‹ Recherches sur Pierre l'Hermite et la CroisadeChapitre 13 sur 33 · LE CORPS DE PIERRE L'HERMITE · texte numérisé non relu

LE CORPS DE PIERRE L'HERMITE

(J. Grandgagnage, lieu cité, p. 195 et *94.)

En attendant que les Hutois, ou la Commission des monuments historiques de Belgique se décident à satisfaire au vœu de M. Grandgagnage, nous avons, nous, élevé notre statue au soleil, et, à l'heure qu'il est, la figure de notre Picard resplendit aux regards surpris de contempler cet homme dont la parole fut si influente sur son siècle.

C'est dans le jardin de la charmante villa dont la plume gracieuse de M. Grandgagnage nous a donné la description , que se trouve le tombeau de pierre et de sable, dont je vous ai envoyé le dessin ; en descendant la Meuse on l'aperçoit au milieu d'un massif de verdure. Les lieux n'ont pas beaucoup changé depuis et la situation est une des plus pittoresques que l'on puisse voir.

La Meuse roule toujours seç eaux sur la même grève, et malgré la villa qu^ remplace l'abbaye, l'aspect de la belle église primaire que surmonte l'irapO'

santé citadelle de Huy, prête encore à l'illusion da paysage. II n'y a pas jusqu'aux deux ponts, aux arches anciennes et liardies, qui n'offrent au coup d'œil quelque chose de moyen âge, et quand on aperçoit sur la montagne voisine la chapelle de la Sarte, l'esprit peut sans effort se transporter au temps oU Pierre habitait» près de là sans doute , le petit hermitage duquel il devait partir pour remuer le monde.

Maintenant, puisque nous voici transportés en esprit dans ces temps anciens, jettons y un regard rétrospectif, et cherchons dloh peut venir la dénomination de dUcAért/, attachée au nom de Pierre par Ordéric Vital, dans sou HUtoria eccUsiastica.

Nous touchons, d'après nos contradicteurs, un des points les plus importants de la vie de Pierre l'Hermite. Il est évident, les traditions et les historiens en font foi, que Pierre l'Hermite était de race noble. Il dut donc porter un nom de terre. (1)

Quel était ce nom sur lequel s'appuient nos adversaires et qui doit nous eau~ ser tant d'alarmes? Ce nom, Ordéric Vital nous l'apprend, c'était celui de Pierre d'Achéry, et si nous ne voyons plus notre hermlte s'en servir , nous ne devons l'attribuer qu'à son humilité, peut-être à son orgueil. Il est vrai que l'autorité de Guillaume de Tyr contredit celle d'Ordéric Vital : re et nomine Heremita, Ceci ne doit pas nous arrêter dans notre examen. Il ne s'agit pas d'un contemporain de Pierre l'Hermite : Guillaume de Tyr, qui vivait loin de la Picardie, a trèsbien pu se faire l'écho d'une tradition qu'il crut être la vérité et qu'il ne pouvait vérifier.

Prenons au sérieux la dénomination attachée par Ordéric Vital au nom du célèbre Picard , et voyons si notre Pierre l'Hermite peut être le môme'quePterre d'Achéry (Petrus deAcheriisJ,

M. Hardouin, dans la lettre qu'il me fit l'honneur de m'écrire, imprimée dans les Bulletins de notre société, t. V, p. 264, suppose une altération des mots de Amhianis dans les mots de Acheriis, extraits de la copie qui dut servir à la première édition d'Ordéric Vital. Ceci me sembleêtre une erreur de M. Hardouin, et voici sur quoi je me base pour le croire :

C'est que nous voyons figurer sur le rôle des hommes d'armes levés dans les environs d'Ahheville, par le comte de Boulogne, en 1071, pour les guerres de Flandre, un Pierre d'Achéry {Petrus de Acheriis),

Voilà donc un noble, du comté de Ponthieu, qui s'appelle Pierre d'Achéry et qui est vassal du comte de Boulogne (2). L'induction logique va nous conduire

(1^ Voyez entre auti-cs : La vie du vénérable Pierre VHermitepar d^Ovdtreman. Ouvrage as sez bien digéré, quoiqu^on en dise, qui cile quelque» fragments d^nn ms. de rEscnrial, par D. ÂlonzoGouicz de Minchaca, qui viTait en 131 S.

(2) La blessure reçue par Pierre VHermitè à la balaille de Gasscl , en combattant contre Ricliildc de Hainaut, n^cst donc pas aussi imaginaire qu^on ycut bien le dire.

bieotot \ réconliattjre que ce P^tté d'Âehéry est éviderament notre Pierre VHermitè{i).

' Pierre^ d'après quelques historiens (qu'il n'est pas pefmis d'appeler des romanciers parce qu'ils ont puisé à des sources malheureusement perdues), fut précepteur des fils d'Eustache 1^, comte de Boulogne, dont il était vas> sal. — L'éducation de Godefroi de Bouillon dut donc lui être confiée. C'est probablement de ce tëïAs que date l'affection qui lés unit, et nous ne devons chercher que dans cette affection sa prédilection pour le pays de Liège, où, sans aucun doute, il eut occasion de venir avec les fils de son suzerain, dans la partie de terre qui leur appartenait et que Godefroi de Bouillon céda pins tard à l'évêque de Uége. Le texte de Gilles d'Orval ne me laisse, à moi, aucun doute à ee sujet : ad partes Lèodienses revertitur. La tradition, du reste, vient ici à l'appui des probabilités.

