‹ Recherches sur Pierre l'Hermite et la CroisadeChapitre 14 sur 33 · DÉCEMBRE · texte numérisé non relu

DÉCEMBRE

Vous êtes vraiment trop bon, monsieur, de vous occuper de Pierre l'Hermite et de moi avec autant de sollicitude. Je vous sais gré des éloges que vous m'adressez, sans cependant oser y croire. Un est pas possible que quelques pages écrites à la hâte méritent que vous vous occupiez de leur auteur, vous, monsieur, à qui le monde érudit doit tant. En quittant un moment vos travaux sérieux, vous avez voulu m'encourager ; merci, monsieur, merci. Je savais, par quelques bonnes relations que j'ai dans la capitale, qu'avant le savant il y avait chez vous l'homme et l'homme au cœur chaud , qui simple et bon , tend aux commençants une main protectrice.

On nous raconte sur les hommes littéraires de Paris tant de hauts faits généreux qui se réduisent à de si petites proportions quand on a l'occasion de les examiner de près, que Ton est heureux quand le hasard vous donne la preuve qu'ils ne sont pas tous mensongers. Les véritables savants sont modestes et le mot jalousie n'a pas de racines dans leur dictionnaire* Aider, c'est créer.

Puisque vous prenez au sérieux ma dissertation , permettez-moi , monsieur , par ce temps de Croisades, de m'entreteuir avec vous des Croisades et de Pierre l'Hermite; aussi bien, tant de gens ont déjà dit leur mot sur l'un et l'autre que quelques phrases de plus ou de moins ne peuvent pas embrouiller la question beaucoup plus. Peut-être aussi me sera-t-il donné de toucher quelques points historiques laissés dans l'ombre par l'esprit de parti et d'être plus à mon aise dans une simple lettre familière que dans de grands discours qui surprennent souvent la raison, et que je ne me sens du reste ni le talent, ni le courage d'entre prendre aujourd'hui , désirant pour cette œuvre laisser mûrir mes idées.

(1) loipriniéc •eolement le 1 S JDtn 183S.

Je suis d'autant plus touché de vos gracieuses façons, qu'au moment même où TOUS songiez à m'écrire , j'imprimais une petite épigramme à votre adresse. Je me frappe la poitrine à grands conps. Voici la note d'une des pages de mes Nouvelles recherches sur Pierre VHermite , qui vont bientôt paraître et que j'aurai l'honneur de vous envoyer :

« Je ne comprends pas M. Paulin Paris (Chanson d'Antioche) venant nous » dire : « Ordéric Vital touche à l'absurde quand il nous dit que Pierre était un » homme d'une grande science. » De quelle autorité se sert>il pour nier ce fait? » Là ne s'arrête pas laseule erreur de M. Paulin Paris : « il est fort douteux, dit-if , » que Pierre soit revenu de la croisade, » (Chans. d'Ant. P. 553.) VoilàM. Paulin » Paris d'accord avec M. Teuet(i). Que va direM. Grandgagnage? M. Paulin Paris » f:)it de Pierre l'Hermite un homme d'une naissance obscure et d'une éducation » grossière, ayant le don de la parole, mais pas celui de la sagesse, mé- » prisé de la chevalerie, oracle de la populace, menteur, superstitieux et gour- » mand. il nous le donne comme un courtier de pèlerinages , allant , pour » compte d'autrui, à S^-Jacqueset à Jérusalem (2) et ne vivant qu'avec les truands

{{) K Les Arméniens m^ont pareillement asscnré avoir par écrit dans leurs clironiqocs, qoe n pour certes ce Tristan , qui estoit un homme accort, brosc , de grande corpulence , et d^on » maintien farouche, portant la barbe longue jnsqn^an nombril (Â), fort espesse et unpco » louche, fut empoisonné par un médecin grec nommé Zenon , natif du village de Triands, » près de Gallipoli. » Tevbt.

