femme, elle aurait eu des attaques d'hystérie jusqu'à l'âge de 30 ans.
Une tante maternelle, actuellement âgée de 60 ans, est également héiniplégi(]ue du côté gauche.
Le grand'père maternel est mort à 77 ans de fluxion de poitrine.
La grand'mère maternelle est morte hydropique à 48 ans.
Le père de la malade, jardinier, est mort à 56 ans. Il paraît avoir succombé à une affection pulmonaire, d'après les renseignements peu précis qui nous ont été donnés. Il n'était, dit-on, ni buveur ni nerveux. Il était syplùlitique, avait des accidents tertiaires au moment de sa mort.
La malade a 1 frère et 4 sœurs.
Le frère qui a 37 ans est employé dans une maison de grains ; il est débile, sait à peine lire et écrire, bien qu'ayant été à l'école jusqu'à l'âge de 12 ans. Il est alcoolique, il a du tremblement très accentué des mains.
Les sœurs de la malade sont bien portantes. L'une d'elles blanchisseuse à Paris, a un fils intelligent, bien constitué, bon sujet.
Une autre, plus jeune, jolie mène une existence un peu mouvementée.
La malade a un fils de 15 ans, chétif, de caractère difficile, mauvaise tête, dont on n'a rien pu faire. Il ne veut pas rester chez les patrons où on l'a placé.
Nous relevons dans les antécédents personnels de la malade des éléments étiologiques importants, la syphilis, l'alcoolisme, des excès de tout genre. Voici, du reste, son histoire :
La malade n'a eu, dans l'enfance, ni maladies graves, ni convulsions. Elle est allée à l'école jusqu'à l'âge de 12 ans, elle apprenait assez facilement, elle lit et écrit assez bien, mais n'a jamais su calculer.
Mariée à l'âge de 17 ans et demi, avec un maréchal-ferrand, elle n'a pas été heureuse en ménage. Son mari la maltraitait, elle l'a quitté au bout d'un an. Après la naissance d'un enfant, olle s'était placée comme nourrice chez une dame du pays, dont le neveu n'eut pas de peine à la décider a le suivre à Paris. Elle vécut avec lui pendant deux ans et paraît s'être livrée dès ce moment à des excès de tout genre. Elle vivait
largement, elle fréquentait les théâtres, les restaurants à la morte, eu un mot, s'amusait beaucoup, dit-elle. Le jeune homme avec lequel elle vivait l'ayant quittée, elle entra comme ouvrière dans une fabrique de casquettes, les patrons s'intéressèrent à elle, la surveillant de près, de sorte qu'elle paraît avoir mené pendant quelques années une existence plus régulière. Mais cela ne dura pas, elle ne tarda pas à les quitter pour reprendre ses habitudes déréglées. Elle eut de nombreuses aventures, et contracta vers cette époque, c'est-à-dire il y a environ 10 ans, la syphilis.
Les symptômes qu'elle a présentés sont très nets. Elle a eu une éruption, a perdu ses cheveux; puis elle a eu des plaques muqueuses aux lèvres, à la gorge, aux parties. Elle a eu aussi des maux rte tête violents, localisés en un point fixe^ reparaissant à la même heure, la nuit et durant quelques heures. Elle a été soignée à l'hôpital St-Louis, y est restée quelques jours couchée, puis elle a suivi le traitement pendant quelques mois, en venant à la consultation. On lui donnait des pilules, rte la liqueur de van Swieten, de l'iodure de potassium.
La malade a suivi ce traitement pendant 6 mois. Depuis ce moment, elle a encore présenté des accidents de nature syphilitique ; elle avait encore des plaques muqueuses deux mois avant son entrée à l'asile.
La malade vit depuis 5 ans environ avec un employé des postes que son service oblige à des absences fi^quentes, pendant lesquelles elle se livrait à des excès de toute sorte. Elle a continué à boire, en particulier du cognac, de la chartreuse, du Champagne.