Les rapports de Pierre VHermite avec le chef de la Croisade se trouvent confirmés d'une manière assez intime dans les romans du Chevalier au Cygne et de Godefroid da Bouillon, auxquels lesërudits assignent pour date les XlI'etXin^ siècles, et qui ne sont eux-mêmes que lés récits paraphrasés des temps antérieurs. Pierrdl'HeHntlojoue un grand rôle dans ce roman, l'un des plus intéressants que j'aie lus et qui jette un grand jour sur l'histoire des Croisades.

Les harangues de Pterra VHermite y sont relatées en langue vulgaire, et, quoiqu'elles lui Soient postérieures, elles ont un certain reflet historique que n'ont pas toujours les amplifications de Guibert de Nogent, écrivaio trop

(1) « C^est en vâin, dit M. de Tbicr, dans oh récent article poUlé par V Organe de Hvy, en faveur de là décoiiTerte de M. Damortier, « qoe nods aTont éplaché tons les noms des Tilla- » ges, bourgs et hameaux de rancica pa^s de Liège, pendant que les Antiqnaireé de Picaniki B en faisaient autant de leur c6té^ Tains efforts ! Ce nom n^a pas répondu & notre appel, tf. » Dumortier l'a découvert 1 »

Où M. de Thier a-t-il va que les Antiquaires de Picardie épluchaient tous les noms de villages, bourgs et hameaux de l'ancienne Picandia ?

Jf. Dumortier Va décamert! Que Christophe Colomb ait découvert PAmérique, passe : mais que M. Dumortier découvre on village inconnu en Belgique, cela est plus fort et pourrait «^appeler de la prestidigitation historique.

Voilà cependant la découverte faite par M. Dumortier , après un examen attentif des sources historiques. Examen bien attentif en effet. L'illustre savant a découvert un village qn» n'existe pas. Voici la note de M. de Thier : a Le village que B[« Dumortier veut sans doute dé-

a signer ici (art. Pierre VHermite et JT . Grandgagnage) est le village A''Achet ou A^Aeher

» la prononciation de ces deux nomsétantla même, ta différence dWthographe est sans im- > partance (Ch. de Thier, Organe de Iftty, 4 juin).

Je ne trouve pas plus d'Achet que d'Acher dans le Dictionnaire des commune» de la Belgique, mau, comme je l'ai déjà dit, je trouve Achéne et Achète,

Nous laissons, comme bien vous pensez, moucher Garnier, à MM. de Thier et Dumortier l'iniportâneé de la découverte : il faut rendre i César Oe qui appartient à César.

M. Vion a été plus craintif : avant dfe décoUVnr Ackénj II n'ssà se prononcer pour Achtux.

ériidil pour une époque aussi barbare.

Il est singulier que le trouvère ait passé sous silence le concile de Glennont. . Voici un passage qu'il ma paru curieux de transcrire, tant pour la naïveté vraie de ce discours, dont la forme et la construction du langage aux enjambements poétiques prouvent que rien n'est nouveau sous le soleil , que pour les mots que j'ai soulignés et qui sentent leur picard d'une lieue. Je les recommande à mon ami l'abbé Gorblet.

Les croisés arrivent devant Jérusalem. Pierre VBermite aperçoit les murs de la ville sainte et s'écrie :

« Âby l sainte cité , oii Dieux mort endura , « Liés sny quant je vous voy , et que Dieus donnet m'a « Le force et le virtu de venir jusqu'à chà, « Je prie à ehelui Dieu qui sa mort pardonna, « Sur le mont de Cauvaire quand on le travella, « Que je puisse véoir le jour c'on y verra tf Nostre gent crestyenne, et que roy y ara a Dou boin pays de France, tel qu'il apartenra, «t Pourûtable et poissant, c'on y couronna ; « Et puis volray morir. mais que voie chela, » Ce dernier vers (qui se termine par un mot purement Picard) est d'une grande lieaulé.

Remarquons, en passant, que dans le roman le trouvère donne à notre prédicateur une origine picarde et que cette preuve antérieure de 500 ans à la Chronique de Bruges^ de laquelle on nous parle tant, à défaut d'autre, vaut bien qu'on y fasse quelque attention.

Dans le dénombrement des croisés (an 1097) le trouvère cite :

Et Piéres l'Hirmite ot non bien le puis afremer (vers 5409). Et Piéres ly Hiermites, qui les grenons ot blans. Il estoit né d'Amiens; ce nous dist ly romans (1) ; Mais il avoit esté biermites moult lonc temps. {Le Chevalier au Cygne, Bruxelles, 1948, t. % vers 5S27.) Vous voyez, mon cher secrétaire, que le roman vient au secpp^ de l'bistoife, et que partout nous trouvons des preuves en faveyr de notre Picardie. Non-seulement nous les trouvons chez nous, mais chez les coqipatrfotes puémes de qos adversaires, car fauteur du roman est évidemment belge. Je dis belge, de la partie de l'ancienqe Belgique qi|i est actUjBllement française.

Nos adversaires citent la Chronique de Bruges, seule autorité un peu présentable qui donne à notre prédicateur une origine germanique, qiais ils segardjsnt bien de citer leurs savants compatriotes Barlandus e^ Molandu^» professeurs à l'université de Louvain. Adrien Barlaod, auteur des Gestes des dues de Brqbant.v'mit

(1) Ceci mérilc d'être rapproché du passage d'Albéric. Evidemineiit si lu eopiate s'est permis de tradoire Ambiant* en Amiens^ il n'a pas falsifié le texte; Ce passagadn (rooTère en est bien ane preave.