Plus loin il ajoute encore: — « n''y ayant historien ancien qui ayt remarqué le lieu où il mourut. »

— 11 dit que plusieurs Grecs lui ont assuré que leurs historiens le faisaient mourir dans le \atriarchat de Contantinople , d^une fièvre continue qui se déclara quand il vint dans cette vilW demander des secours à Tempereur des Grecs.

Singulière destinée que celle de cet homme. Trois villes se disputent sa naissance. Trois pays se disputent sa mort. (B)

(2) Cette coutume n^cst pas perdue dans nos climats, où la terre est toujours bonne poarla superstition. Voici ce que je lis à la 4™* page du Courrier du nord, 13 mai 185>$.

tt Rasez , ancien soldat, de la classe de 1844 , et qui n^a jamais cessé de pratiquer la religion » dans tons ses principes, s^oflfre ponr faire des pèlerinages^ n''importe dans quel pays et i » quelle distance. Les personnes qui auraient besoin de lui accorder leur confiance, le tronve- » ront Grande digue ^ faubourg de Paris, à Valencienncs. i> Avis aux amateurs.

(A) Voyez ce portrait dans les hommes illustres de Teuct.

(B) Voici une nodvelle ville qui parait sur Thorizon ponr revendiquer la mort de Pierre VJlermite. « Après la prise de Jérusalem, il rentra en France, — dit M. Touchard Lafosse — et mourut & Tours. » Histoire des environs de Paris. T. 3. Paris, 1837, in~8.

Tandis qu'une ville se lève pour réclamer la mort de Pierre VHermite , en voici une autre qui revendique sa naissance : « Au milieu de ces mouvements, de ces besoins de PEumpe, » un pauvre pèlerin de Péronne en Picardie, nommé Pierre VHermite. v [Borcau, Hi«t. <la moyen âge. Pari». 1842}.

Pour peu que la chose continue, Pierre VHermite va devenir nn mythe et les efforts que non» avons faits pour lui constitutcr une patrie, n'auront abouti qu''i faire douter de son existence. M. Vion n''avait pas tort en comparant Pierre VHermite à Homère, et quoique cherchée un pon loin, la comparaison ne manque pas de justesse.

» et les goujats. S'il en est ainsi, les Âmiénois n'ont pas eu lu main heureuse. » La Chanson d'Ântioche fait nattre Pierre en Arménie :

c II fut né en Ermine, i*\ avoit sa maison a Ames fat et créas de la terre environ.

» M. Paulin Paris dit que l'on doit lire :

a En Âminois fa nés et sM ot sa maison. »

{Chanson d'Antioche. T. I, p. 13].

{Recherches sur Pierre l'Hermite, note, voyez p. 35). Donc , d'après vous, monsieur , Pierre VHermite est mort en Orient. Noos voici en face de deux Pierre l'Hermite, et pour nous se renouvelé le problème historique qui se dénoua si tragiquement sur la place publique de Lille en 1225. Je veux parler de Baudouin de Gonstanlinople ou de Bertrand de Ray. Mais ici, du moins, nous n'avons point de crime h rechercher et si un hermite est encore enjeu , nous n'avons pas une fille à accuser d'un parricide.

A moins de supposer que voire Pierre l'Hermite soit ressuscité, je me trouve dans la dure nécessité de vous contredire. Il est vrai qu'à cette époque les morts ressuscitaient avec une étonnante facilité et puisque le chef apostolique de la Croisade , Adhémar , qui était mort de la peste à Antioche , trouva bon de revenir de l'autre monde avec plusieurs chevaliers morts comme lui, pour planter leurs étendards sur les murs de Jérusalem» il pourrait très-bien se faire que notre Pierre VHermite fût mort de la fièvre à Constantinople et qu'il fut ressus-. cité pour fonder une abbaye h Huy et nous donner à MM. Grandgagagne, Dethier, Dumortier,Vion,Hardouin, vous et moi, la peine de rechercher s'il a jamais passé de vie h trépas, ou si par hasard il n'aurait pas , comme Elie, été ravi au ciel. . Tout en ayant grand respect pour les chroniqueurs et la résurrection de leurs personnages, je me permettrai de croire que Pierre VHermite est mort de la mort du vulgaire et que, comme le commun des martyrs de la Croisade, il revint delà Palestine avec cette lassitude qui s'était emparée de son esprit et de celui des chevaliers qui , Jérusalem conquise , revinrent en Europe, en laissant la ville sainte sous la garde de trois cents chevaliers et de deux mille fantassins, trouvant que leur vœu était accompli.

