‹ Recherches sur Pierre l'Hermite et la CroisadeChapitre 12 sur 33 · MON CHER SECRÉTAIRE · texte numérisé non relu

MON CHER SECRÉTAIRE

Je VOUS adresse cette lettre en réponse aux nouveaux articles sur Pierre l'Hermite, publiés par M. Grandgagnage, président à la cour de Liège, dans le Bulletin archéologique liégeois, et VOrgane de Huy : par Mi B. G. I)umorlier. membre de la chambre des représentants, dans l'Emancipation, le Journal de Bruxelles, la Gazette de Liège, la Revue catholique de Louvain, etc. (dont presque tous les journaux belges ont rendu compte en termes louangeurs) et par M. Ch. De Thier, dans l'Organe de Huy.

Mes lettres, et surtout le savant article de M. Hardouin, ont allumé la guerre et chacun de nous marche à la conquête de Pierre l'Hermite, comme autrefois ce dernier à la conquête de Jérusalem, en criant : Diex el volt I

11 ne sera pas dit que nous laisserons tomber notre antique héritage aux mains de l'étranger, suivant les paroles de Jérémie, rapportées par M* Grandgagnage; nous lutterons d'estoc et de taille contre nos ravisseurs, et, puisque Pierre l'Hermite nous appartient, de par les chroniqueurs et les traditions, nous le garderons sans vergogne (2).

(1) Le Bulletin des antiquaires de Picardie, auxquels j^avais envoyé cette lettre à la hâte et sans la corriger, me faisant dire par erreur des choses contraires à ma manière de voir et pea en tapport avec là synthèse de mes recherches , je réimprime ici ma lettre à mon ami lo secrétaire perpétuel, avec les changements nécessaires.

Cette lettre devait paraître dans le Bulletin de Juillet, mais ce bulletin ayant été retardé par soite de diverses circonstances, elle n^a pu, tout en ayant été écrite avant mes Recherehet^ être imprimée qn^après celles-ci.

(2) Quelques personnes m^ayant reproché de m'^étre occupé avec tant d^intérét de Pierre VHermite^ qu^elles ne considèrent que comme un accident historique, je dois dire ici qn^il nVu'trait dans mon esprit ni de blâmer, ni de louer cet homme remarquable dans deux lettres familières, écrites dans le simple but de jetter un peu de clarté sur une question nationale et archéologique. Quant à Pappréciation du personnage et de ses actes, des historiens exercés l*ont entreprise avec trop de talent pour que j^essate ici d^aborder longuement une question qui est encore, & Thenre qn^il est, le sujet des disputes de deux écoles d^opinions différentes et que la nature de ces recherches ne me permettait pas d** aborder plos philosophiquement que je Tai fait.

Voici quelques nouveaux renseignements pris sur les lieux, concernant Pierre VHermite, auquel la ville d'Amiens vient depuis quelques jours d'ériger une statue (1). Permette^-ipoi de les faijre s^iyre 4^ quelqiies eoqsidéralions qui viennent à l'appui de l'opinion que nous avons tous sur la naissance de ce célèbre et singulier personnage.

La PIERRE qui portait l'inscription que je vous ai rapportée dans une de mes Jettres, « s'est rompue, au rapport de J^elart , lors de la translation de 1654. De » Feller {Dictionnaire historique) , as$i^e que la pierre sépulcrale , avec l'épi- » tapha de cet homme illustre , a disparu Iprs des dernières réparations faites à » l'église, et que la grotte (ob il fut enterré) a élé comblée. L'abbé de Feller » était mal informé quant au dernier point. La grotte n'a jamais été comblée, » elle existe encore aujourd'hui. Quant à la disparition de la pierre, elle n'a n>n » qui surprenne : les débris auront été employé^ comme matériaux, d

GoRRisSEN, Hist. de Huy, p. 77.