à la même époqae que Vauteur de la Chronique de Bruges, et demeurait assez près deHuy pour savoir à quoi s'en tenir sur l'origine soi disant germanique de Pierre l'Hermite, lui qui s'est occupé dans ses ouvrages, avec intérêt, de la Germanie inférieure et de ses villes.

Pierre d'Amiens — dit-il — noble homme de corps ^ diforme et de petite stature (1)» ce qui est conforme à ce que dit Robert le Moine de notre Picard, que dans un petit corps, un corps exigurègnaittme grande vertu. Texte qui se rapporte avec les renseignements fournis par M. deMarsy, qui — Je dois le dire ^ ne sont que la copie de la cosmographie de Tevet, dont je me défierais si tous écrivains ne donnaient pas de notre Picard une description analogue.

N'est-ce pas ici le lieu de remarquer que la plupart des écrivains qni se sont occupés de notre Picard le font petit et mal partagé sous le rapport physique , ce que la tradition que nous examinerons tantôt confirme en tous points? Le passage de Thevet» quoique cet écrivain ne méritepas toujours grande confiance, ne doit pas être, h mon avis, passé sous silence, car il pourrait bien n'être . comme il y a tout lieu de le croire, que la tradition du souvenir de Pierre l'Hermite, conservée par les Orientaux , chez lesquels Thevet a voyagé et qu'il a recueillie avec une naïveté si grande et qui, par cela même, ne doit pas nous être suspecte.

« Les Arméniens m'ont pareillement asseuré — dit-il , dans sa Cosmographie -~ «avoir parescrit dans leurs chroniques , que pour certes ce Tristan, qui » estoit un homme accort, brusc, de grande corpulence et d'un maintien farau- » che, portant la barbe longue jusques au nombril, fort espesse et un peu louche, » fut empoisonné par un médecin grec nommé Zenon, natif du village de » Triandse, près de Galllpoli. »

Rien n'y manque; ni le nom de l'empoisonneur, ni le lieu où l'empoisonnement eu lieu.

On voit ce que cette tradition a de ridicule, et ce qui est la cause que nous ne la passons pas sous silence , c'est son exagération même qui nous prouve jusqu'à quel point la parole de cet homme devait faire Impression sur les Grecs, puisqu'ils ont dû inventer des fables pour justifier la disparition de Pierre VBermite.

Il est vrai qu'une autre tradition orientale, rapportée également par Thevet, 4e fait mourir d'une fièvre continue dans le patriarcat de Constantinople, quand il alla demander du secours à l'empereur des Grecs.

II n'est pas rare de voir les traditions populaires faire mourir les grands hommes de différentes manières et en différents lieux.

Ne devons-nous pas voir dans ces traditions les effets de la célébrité môme de ces grands personnages sur lesquels le vulgaire finit par faire tant de récils variés que la vérité en est obscurcie? Il en est ainsi du lieu de leur naissance, chacun se dipute l'honneur de les avoir vus naître , en sorte qu'il faut longtemps au critique pour découvrir les traces qui doivent le mener au but.

Quelque exagérée que soit la tradition rapportée par Thevet , elle ne laisse pas de faire deviner le caractère impérieux de Pierre l'Hermite, homme

(l) PctrùsAmbianis, vir nobilis , prima actate rci militari» dcdito», tamctri litteri» imbotoi, sed corpore difformi* ae brevis staturœ* fG^sUs dncom Brabanlias}.

entier et marchant vers le but qu'il s'était tracé avec la fermeté des gens de grande conviction , ou l'enthousiasme des esprits fougueux.

L'ouvrage de Thevet, du rester quoique plein d'^reurs; demande à être étudié avec attention, pour quiconque désire avoir une connaissance du kosmos au moyen Age.

Thevet , ennous Élisant Connaître , par oui dire , la mort' de Pierre VHermih à Gonstantinople , nous montre combien était déchue de son tems la mémoire dé ce personnage, puisque dans son pays même on ignorait le lieu de sa mort, (i)

M. deThiera donc tcvt, àmon avis, ^e reprocher au père d'OuUreman sa grande crédulité, et de dire qu'il s'appuie principalement sur un manuscrit qui fait mourir PUrre VHermtte à Gonstantinople. Loin de s'appuyer sur les passages de la Cosmographie de Thevet j le père d'Oultreman les discute au contraire :

«r Quand à m6y, dit-il, je ne trouve rien à disputer sur ce fait, veu que l'autorité d'André Thevet est de bas alloy. »

I^ius loin il ajoute :

« Mais il n'y a personne qui ne Voye combien ces pièces sont de petit effect, » pour renverser une opinion reeeûe de tout le monde , et croie qui voudra à A Thevet, un auteur comteinporain sera toigours de plus grand crédit en mon » endroit. »

Nos adversaires ont donc- grand tort de tant mépriser l'autorité du père d'Oultreman, dont le livre bien dirigé n'a pas, comme ils le disent, été écrit dans une époque oh la critique historique était encore dans l'enfance» Pas autant que ces messieurs veulent bien le dire , car n'estr-ce pas à cette époque qu'écrivaient les Sainte-Marthe, lesd'A.chéry, les Bongars, les BoUandus, lesPéUu, qui devaient ouvrir la voie aux Baluze, aux Mont£aucon, aux Ansehne , aux Mabillon , aux Martène , aux Muratori , tous hommes de haute futaie , que de savant historiens ont quelquefois égalés, mais dont l'héritage est encore intact?