Depuis 3 ans au moins elle présente des signes d'intoxication alcoolique, elle souffre de maux d'estomac, elle a des pituites le matin, elle rend des glaires, ressent une douleur vive à l'épigastre. Elle dort mal, a des cauchemars, se réveille en sursaut, se plaint rte crampes, rte picotements rtans les jambes. Elle ne paraît pas avoir eu jamais rt'accès rte rtélire toxique; elle a toujours été très nerveuse, niais elle n'aurait jamais eu d'attaques, cependant. Elle était très émotive ; un jour qu'on lui retirait avec un mouchoir une paille qui lui était entrée daus l'œil, elle eut une syncope.
Elle a toujours été très mal réglée.
Le di'but rte l'affection parait remonter au mois rte juin 1892. A ce
moment, on a observé un cliangemeiil notable dans le caractère de la malade. Elle devenait i'antascjue, bizarre, irritable; c'étaient des pleurs et des rires sans motifs. Elle s'excitait par intervalles, ne pouvait rester on place, voulait accompagner partout les personnes qui l'entouraient. La mémoire était faible, surtout en ce qui concernait les faits récents, mais cet alfaiblissement datait déjà de 1890, environ.
On n'a pas observé de troubles de la parole, avant l'entrée de la malade à l'asile.
Elle se livrait à des actes qui révélaient un certain degré d'inconscience ; par exemple elle prenait pour arroser les fleurs qu'elle avait sur sa fenêtre un grand seau plein d'eau qu'elle versait tout d'un coup, au grand déplaisir des locataires qui se trouvaient au-dessous, et des passants.
A ce moment aussi, elle accusait des douleurs dans les bras, les jambes. Enfin peu de jours avant son internement, elle a eu une attaque épileptiforme. Elle est tombée brusquement et s'est fait une contusion à la banche, dont les traces étaient encore visibles lors de son entrée. Il n'y a pas eu de paralysie consécutive à cet accès,
A son entrée, le 21 septembre 1892, la malade présentait tous les signes psychiques et physiques de la paralysie générale. L'alfaiblissement de la mémoire est manifeste. Elle ne sait ni la date, ni le moment de son entrée, ni son âge.
« Nous sommes au mois de mai, nous sommes eu 1870. Je ne le sais pas au juste ».
Il y a 20 jours qu'elle est ici ; c'est une maison de santé. Elle a 20 ans et elle est née en 18S7. Elle se souvient de son adresse à Paris, et peut aussi dire le nombre de ses frères et sœurs.
Le malade présente des idées de satisfaction et de grandeur. Elle se trouve très heureuse, elle est très bien ici. Elle a beaucoup lu, elle sait très bien calculer; elle sait extraire des racines carrées et cubiques. Elle est forte en histoire et on géographie. Elle a concouru au prix de Rome.
Il y a aussi chez elle des idées bypochondriaques, par moments. Elle est malade parce qu'elle a été empoisonnée avec de la bière sali-
cylôc. « Je pars aujourd'hui chez le docteur!.., pour me faire soigner, je ue suis pas forte, j'ai mal dans le ventre ».
Comme signes physiques, la malade présente des trouhlos assez accentués de la parole, elle hésite à certains moments, il y a des accrocs au milieu d'une phrase, quand on l'ait causer ou lire la malade.
Les pupilles sont égales ou presque égales, de dimension normale, réagissant à la Inmière et à l'accommodation.
Il n'y a pas de troubles de la sensibilité.
Il n'y a pas de signe de Romberg. La malade marche bien à clochepied, peut croiser les jambes sans difficulté.
Les réflexes rotuliens sont exagérés des deux côtés.
Au mois de novembre 1893, on constate que sous l'influence de la lumière et de la distance les pupilles se contractent inégalement. Les autres symptômes restent sensiblement ce qu'ils étaient, jusqu'à l'époque actuelle, il s'est produit plutôt une légère rémission.