Rien ne montre mieux l'esprit de la Croisade que ce départ. Disons que cela ne valait pas la peine de venir d'aussi loin , de courir tant de dangers et de massacrer tant de gens au nom du Christ pour abandonner son tombeau au hasard des événements ; car il faut bien avouer que si le petit royaume de Jérusalem ne périt pas dès sa naissance , c'est que les Turcs y mirent de la bonne volonté et ceux qui restèrent beaucoup de courage.

Pierre revint donc purement et simplement comme il était parti; seulement chez lui , comme chez presque tous les Croisés , l'enthousiasme avait disparu. Cette fougue qui fait que les nations , dans les âges qu'on appelle héroïques, se jettent tête baissée dans les événements, sans en prévoir la fin, avait abandonné lésâmes et malgré la réussite de l'entreprise, presque tous s'aperçurent qu'ils avaient lâché leur proie pour l'ombre. 11 ne leur restait qne le malheur et les remords. Les forts et les ambitieux, qui sont aussi les forts , restèrent seuls. En Europe, la civilisation marchait sans eux. Quelques chefs , comme on l'a avancé, avaient-ils lu dans l'avenir? En supposant que cela soit, il resterait encore à vider la question de savoir si on a le droit de faire le mal dans l'espérance qu'il en naîtra du bien.

Vous voyez , monsieur , que je ne partage pas votre opinion. J'aurais dû, il est vrai , relever d'une manière moins légère ce que je pense ne pas être exact : je n'ai donc pas d'excuses à vous donner , si non que je suis du pays de Gosnes de Bétbune , et que j'ai hérité de nos vieux trouvères Picards , que vous aimez tant , un goût, hélas I trop prononcé pour la gaie science. C'est le cas ou jamais de le regretter aujourd'hui. Me voilà donc à vos genoux , monsieur, pour vous demander l'absolution du gros péché que j'ai commis à votre endroit. Je me dis ce que disait Gosnes de Béthune de sa dame :

Ah ! sa pitié cooTrira sa paissance ! f 1)

et cela me console un peu : pas assez cependant pour ne pas regretter le manque de sérieux auquel je me suis laissé aller en relevant votre opinion sur ce malheureux Pierre VHermitet qui m'a déjà fait courir bien des fourmis dans les ongles. Je crois donc, monsieur, pour en revenir à nos moutons, que vous êtes dans Terreur en faisant mourir PierreV Hermite à Constantinople, ou en Orient. Teuet rapporte ce fait comme une simple légende et voilà tout. Vous savez aussi bien que mol , monsieur, à quoi vous en tenir sur la crédulité du personnage. Le fait que vous avancez et qui implique certain doute, de la façon dont vous le présentez, n'est-il pas détruit par tous les annalistes belges desxir et xiir siècles, par lesépitaphes inscrites sur le tombeau de PierreV Hermite, ^slt les traditions orales, par le nécrologe môme que nous combattons et qui, quelque fautif qu'il soit, mérite d'être examiné cependant? Avouez que pour renverser toutes ces preuves il faut plus qu'un doute. II n'est pas exact , non plus, je le pense, d'attribuer une origine fabuleuse au Neuf-Moustier de Hny. N'aurîons-nous que les chroniques de Guy de Basoche, de Gilles d'Orval et d'Albéric des Trois-Fontaines (cette dernière rédigée en partie par Maurice , moine au Neuf-Moustier , écrivain consciencieux par les soins duquel eut lieu l'exhumation du corps de Pierre V Hermite) que cela nous suffirait; mais nous avons beaucoup d'autres documents ; des faits avec corollaires qui ne peuvent être révoqués en doute , des épitaphes , des chroniqueurs des xii" et xiii*» siècles, etc.