(1) 11 n^en était pas de même chez ses descendants. Dans Pépithalame composé par Jean le Boateiller, i Foccasion des noces d^Etienne THermite, en 141^, nous lisons :

filais seol je choisiray six ou sept de la rache , , De chil qui par son dire , et beau parler disert, Demilliasse dé gens veist rOcéan eontert, An passage que feirent au Bosphore de Trache.

Au temps que les chréti<îns d'Anne grande hardiesse R^ostarent hors des mains, à Tinstigatioa D^ung dit Pierre THermite, sous Gauffroy de Bouillon ^ Des pervers Sarrazins la tierre de promesse.

Lequel Pierre vécut en bon renom et famé,

Par quoi en son absence, ce bon roi Godefroy

A la Sainte Cité le laissa pour vice-roy ,

Et auMouHierqu'Àfît àHioy (*) gist sous la lame. "

OHny.

Loio d'âtre « comme ils le disent , %m, roman , Touviage da père d'Oultreman est un petit livre consciepcieuseineDtéciit, abstraeiion faite da caractère légendaire qui liM a été imprâné, et que eompoi;taJt parfaitement ke temps dans lequel il fut écrit et le caractère dont l'auteur était revêtu.

Le voyage de Pierre dans les universités d'Italie pourrait fort bien étffeiéftl , et n'a rien <iui surprenne dans nkfÉti nature à laquelle le moutement était nécessaire. QuçUujet. 4e s'étonner de v/olr Fiarre l'BermiU parcourir li'Italîe pour se former à 1 élude des lettres ? N!a-t'ii p^ fait plus? Ne s'esi^il pas embarqué pour la Palestine à une époque oU ce voyage était un événement dans la vie d'un boaune de; l'Occident? Son s^a voir, du reste, est sissez remarqué par lescbroaiqudurs pour que nous j>uissiops admettre ce fait sans scrupule. « Une s'illustra pas moina> dU. Ordéric Vital, peur le savoir qjue par S2| .cbarité..)!) Et l'influence de Pierre, nonseulement sur le valgaii;c, mais sur iç^ hooimes les plus, îj^ti^ttit&da son temps, doit autant être attribuée à son savoir qu'à son éloquence ; car ,;reaiarquons^le bien, la véritable éloquence n'est pas le fruit de l'improvisation, mais l'art dans ce qu'il a de plus parfait^ l'art dan^. lequel le travail, ne se fait plus sentir et qui se confond avec lui d^qs la perfection. Pierxe était éloquent, non-seulement parce que la nature l'avait doué d'une grande vivacité de langage, mais aussi parce qu'il avait développé dans l'étude les qualités qu'il avait reçues de Dieu, et fortifié par la méditation ce sentiment d'exaltation qui influe d'autant plus sur les hommes quiç l'orateur les oublie pour ne voir que son Init. Cette éloquence, du reste, qi^pique avancée pour son temps, ne fut que relative. Elle ne devait être rien moins qu'attiqiye, et nous aurions tort, après avoir dit que Pierre voyagea ei^ Grèce et en Italie, de croire qu'il «ût eu quelque succès en parlant aux hommes sauvages de ce temps le langage des Démosthène et des Ciçéron.

Pour se faire comprendra de ces masses barbares, Pierre moins barbare quelles, dut se mettre à leur hauteur, et, sans aucun doute... du moins je le suppose... nous n'accepterions plus, à l'heure qu'il est, les arguments moraux dont il se servit pour les faire marcher. Pas plus pour Pierre VHermite que pour d'autres, ces verdicts du glaive qui tranchent tant de nœuds gordiens, suivant l'expression dix savant dom Pitra! Ct) siècle est atroce: il n'y a que la charité de Pierre qui puisse lui faire une place à part dan^ ce tableau de sang. Pierre VHermite eut plutôt des qualités d'enthousiasme que des qualités morales. La morale ne peut justifier l'atrocité des moyens par la grandeur du but. Raison d'État, raisons religieuses : mensonges, subtilités. En partant de ce principe nous arriverons à justifier un assassin parce que sa victime serait débauchée. Ne justifions jamais le mal, quelque bien qu'il ait produit. Craignons ces mauvais esprits qui s'autorisent de ces justifications pour arriver à leurs fins mauvaises et liberticides. Pierre PHermite est un mélange de barbarie et de civilisation. C'est l'homme de la transition. Je ne m'explique qu'ainsi son influence sur ses contemporains ^ à quelque classe qu'ils appartinssent, même celle qu'il exerça sur les nobles qui. ne l'aimaient pas et s'il ne nous a pas laisse d'œuvres littéraires , c'est que l'action absorba toute sa vie. II est fS^cheux que les chroniqueurs n'aient pai> conservé quelques fragments des harangues de cet homme extraordinaire.

Le père d'Oullreman ne nous aurait pasfaitconnaltre ces renseignements tirés d'anciens manuscrits) que nous pourrions encore juger du savoir de Pierre IHer-

mtfcporsessavamfiprcHtesseûrs/JPiefref rffffrmttc fut élevé dans l'abbaye du Mont-Saiiit^^QuenUn [Hont des €ygMs) , prés de Péroime , dont h cette é(k>qûe éuit abbé Godefroî, l'onele d1da, mère de Godefroi de Beuffldn. êé Rit ce Godeff«i (pA donna à r^glfce et k la tilte d'Amiens l'ëtéctiie Godefroi, età lacbfé-' tiénté J^rre Vaermite, On sait» que cet abbé M ûh Htlétfateiir dîslihgué, ijn'il composa qoehiuës ouvrages é^irnës. De sort temps tHalt, àli Mo^t- Sasm-f^min, Ives, ee tiiofnê savant, qui devint prieur de Ghiny et qui était né sur le Mont-Saint-QuentIn, oîi se passa son enfance, dans cette abbaye qui était povr lors un centre litlérdire remarquable.