Les troubles de la parole sont moins accusés, la malade prononce mieux les mots difficiles.
Elle est calme, travaille à la couture.
Son état général est satisfaisant, elle mange régulièrement ; elle n'a pas maigri beaucoup depuis le moment de son entrée.
Analyse des urines (Voir le tableau p. 92). En se rappelant que les quantités excrétées par la femme sont moindres que les quantités des mêmes matériaux chez l'homme :
Chiffres normaux : Urine 1050 ce.
Urée 21 gr.
Acide phosphorique. 2 » 60 on voit qu'il y a ici une polyurie bien nette quoique faible, une densité à peu près normale, une excrétion d'urée et d'acide urique un peu supérieure à la normale, une quantité d'acide phosphorique éliminé inférieure, et un peu d'hyperchlorurie. Il y a des traces d'albumine, des peptones et de l'acétone.
Les nombres de MM. Klippcl etServeaux sont ici encore iden-
tiques aux nôtres mais un peu exagérés, il y a moins d'acide phosphorique éliminé et plus de chlorures. L'urée est, comme dans nos analyses, un peu augmentée.
Oi3s. VI. — Gii... Marie, âgée de 39 ans, entrée le 26 janvier 18<,)2 dans le service de la clinique de l'Asile Sainte-Anne.
Antécédents héréditaires. — Grand'mère maternelle morte hémiplégique après une attaque d'apoplexie.
Grand-père maternel, mort h 87 ans, très vigoureux, taillé en hercule.
Mère 76 ans, bien portante, ne présente aucune particularité à noter au point de vue nerveux. Elle vient voir sa fille, est très solide pour son âge.
Oncle maternel mort à 63 ans, aphasique et hémiplégique du côté droit, à la suite d'une attaque survenue S ans avant la mort.
Tante maternelle morte à 76 ans, sourde-muette depuis l'âge de 3 ans.
Grands-parents paternels morts âgés.
Père, bien portant, 74 ans, bien constitué, gai, pas buveur.
Un oncle paternel mort du foie à 60 ans, alcoolique.
Un autre oncle mort jeune du choléra.
Une tante paternelle bien portante.
La malade a 5 frères et une sœur.
Deux frères sont morts, l'un de la poitrine, l'autre de la lièvre typhoïde. Les trois autres sont bien portants, mariés. La sœur de la malade est en Russie, mariée à un ouvrier fondeur ; elle a des enfants bien portants, les frères en ont également.
Comme on le voit, il y a peu de chose à noter dans les antécédents héréditaires de la malade, sauf deux cas d'hémiplégie, du côté maternel.
Antécédents personnels. — La malade est née à Glichy et y a vécu jusqu'à sa vingtième année. Elle n'a pas eu de convulsions ni de maladies graves de l'enfance.
Elle a parlé et marché de bonne heure.
Elle a été à l'école jusqu'à l'âge de 12 ans ; elle apprenait comme les
autres, dit son frôre. On n'a rien noté chez elle d'anormal au point de vue psychique. Elle ne s'est signalée par aucune hizarrerie, n'était pas d'un caractère difficile, s'entendait hicn et s'amusait avec les fillettes de son âge. Elle était gaie, « boute-en-train ».