Je suis, sur un autre point, d'accord avec vous, monsieur : la plupart des abbayes ont, dans les légendes, une origine fabuleuse dont la raison fait bien vite justice , mais si nous secouons la poussière des chroniques, il nous est donné de mieux connaître leurs origines. C'est la lassitude, la violence, les remords, qui en sont souvent la cause.

Tantôt c'est un rude soldat qui a bataillé toute sa vie. 11 a semé le crime et le temps du châtiment est arrivé. Ce sont des visions terribles qui le poursuivent et en cela la légende est merveilleuse. On dirait la justice, qui veille. Le voilà, le féroce chevalier, poursuivi par les furies; ses jours sont un enfer; mais enfin Dieu le touche. Il se retire dans une forêt , il y pleure ses fautes, le re-

(1) Voyez Le Romancero français. Histoire de quelques anciens trouvères et choix de leurs chansons^ édité par M, Paalin Paris, qui, avec le talent qu'on lui connaît, venge les vieux poètes Picards de nos injurieux dédains et de notre indifférence envers eux, qui sont cependant si dignes de notre admiration.

mords le purifie. Il bâtit un oratoire dans dette solitude et il y finit sa vie dans les larmes. Le monastère est fondé. Touchant retour vers l'humanité et la raison. Ou bien c'est quelque grand rapâce qui a trafiqué des sueurs et des deniers des pauvres; un puissant dont les passions brutales ont arraché les vierges du sein de leurs mères, les femmes des bras de leurs maris et à leurs enfants. Un chevalier qui a pillé les églises et les pèlerins : tous , esprits mobiles, tour à tour dévots et violents; superstitieux, priant, jurant et bataillant, qui sentent enfin le doigt de Dieu qui les touche dans leur existence ou dans leurs affections et qui ne retrouvent que dans l'expiation et la solitude la tranquillité qui les fuyait. Tous se jettent dans le mysticisme et les macérations et trouvent, en dehors du monde de la violence et de la force , dans l'exaltation de leurs facultés intellectuelles, un bonheur fictif qu'ils croient être celui des élus.

Alors la mort, qui est arrivée pour leurs victimes, arrive aussi pour eux. Ici commence le merveilleux. Les miracles viennent et tandis que les corps des victimes sont retournés dans la pourriture pour aider à l'œuvre perpétuelle de Dieu , ceux des ))onrreaux se conservent entiers et exalent de suaves odeurs. Eux qui mutilaient les pauvres, les voilà qui les guérissent ; eux qui massacraient les malheureux , les voilà qui les ressuscitent, et de leurs tombeaux ils peuvent voir les fils de ceux qu'ils ont assassinés les prier d'être leurs intermé< diaires auprès de Dieu.

La légende ici manque de logique et accorde trop à l'expiation. L'Église copie la légende. Elle n'est pas ingrate : elle canonise ces corps morts, elle en fait des saints dans la grande pléiade céleste. Plus ils étaient batailleurs et puissants , plus haut elle les placera dans la vénération des siècles, car, suivant saint Fulgence : «Quoique Jésus-Christ soit mort pour tous leshom- » mes, il est vrai néanmoins que la parfaite conversion des grands du monde » procure des acquisitions plus considérables au royaume céleste. » — Soyez dooc simple, humble , charitable et débonnaire toute votre vie t

Mais toutes les abbayes n'ont pas la même origine, et quoique il nous soit permis de supposer que malgré sa foi, Pierre l'Hermite devait souvent avoir l'âme inquiète quand il songeait au passé sanglant qu'il avait traversé, nous pouvons admettre que le Neuf Moustier ne doit son origine qu'à l'ancienne aflfection de Pierre pour le pays de Liège et au souvenir du pauvre hermitage pour lequel il avait jadis quitté le monde, car la légende de la tempête, quelque possible qu'elle puisse être , est trop dans le goût du siècle pour que nous en admettions l'authenticité sans scrupule.