Pierre l'ITerm^eô fut-il prêtre ou fut-il moine? Je ne saurais le décider. Le passage suivant recueilli par Don Grenier et. rapporté par M* Harctouin, me ferait volontiers pendiar en faveur du dehiier thré : « Donmo Petra, eùigmmine heremitœrpriari iamti Qumiimde monte. {Martyrologe àé Corbie^ xiii« s.)

Quoiqu'il en soit, voici le passage d'une chronique conservée au monastère du Mont^aifit-Quetitin, et qui se trouve à t'heuré qu'il «st dans les archives du département de la Somme;

« Sur Iftfin de l'onzième siècle, certain personnage, nommé Piefrê VBermife, » natif du diocèse d'Amiens, voulant se consacrer au service de Dieu, se rangea, » 6tpritrbabitdefengioneqeemobastèrédaMont-*Sahift-Qnentiii. » (!)

Ce manuscrit noua permettrait de croire qu'il fut moine et assignerait à réh^' trée de Pierre VHermite en religion le temps qui s'est écoulé depuis la bataille de Gas8el(iQ73)^ iuscfu'à son premier voyiige dans la Terrê^Salhte , ce qui laisse un intervalle de vtngt^deux ans, pendant lequel il a pu s'itistrulrè dans les langues anciennes» devenir professeur de Godefroi de Bouillon et de ses frères, voyager en Italie, se réfugier dans un hermitage du pays de Liège ; sur les terres de Godefroi deBouiliOn^ et piairtir pour là Terre saitite » d'oîi il revint pbftr décide!* le pape Urbain II à prêcher la croisade (1095).

J'ai dit dans une t)récédetite dissertation ^ue leâ -premiers croisés étaient dés Belges et non des iicards. Pour être plus eiact, |aaraU dû dire que la tradition voulait que les premières prédicatioils> de Pierre eussent eu fieii sur les ' domaines de Godefroi de Bouillon, mais je ne vois rien dans les chroniqueurs qui aotorite ai penser que les premiers croisés furent plus belges que- fr*ançàis. Je remarque au contraire que la partie de la Belgique qui àvoisine le fthtn prit peu de part à la premîèrecroisade (2), tandisqu'iln'est presque pas de ohévaKéïs-' de l'Artois et de la Picardie qui n'sûent pris Ja. croix ^ ce qui m'induit à cMr^ que les germons de Pierre VHermîte furent prêches eA langue vulgaire , vu leur peu d'influence sur ces parties de pays dont probablement notre Picard ne connaissait pas la langue.

Nous ne devons pas oublier que ceux de l'Artois, de Boulogne, d'Abbeville, de Gorbie et lieux circonvoisins^ dont la plupart étalent les vassaux du>comtede Boulogne, s'assemblèrent à Abbeville, sous ie^ ordres de Godefroi de Bouillon,

(1) Sans nul doote cette chrotiUjite ne dàie pas d«i XI«'9iè«1e i elle a été éicHte biéii z^s les croisades.

(2) Qrieotales, Francos, Saxones, Thoringos , Bavarios, Alemannos,, pcopler sc^ismii' qood tcnipore inter regnum et saccrdotiom fait, liacc cxpcdiiio minas permovit. {Avtniç).-

presque dans le même temps, poussés par les prédicatioiis de Pienre » et qu'il y eut dans cette assemblée plus de dix mille eavaliers et.quatre-viDgt mille hommes de pied, qui prirent la croix rangés soos la baonière de ce célètoe croisé. — Les traditions de la Picardie et de l'Artois en eonserTcnt encore le souvenir et ce fut probablement dans cette assemblée, nous avons tout lieu de le croire, que fut consacré pour 1^ postérité le surnom de Cofêcau PîMTe qu'il portait encore en Palestine, comme ous l'apprend Anne Gomnèoe, qui -loi a conservé la dénomination de %u;^D7r£Tjo6ç (^) . '

Ce sobriquet n'a jamais été examiné assez attentivement , à mon avis. Du Gange, malgré sa haute science, a très-bien pu se tromper en traduisant Petrus cueullus par Pierre au capuchon, comme si la plupart des moines ne portaient pas de capuchons. Ses hautes connaissances dans les langues anciennes l'auront empêché de penser au langage vulgaire et k y chercher l'origine de ce mot, qu'un léger examen lui aurait fait trouver.

De nos jours encore, le mot français petit se traduit en picard par tchou (2), que les habitants seuls de la Picardie prononcent ainsi et que les Français des autres provinces prononcent tiot on petiot, expressions qui se rapprochent plus du français nioderne que de la langue d'oil.

Il y a dans l.'expression picarde, prise en bonne part , quelque chose de plus amical que dans le mot petit; et, prise en mauvaise part, elle semble rapetisser l'individu davantage.

L'expression chtou chtou Pierre esi donc , è mon avis , le surnom ou sobriquet attaché par les Picards au. nom de notre prédicateur, et ce qui le prouve , c'est qu'au concile de Glermont , le peuple n'appelait Pierre VHermiie que hiokio Pierre (5).