Vous voyez, mon cher secrétaire, que les Hutois n'ont jamais beaucoup tenu à leur grand homme.

Je trouve dans le même auteur le fait suivant, fort contestable, comme vous le verrez plus loin :

» Les reliques de Pierre V H ermite soustraites aux fureurs révolutionnaires, » out élé apportées, dit-on, à l'église cathédrale de Namur. Le squelette, au )) ftire des témoins oculaires, était bien conservé. U accusait un homme de » petite taille; le thorax était remarquable par son étroitesse. »

GORRISSEN, p* 77,

Ecoutons maintenant ce que dit M. le baron De Villenfagne dans ses Recherches sur l'histoire delà ci-devant principauté de JUége. (Liège, CoUar^in^ 1817).

« En 1242, le pieux Pierre VHermite était encore en grande vénération dans » l'abbaye de Neuf-Mostier. On tira, cette année, son corps de terre, et les reli- » gieux le transportèrent dessous l'église de cette abbaye (CyiapeaumJle). Un » siècle après, selon le jésuite Fisen (dans ses Flores, eccles, Léod, art. » Pierre VHermite) t on le renferma daï>s un ^épijilçFe de n^arbre que l'on posa » dans cette église ] il y était encore alors tout entier , et i| avait une longue

(l) Le iBolletin me fait ici donner des louange» à M. Gédéon Forcevillo, qni n^avait pai besoin de mon approbation pour Être un homme de talent; la statue de Gresset est là poorle pronver. Je dois cependant avoner que je n^ai pas vu la statue de ^. Forceville et quMl me serait par coo>^ quent difficile déjuger de son mérite. Je regrette qn^à propos de Tannonce de ma disserUtioOf M. Djdron ait cru, dans sets Annales archéologiques, devoir attaquer la statpe de notre coli^go^ d'une manière aussi vive. M. Didron est assez bon connaisseur des choses d^art pour leur accorder, quelque imparfaites qu'elles puissent être, une critique raispnnée au liço d'imfi bootade qu^il n'a pas copiée à coup sûr du Bourru bienfaisant.

» barbe* ainsi que les pèlerins la portaient (i). Un autre auteur nous apprenci » iDiiia Virgo Sartensis, 1659) (3) qu'on le retira de ce sépulcre, en 1633, » par ordre du nonce Garaffa, et qu*on le mit dans une eaiise décente, i»

(VlLLËNfACNB, p. 531.)

Il fallait que le 69rcu6tl de pierre, dont parle le Nécrologe de H. Grandgagnage, ne fut pas plus solide que le sépulcre de marbre du jésuite Fisen, {Mur qu'il y eût nécessité de transporter en 1633 les restes de Pierre VHermite dans une caisse décente»

Écoutons encore M» de Villenfagne^ il (marsuit :

« Si cette caisse est la même que celle qui existait ée nos jmts, elle n'était n rien moins que décente* J'ai en la curiosité, eii 1786, d'aller voir les restes de » ce fameux (iersonnagef; ils étaient alors dans une caisse de bois très-mes- » quine qu'on a^àit placée dans ta sacristie ; il y avait vingt-cinq àûs qu'on ne n l'avait ouverte. L'abbé du Neuf-Mostier, à ma demande, eut la complaisance » d'en lever le couvercle. La tête de Pierre VHermite est ce que je trouvai de » plus remarquable ; je comptai toutes ses dents ; il n'en manquait pas une, et » elles étaient encore belles et blanches. » [p. 35).

Voilà bien la scène d'Hamlet, mais où donc est Hamlet?

