Document n® II, cote une
14 RECHERCHES SUR MOUËRE.
voir mis au monde cet inimitable génie Dans le peu de livres qu'elle possède, se trouvent la Vie des hommes illustres et la Bible; on verra chez Molière deux exemplaires de Plutarque, l'un à Paris, l'autre à Auteuil,et une Bible ; ces livres lui venaient-ils de sa mère ? c'est ce qu'il est impossible d'affirmer ; mais II est incontestable que, tout enfant, il les eut sous les •yeux, et lors même qu'on ne voudrait voir dans cette Vie des hommes illustres qu'un « Plutarque à mettre les rabats » de Jean Poquelin, ce fait n'en est pas moins remarquable et significatif. Les époux Poquelin occupaient dans la maison de la rue Saint-Honoré, une boutique avec salle à la suite servant de cuisine et probablement de salle à manger, et au-dessus dé cette salle une soupente ; entre le rez-de-chaussée et le premier étage se trouvait une sorte d'entresol dans lequel étaient la chambre à coucher et un cabinet; le premier étage était transformé en magasin. La chambre au-dessus de la boutique et qui a vue sur la rue Saint-Honoré est évidemment celle des époux Poquelin, celle où a dû naître Molière. Si l'on veut se figurer l'aspect de cette chambre et se former une idée de ceux qui l'habitaient, il faut, après une visite aux musées de Cluny et du Louvre (collection Sauvageot), et après avoir feuilleté l'œuvre d'Abraham Bosse, relire l'inventaire de Marie Crasse. On distingue alors de chaque côté de la cheminée, garnie de ses grande chenets en cuivre jaune, deux petits sièges analogues à ceuxque nous nommons Causeuses et que les bonnes bourgeoises du dix-septième siècle appelaient des Caquetoires ; ils sont un peu usés et l'on a dû s'y asseoir souvent auprès du feu pour caqueter à son aise, comme dit Puretière. Au milieu de la chambre est « une grande table à sept colonnes, de bois de noyer, ferinant par les deux bouts, garnie de son tapis Vert à rosette de Tournay. » Le centre d'un panneau est occupé par un de ce& meubles en forme de buffet, si recherchés aujourd'hui, dans lesquels on renfermait les objets les plus pré? deux etqji'on désignait sous le nom de Cabinet; celui de Marie Cressé est en bois de noyer marbré, à quatre portes.au guichets fermant à clef et « garni par dedans de satin de
Bruges. » Dans le milieu d'un autre panneau est le meuble fflôt comme un grand coffre, que nous appelons encore bahut et dont les ferrures étaient presque toujours curieusement historiées ; ce bahut, posé sur un pied de bois de noyer « marqueté et marbré, » est couvert de « tapisserie à Taiguille, à fleurs, rehaussée de soie. » Sur ce bahut est posé un petit coffre contenant un autre coffret; le plus petit de ces coffrets couvert « de mtoe tapisserie » devait servir à serrer les bijoux. A côté de ces meubles et le long des murs sont rangées six grandes chaises à dossier très-élevé « couvertes de tapisserie à fleurs, rehaussée de soie. « Le lit à pente de serge de Mouy vert brun, avec des passements, des crépines et des franges de soie, est garni d'une couverture de parade ; dans la ruelle est le fauteuil ou fcmdesteuU^ siège d'honneur occupé quelquefois par le médecin ou par le confesseur. Enfin la chambre des époux Poquelin est tendue d'une tapisserie de Rouen sur laquelle sont accrochés cinq tableaux et un miroir de glace de Venise.
Le mobilier que l'on vient de voir ne paraît pas trop extraordinaire chez la femme d'un tapissier, mais tout le reste dépasse d'une manière inattendue le luxe, le corafortàbh si l'on veut, de la chambre à coucher. Les habits de Jean Poquelin sont en belle serge d'Espagne noire ou grise et garnis de boutons d'or, ou en « taffetas noir à la Napolitaine. » Les cotillons de Marie Grosse sont en gros de Naples, en ratine de Florence ou en moire de couleur changeant. Leur linge de corps e»t en toile de fin lin ; les nappés et serviettes sont de toile damassée et ouvrée; les belles etlourdeapièces^'argenr terîe ont des anses et des pieds en vermeil. Les. bijoux de Marie Gressé sont en grand nombre et ma^ifiques ; ce sont des bracelets, colliers et pendants d'oreflles en perles fines ; une agrafe ou enseigne d'or émaillé,. au milieu de laquelle est une agate entourée d'émeraudeset de rubis ; des chaînes et diaînons d'or et « deux ceintures de pièces d'or. » Dans l'ai* guille pour retenir les cheveux est enchâssée une perle ; le bout de chaîne pour suspendre la montre, l'anneau pour te-
nir le manchon sont en or. Les < montres d'horloge » sont en or émaillé ou en argent ciselé ; les quatorze bagues sont ornées de diamants, d'émeraudes et d'opales ; Tune d'elles a pour chaton une tête de nègre en émail. Les objets de piété ne sont pas moins riches : aux chapelets en nacre de perle sont suspendus : < un petit Saint-Esprit d'or où il y a un diamant, » des croix d'or et un reliquaire en cristal ; le bouton du sinet qui sert à marquer les pages du livre d'heures est orné de perles fines ; les petits anneaux d'or donnés par la grand'mère Marie Asselin à sa petite-fille Madeleine Poquelin sont encadrés dans « une bordure de, pièces d'or avec petites perles. » Il n'y a pas jusqu'aux < ustensiles de petit ménage » qui ne soient en argent. Parmi tous ces objets on aime à voir Marie Gressé conserver avec soin, dans un coffret couvert de tapisserie, le linge qui a servi à ses enfants sur les fonts de baptême.
L'énonciation des marchandises existant dans la boutique et en magasin justifie complètement ce qu'a dit M. Bazin de la profession de tapissier exercée par le père de Molière : « Il ne faut qu'avoir vu quelques débris des ameublements de ce temps-là, des tentures qui couvraient les murailles ou qui enveloppaient les lits, pour comprendre que ce n'était pas là un bas commerce, une pauvre et mesquine industrie. * » Les titres et papiers constatent des afiaires nombreuses et florissantes qui triplent au moins le capital apporté en mariage par Jean Poquelin et la somme de deux mille livres « en pistoles, écusd'or et douzains, » représente bien la dot de Marie Gressé.
Le beau-père de Jean Poquelin, Louis de Gressé, avait à Saint-Quen, dans la grande rue de ce village, une belle propriété avec cour, étables et jardin ; c'est là que, le dimanche, dans la belle saison, on devait conduire les enfants chez leur grand-père pour respirer un air plus pur que celui du vieux Paris. L'inventaire des objets restés dans la chambre de cette maison occupée par les époux Poquelin prouve qu'on trouvait là tout ce qui était nécessaire pour passer une nuit ; on