Une tradition conservée dans l'Artois veut que Pierre :n'ait pis eu d'abord tout le succès que méritait son. éloqu^ce, que la fougue de ses paroleà au lieu d'électriser les hommes le fit regarder comme fou par le vulgaire et que les petits en£aints le poursuivaient dans les rues et sur les chemins en criant : « oh! ohî chtou Pierre, chtou Pierre / »

Il y a loin de là à ce moment où le peuple Ventourait en foule, l'accablait de préients et célébrait ea sainteté par de si grands éloges, que Guibert de Nogem avoue qu'il ne h souvient pas que l'on ait jamais rendu à personne de pareils honneurs* Il est vrai qu'au moment dont parle Guibert , le Pape avait contocré les prédications du moine dans la grande assemblée de Glermont et que cette influence, qui se faisait de plus en plus jour n'entrait pas pour peu dans l'enthottsiasme.

(1) Dans ce temps, comme dans le nAtre, les soldats doBDaient souvent des sobriqnets i leurs chefs. S) Napoléon était ponrses soldats itf petit chapeau, poar les soldats du moyen âge Piètre VHermite fut le petit Pierre (eeh*tou Pierre) comme saint Bruno , éTèqne de Wnrtzbonrgr, alors chef de Tannée de Conrad le salique (1037) avait été le petit père. Il est remarqaable que les petits hommes jouent on grand r6le dans ce monde.

(2) On ehtau (ce petit, eeh*tou)»

(3) Mon ami Tabbé Corblet a recueilli en Picardie les surnoms donnés i Pierre VWèrmite. Il écrit ktb&to Pierre.

Quoique peu connue Je, trouve. que <;ette tradition ne doit fUis être passée sous silence. Il est v^me curieux de la rapprocher d'une tradition espagnole ayant trait à Christophe Colomb, qui, lui aussi, était poursuivi comme fou par les.petits. enfants qui lui jettaient de^. pierres et se frappaient le front, en criant : *QhI Ufouî lefoutyoUà Wfoul » ^ costume de Christophe Colomb, aussi bien que celui de Pierre l'Hermitet donnait crédit aux malignités du ivulgaire, et de ee temps, comme de nos jours, les hommes et les enfants se ressemblent.. Pour quiconque connaît les mœurs intimes de la Picardie cel^ n'a rien qui étonne et la réponse que me fit il y a quelque jours un Artésien homme du peuple, à qui je demandais s*il connaissait Pierre V Mer mite , me semble empreinte de vérité.

« ;Quoi I kiokio Pierre, me dit-il, celui que les enfants poursuivaient en Tap- » pelant : le fou : » (1).

M'est-il pas intéressant de voir deux des hommes les plus remarquables de l'histoire et qui tous deux rêvaient la conquête d'un monde, subir le môme sort et ne triompher des obstacles que par la force de la volonté et la subiiuiité de la parole^ Cette tendance du vulgaire k appeler fous tous ceux qu'il necom-< prend pas, est un des bénéfices de la célébrité. Dieu ne veut sans. doute que les grandes, découvertes soient faites que par ceux-lk que le grand nombre méprise , afin d'apprendre aux hommes que Ips humbles s'élèvent souvent k des hauteurs oii il est impossible aux puissances d'atteindre. (2) ,

Maintenant, si, par un jeu d'esprit assez curieux à entreprendre, nous rapprochons ces deux hoipmes , Christophe Colomb et Pierre l'Hermite, nous trou-, vons entre eux tant de rapports qu'il n'est pas sans intérêt de les faire remarquer Ici. Ces rapprochements ont cela de, bon, du reste, que plaçant dans une position similaire des hommes ayant vécu sous des climats différents et dans des temps autres, nous pouvons suivre, la marche des passions hufftaiAes et co^naUre l'exégèse d'une certaine portion de l'histoire.

Ces deux hommes , que quatre siècles séparent, ont cela de commun que tous; deux cherchent en dehors de leur centre d'action un but supérieur à leur temps.. On dirait l'humanité qui veut s'étendre.

Tous deux ont l'esprit mobile , in(][uiet, aventureux et chercheur. Tous deux ont l'amour des voyages et des découvertes. Tous deux, dominés parles illusions.

(1) Une antre légende recueillie sur les limites de la Picardie et de la Normandie. ^2e chêne-Fée, par M. Aymar de Belloy. DouUens 1848) nous représente « Pierre r/fermito parcourant les monastères et les châteaux de cette contrée , pour entraîner à Texpédition de la terre sainte, ses anciens amis ou frères d^armes, et ceux-ci abandonnant leurs biens, leurs enfants et ledrs femmes à la disérétion de leur rivaux , pour obéir à la Toix de Dieu.

rVion. ^terrtfriTenntttf, Amiens, 18S8.)»

Il estsingnlier de voir combien dans ce temps, on quittait avec facilité sa femme et ses enfants, ponrles laisser an hasard des érènements on à la discrétion de $e$ rieaux. Les uns les qoittaîérit poor les gnertos lointaines, dans lesquelles la licence n'avait pas de frein. Les autres' pour s'enseMllr tiTaAis dans les monastères , on se faire hermites an fond des bois. Ik y gagnaient le Oel, me dinh-t«ôii« Soit, mail n*y a-t-il pas dans cette manière de gagner le Ciel an' égolsme révoltani? Comment, toqs, bodime fort , voos laisses les faibles à la merci de la copidîté et dos passions pour ne songer qu'ft votre bonheur! La «harité était quasi moftc dans ce- siècle, et où la charité meart, le monde toache à son déclin.

(2) Ceci, bien entendu, n'est pas mie justification des croisades.

s'embarquent à pleines voiles dans lé mystieisme; Tons deux préparent le terrain à la génération iqoi doit snivre et , malgré les détafis sanglants qai s'attachent à leurs pas, eux morts, le siècle qui les suit est on siède brillant. 11 y a lli une preuve de la progression intellectuéTle de l'humanité.