M. de Villenfagoe continue :

« Dans les tems malheureux du terrorisme, des démagogues impies pillèrent » la sacristie de Neuf-Mostier, brisèrent la caisse dont je viens de parler et fou- » lèrent aux pieds les os de cet homme célèbre dont l'éloquence persuasive, la }> contenance et la fermeté surent engager tous les souverains de l'Europe à » s'armer contre l'ennemi commun de la chrétienté ; je connaw une personne » qui les a vus alors , mais sans oser les recueillir ; je ne sais ce qu'ils sont de- » venus. Le possesseur actuel de l'abbaye de Neuf-Mostier a trouvé, en démo- » lissant l'église, la pierre antique sous laquelle le saint fondateur de cette » maison avait été enterré ; il la conserve» et avec raison, comme un monument » précieux. » (Villenfagns , p. 553)

(1) Cette barbe jooe un grand rôle dans le Roman de Godefroy de BouiUon.

filais Pières ly Hiermitesi, i le barbe mellée.

Et Pières ly Hiermites, à le barbe florie

« As tout le plos lojal où vos caers plus se fie. w

Dist Pières ly Hiermites : a par ma barbe florie !

G^est ly dus Godefroy à la ciére hardie. »

Il est remarquable de voir combien les corps enterrés dans ce siècle privilè{;ié se conservèrent longtemps en terre. Nous trouvons à chaque pas des corps entiers, cent ans après leur inhumation. Rien n^y manque et Ton peut même reconnaître au visage la profession du mort. Quand on ouvre le cercueil de saint Canut, roi de Danemarck, mort en 1086 , le corps est entier, bien cooservé. On lit même sur ses traits quelque chose de religieux et de guerrier. Les corps des hommes d'armes surtout sont privilégiés : on dirait qu^en répandant le sang humain, ils Vont amassé à leur profit, et qu'ils ont trouvé, dans Tart de massacrer les hommes , celui d'arrtter chez eux les progrès de la desti'uction. Qui donc nous dit quf le moyen âge était barbare?

(2) La vierge de la Sarte est fort en honneur à Huy. J'ai fait mon possible pour me procurer L'ouvrage cité, sans en venir à bout. Il fut imprimé à Huy en 1654 ou i6S9, par Ambroisc de Warrcm. Il e$tdu{)ère Ambroise.

Je m'informerai si la pierre existe encore et s'il en est ainsi, je vous en enverrai le dessin , comme je l'ai fait pour le tombeau que M. Armand Gitlard de Hoy a eu la bonté de copier pour moi.

Voici maintenant ce que dit M. Grandgagnage dans son charmant et spirituel volume intitulé : Chaitfontaine, (Liège, 1855, grand in-12) Pierre l'Hermite et sa statue :

a Le monastère du Neuf-Moustier n'est plus : l'église a disparu : la main de 93 j) a violé la sépulture du vénérable Pierre. De la primitive abbaye une aile seaj> lement et quelques arceaux d'un vieux clottre sont demeurés debout. L'an » moderne a eu la prétention de rajeunir ces restes , de les arranger, de les » embellir avec beaucoup de soin. L'antique retraite de l'hermite Pierre se trouve » convertie en fraîche et riante viUa, artistement encadrée dans les massifs de » verdure d'un jardin à l'anglaise. A travers les constructions nouvelles et » l'éclat des peintures, vous distinguez encore deux ou trois ogives et les fûts » bizarrement cannelés de quelques colonnes du moyen âge. Dans le jardin, au » milieu de la verte pelouse , on montre au voyageur un caveau en forme de » croix grecque, oîi furent déposés les restes du héros sacré de la première » Croisade. Mais le caveau est vide : aucune inscription , aucune tombe ; h » pierre tumulaire a été renversée et brisée. Cependant un saint respect vous » saisit en visitant le souterrain désert. LesBelges, trop longtemps oublieux de » leurs grands souvenirs, se réveillent enfin dans leur indépendance : le moment }> n'est-il pas venu de consacrer de nouveau ces lieux , oii vécut et mourut uo » homme extraordinaire? Oui, nous l'espérons au moins , bientôt le voyageur, » en pénétrant dans cet antique caveau, lira ces mots écrits en lettres d'or sur » une table de marbre :

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