Réglée à 14 ans, elle a traversé sans encombre cette période de son existence. Elle n'a jamais eu d'anémie, de flueurs blanches, d'irrégularité de la fonction menstruelle. Au sortir de l'école elle a été en apprentissage comme couturière ; puis elle s'est établie pour son compte, elle allait « en journée bourgeoise ». Jusqu'au moment de son mariage, elle a vécu dans sa famille et sa conduite aurait été irréprochable. A 20 ans elle s'est mariée et à partir de ce moment, elle a cessé de travailler, pour ne plus s'occuper que de son intérieur. Le mari, chef de cuisine chez de riches particuliers, avait son logement en ville et sa femme tenait son ménage. Il suivait ses maîtres lors de leurs déplacements et emmenait sa femme. Ils ont passé ainsi quelques saisons en Italie, en Angleterre. De plus il a été chef pendant 3 ans au Grand Hôtel de Bellagio, sur le lac de Côme. Pendant cette période et jusqu'au début de la maladie actuelle, elle n'a eu aucun sujet d'ennui ni de chagrin et a continué à vivre heureuse, gaie, bavarde. Elle n'a pas eu d'enfants ; elle a eu une fausse couche de six mois dans les premiers temps de son mariage. C'est là un élément insuffisant, en l'absence de tout autre symptôme, pour admettre l'existence de la syphilis chez la malade. Elle n'a en eCFet jamais présenté aucun autre accident qui puisse y être rapporté. Elle n'a jamais perdu ses cheveux, n'a pas eu d'éruption ni de maux de gorge, ni de céphalalgies. Le mari de la malade, bien constitué, bien portant, affirme n'avoir jamais eu la vérole. Quant aux habitudes alcooliques de la malade, bien qu'elles soient aussi niées formellement par la famille, nous en avons des preuves nombreuses, en dehors de l'aveu de la malade elle-même. Elle raconte que depuis de longues années elle prenait en se levant deux grands verres de vin de quinquina, elle buvait <à déjeuner une bouteille de bordeaux et assez souvent du Champagne, ainsi qu'à dîner. Dans le courant de la journée elle buvait plus particulièrement du thé additionné d'un demi-verre de rhum. N'a jamais bu d'absintheM^a malade, que ses parents représoiileiit cnninic très sobre, connaît par l(Mir
nom tous les grands crûs de France, ce qui semble indiquer une certaine expérience personnelle. Depuis longtemps elle dort mal, a des cauchemars, des pituites le matin, du tremblement des mains. De plus elle est entrée à l'asile en plein délire alcoolique avec excitation, violente ballucinnlion de la vue, terreurs, tremblement généralisé, sueurs profuses.
Le début de la maladie paraît remonter à 5 ou 6 mois avant son entrée. Son caractère changeait, elle devenait sombre, disait qu'elle s'ennuyait ; un rien la contrariait, elle se mettait en colère pour des motifs futiles. De plus la mémoire diminuait surtout pour les faits récents. On avait aussi remarqué qu'elle parlait dillicilement, elle disait ellemême que sa langue ne voulait plus tourner.
Environ 4 ou 5 mois avant l'entrée, elle paraît avoir eu une attaque apoplectiforme : elle était seule dans sa cuisine, on l'y a retrouvée étendue par terre sans connaissance ; elle n'a pu dire ce qui lui était arrivé. Depuis ce moment elle n'a pas eu d'autres attaques congestives.
Elle n'a jamais présenté de douleurs dans les membres.
A la période de dépression qui a caractérisé l'éclosion de la maladie, succède bientôt, sans doute sous l'influence de nouveaux excès de boisson, une phase d'excitation, qui nécessite au bout de peu de temps l'admission de la malade dans un asile.
A son entrée à Sainte-Anne, la malade présente des signes indéniables de délire alcoolique. Elle est très agitée, sans cesse en mouvement, appelle, chante, frappe à coups redoublés à la porte de sa cellule. Depuis plusieurs jours d'ailleurs, avant son entrée, l'insomnie était complète. Elle a des hallucinations de la vue, de l'ouïe, de l'odorat. Les hallucinations de la vue ont les caractères que l'on retrouve habituellement chez les alcooliques hallucinés. Elles sont terrifiantes, mobiles, multiples. Elle voit de grands chiens noirs qui s'élancent sur elle pour la mordre ; ces chiens sont plus grands qu'elle, dit la malade, de gros rats traversent sa cellule. Elle voit des chevaux qui courent et rentrent dans la muraille.
Elle a également des hallucinations de l'ouïe et de l'odorat. Des voix l'injurient, on l'appelle crapule, vache, etc. Elle sent, dit-elle, des odeurs de peste, de fumier.