Ainsi que Pierre VBermite , Colomb , dès sa Jennesse ; rêve la délîTràncè du saint Sépulené, et si les projets de Gôlombsont plus grandioses , il ne faut l'attribuer qu'à la différence des temps.

La pensée éé déthrrer lé tombeau dû Christ domine tout le moyen 5ge. C'est ridée chrétienne opposée à Végoïsme féodal. Elfe va de Pierre VHermite à Colomb; de la prise de Jérusalem à la prise de Constantinople eine disparaît cfn'alors que la papauté devenue avide et temporelle, brise Tunité de l'Rarope et laisse l'Idée chrétienne aux mains de la réforme qui va préparer le (itiamp de l'avenir.

Cette idée de délivrer Jérusalem était encore vivace du temps de Colonib. Dans son traité avec Ferdinand et Isabelle , avant son départ pour les inconnus , il demande qu'une partie deë fonds provenant des découvertes à faire soit employée pour conqnérir le saint Sépulcre et , comme Pierre VBermite , il a aussi l'espoir d'amener à la foi ealtiollqne les infidèles qu'il va vaincre. Cette idée de conquérir la Palestine le poursuit toute sa vie et, près de mdurir, il institue, par son testament , la banque dé Gènes dépositaire des sommes nécessaires à armer pour cette conquête les 60,000 hommes que devait commander son fils Diego.

Comme à Pierre VHermite, la mort lui enlève sa femme après quelques années de mariage , et comme lui le voilà pauvre et désolé, courant les grands chemins , et pour que la ressemblance soit encore plus frappante , ainsi que Pierre l'H4rmite aviâit été accueilli par Simon, patriarche de Jéru^Ieni , qui lui donna des lettres de recommandation pour le pape Urbain, dinsi Colomb e^ aeeueiili par le prieur du couvent de la Rabida qui reàivoieà lareine d'Espagne.

Il est vrai , et c'est triste à dire , que Pierre rencontre moins d'obstacles que Colomb. Le premier ne s'adresse qu'aux passions des hdmînes, à leur férocité, à leur foi baurde , it réussit d'emblée. La charité dont il fit preuve dmt lui être comptée, mais s'il n'eût employé que ce moyen son entreprise efit avorté. Le second, au contraire, s'adresse à l'inteUigence des hommes et lèUr ignorance met une muselière à son génie< Le premier annonce des fàblès , des révélations, des miracles, il est cru. Le second annonce la science et la vérité , il est baffbué par les docteurs, qui font de la rondeur de la terre et ,des antipodes une question d'hérésie.

Tous deux sont accueillis par des souverains qui y trouvent . leur affaire. Le pape Urbain voit dans la démarche de Pierre VHermite le moyen de reconstruire sa prépondérance en Orient, et le rusé Ferdinand voit dans^celle de Colomb de nouveaux royaumes à commander. Mais, étrai^es revers de rhistoirei Constantinople obéit aux infidèles et, des immenses possessions de l'Espagne dans le nouveau monde, il ne lui reste que Cuba et Porlo-Rico !

Pierre t'Hermtte, maigre sa robe de bure» devient général d'une, armée de bandit^ et d'assassins; le savant. Colomb devient la chef d'une troupe de mauvais garuementset pour que rtenn'y manque, comme les troupes deiPierre avaient murmuré eoutre leur général qui les conduisait à travers des pays déserts, celles de Colomb accusent son inexpérience qui les eonduit à une perte certaine, à travers des mers inconnues.

Tous deux arrivent à leur but, chose rare dans la vie : l'un voit Jémsalem au

, pouvoii; des chrétiens , et l'autre plante l'étendard espagnol stir les rivages de Babama etstles magnificences de Bizance étonnent les Croisés, Tordes Indiens surprend et.r^oult les Espagnols.

Aussi bien que dans la Palestine , le sang coulera dans les Amériques. Pierre et Colomb prêcheront la paix, mais leurs troupes indiseipliRées , fout en érigeant des croij^ et en chantant des cantiques , n'en nassacreront pa6 moins les hommesautant que possible. De Pîerpe à Colomb, quatre siècles ont passé et les lkOfD(imes ^nt encore aussi féroces et aussi fanatiques. La croix d'une main , le poignard de l'autire.

Mais dans le nouveau monde la scône change.. Les Indieits, prenant les bri^ gands espagnols pour de^ esprits descendes des nuages, les adosènt, tandis que les orientaux, plus civilisés que leurs envahisseurs, et, prenant les Croisés pour oe qu'ils valaient , ne les reçoivent qu'arec des flèches ei de la poix bouillante. Il est vrai que ces pauvres Indiens ne tardèrent pas à se repentir de leur crédulité ; qu'ils* duri^nt se liguer pour échapper aux massacres des envahisseurs et que ces derniers, aân de mieux ressembler aux Croisés, finirent par s'entretner les uns les qutres , pour la possession de l'or qu'ils étalent venus chercher de loin. L'or, vojlàce que cherchent avant tout les Croisés et les ciompagnons de Colomb. Jérusalem et le Cathay sont les points de mire de ces hommes cupi<des et pour y arriver, pour atteindre les pays oU cet or coule à flots, ils n'est pas d'horreurs qu'iis ne commettront. Mais, juste punition du ciel ! c'est en atteignant les rivages désirés que leur misère sera plus grande et leur avenir moins certain.

Quant 11 la justice , aucun n'y pense. Les chefe mêmes, qui ont la charité en partage , n'en ont pas l'idée. On massacre les hommes depuis si longtemps, que c^est un droit acquis aux plus forts. La chose faite, on en est quitte pour entonner quelques chants pieux; puis , comme Pilate, on se lave les mains et tout esldit. '

En Palestine c'est la population entière de Jérusalem que Ton massacre en entonnant des cantiques d'action de grâces. Dans l'Amérique, c'est après avoir chanté le Salve Regina que l'on tue les maris et qu'on eAlève leurs femmes.

Gomme Pierre V H ermite avait été vice-roi de Jérusalem , Colomb devint vice-roi des nouvelles terres. Tous deux emploient la ruse et la fraude pour tromper Iqs populations. L'un invente des miracles et des révélations ; l'autre se sert de sa connaissance des phénomènes de la nature pour en imposer.

Mais ce que nous n'apercevons pas dans la vie de Pierre VHermite, et ce qui n'est pas le plus beau titre de Colomb à la reconnaissance des hommes , ce sont des populations entières réduites en esclavage et envoyées sur les marchés espagnols pour y être vendues comme du bétail. II est vrai de dire que si les Croisés eussent été les plus forts, ils en auraient fait tout autant, car le fait, pour n'être pas générai dans les Groi.^ades , n'en existe pas moins , à la honte de ce temps.

Mais au moins dans le XV*' siècle, ces mœurs barbares rencontrent un adversaire, et c'est une femme , la reine Isabelle, qui donne aux hommes une idée de la justice et de la solidarité humaine. Elle ordonne qu'on renOe aux Indiens leur liberté et qu'on les renvoie dans leur pays.

Comme Pierre rHermite,Cristophe Colomb revient en Europe après avoir atteint son but , mais au rebours de Pierre, qui rentre an logis tout penaud et

saDs bruit , Colomb revient la tête haute et ftère. Le malheureux moine passu iaaperçu: la marche de Colomb est celle d'un triomphateur. Il est vrai de dire que Colomb rapportait de l'or, et que le pauvre kiokio Pierre ne rapportait que des reliques.

Mais oU la ressemblance entre ces hommes se fait de nouveau sentir , c'est dans leur fin. Tous deux meurent décpuragés , mais après leur mort les villes se disputent Thonneur de les avoir vus nattre. De nobles familles mettent leur gloire à les avoir pour ancêtres. Pierre l'Hermite n'est plus l'homme au capuchon de bure , c'est le premier de sa race. Colomb n'est plus le fils du pauvre cardear de laine, dont on eût rougi ; c'est le vice-roi des Indes, le grand amiral, et l'orgueilleux duc d'Albe et les fiers Bragances tiendront à honnneur d'accoler leurs blasons au sien.

De ces deux hommes cependant, Colomb est l'homme supérieur. Il a plus de science , plus de connaissance de la vie et des hommes. Malgré ses malheurs, il les domine. Pierre ne trouve que l'enlhousiasme sur ses pas et s-évanouit dès que cet enthousiasme est mort. Colomb, pauvre et de basse extraction , ne trouve que des obstacles : il les brise. Après leur mort l'humanité suit sa marche et profite de leur œuvre , mais les résultats, l'un ne les a pas prévus, tandis que l'autre les a devinés. Dés œuvres de Pierre l'Hermite rien n'est resté, car les Croisades ne sont pas la cause de la civilisation , mais l'occasion. Colomb aa contraire dota rhumam'té d'un monde. Cependant , au point de vue de celle humanité même , il y a, dans le caractère de Pierre l'Hermite, plus de grandear que dans celui de Colomb. Pierre l'Hermite a du dévouement, c'est rhomme qui s'abandonne au profit d'autrui. Il comprend par instinct que la société réelle ne peut vivre que par le sacrifice et que toute société qui s'étaie sur d'autm principes est unesociété factice. Colomb, lui ne s'appuie que sur l'égoisme, c'esl l'homme qui s'isole, qui s'iudividualise et si son œuvre a porté plus de fruits que celle de Pierre, c'est que , de son temps comme du nôtre, l'indifidualisrae, c'est-h-dire la plus faible partie du monde , profite de la moindre découverte pour la faire tourner à son seul et propre avantage.

Mais est-il juste, à nous qui n'avons qu'une civilisation factice, et qui , suivant l'énergique impression d'un poète belge , sous

DeH dehors policé» cachons des mœurs saavagfes , de nous prononcer sur les hommes du passé avec tme sévérité qu'il ne convient qu'aux justes de déployer? Notre société, comme la leur, plus que la leur peulêlré, n'est-elle pas livrée k l'égoïsme, à l'individualisme, et si les résultats de notre système sont moins sanglants (le sont-ils?...) , est-ce q^u'ils en sont moins funestes au plus grand nombre ?

Mais je m'aperçois que je m'écarte de mon sujet. Il est temps que je cesse. Ce n'est point ici le moment d'écrire l'histoire de nos luttes et de nos souffrances.

Je termine ma lettre déjà trop longue. Et maintenant, après tant de preuves, la certitude historique n'est-elle pas acquise à la Picardie? Ne pouvons-nous, en passant devant la statue de Pierre l'Hermite, le saluer comme notre coropatriole, en nous écriant, avec le Tasse : « La vérité vous a été démontrée, vous b » sentez, vous en êtes convaincus? » — Je n'ai qu'un mot à vous ajouter.

A vous, mon cher Secrétaire , et à tous mes honorables collègues de savoir si j'ai rempli ma tâche avec conscience.

liions, l.«' juillet 1834. Uom PAUIiET.

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