Je sais que quelques abbayes des Flandres (1) ont dans les chroniqueurs une

[1] La plupart des écrivains français commettent Terreur d^appeler Flandre, le Hainaut, les marquisats d'Anvers et Malines, le Brabant , le comté de Namnr et surtout le pays de Lié^e , ce dont MM. les liégeois, — qui ne sont pas toujours gens très-commodes — sont quelquefois si indignés, qu'ils regardent Walter Scott d'un assez mauvais œil, pour les avoir appelés flamands et V. Hugo comme un gascon, pour avoir commis le même péché^ dans son bel ouvrage sur le Rhin. Il y a là une question de races qui est, quoi qu'on en dise, encore bien vivace.

origine fabuleuse , basée sur des visions ou des apparitions (l), mais daus la fondation de Neuf-Moustier de Huy, rien de tel. A part cette légende de la tempête, que je viens de citer, fait assez ordinaire en lui-même et dont ne parlent qu'un ou deux chroniqueurs, tout est simple. Pierre revient à Huy, qu'il avait habité, fonde un monastère, y vit quelque temps et meurt.

Que les légendes orientales le fassent mourir à Gonstantinople , je le conçois : cet homme, dont les Sarrasins avaient tant entendu parler , et que la plupart avaient vu de si près, disparaît tout à coup: cet homme qui devait leur paraître si étrange, ils n'en entendent plus rien dire. Qu'est-il devenu? Ils n'en savent rien.... Il est mort, et, leur imagination aidant, le fait tombe dans le domaine de la légende.

Ce qui nous prouve encore que la fondation du Neuf-Moustier de Huy doit être attribuée à Pierre VHermite, c'est la construction môme de ce monastère, bâti sur le modèle du Saint-Sépulcre de Jérusalem ; ce sont les privilèges des Croisés que quiconque, étant empêché de faire le pèlerinage promis à Jérusalem, par cause de maladie ou autre empêchement réel, pouvait obtenir en accomplissant son vœu dans cette église. Evidemment cette bâtisse, ces privilèges ont un trop grand rapport avec les privilèges des Croisés en Orient pour ne pas nous éclairer sur la fondation de ce monastère. Les chroniqueurs nous parlent de ces privilèges et nous disent que Pierre les avait obtenus du patriarche de Jérusalem, Picard comme lui , de môme qu'une grande quantité de reliques dont il enrichit son église , car dans le budget des voies et moyens des monastères au moyen âge , les reliques étaient des balanciers qui valaient bien ceux de l'hôtel des monnaies.

Quant à la mort de Pierre l'Hermite, nous n'aurions pas son acte de décès que la curieuse chronique de Jehan d'Oultremeuse nous donnerait des renseignements certains sur la mort de ce singulier personnage. Voici ce qu'elle dit :

« Sous l'an XIC et XVI, le VIII» ides de Jule, morut Pire ly Heremite, ly fon- » dateur de Neuf Mostier à Huy. Et fut ensevelis devant l'aultet Saint Etienne » en la dicte Englise. Mais après cha fut-il oistet, l'an M H" et XLII (1243) le » XVIj Kalendes de Novembre et fut translatet en le crypte de la dite Englise, » devant l'aultet des XII apostles. Chez vers furent fais pour Piere V Heremite » et atachiez al chief de son sépulcre en mure del grotte , là il fut translatées. » {Recherches. Voyez page 53). (2)

Après ces nombreux témoignages d'auteurs contemporains, vivant sur les lieux mêmes où mourut Pierre l'Hermite, il estdiflScile d'admettre l'autorité de la Chanson d^Antioche â l'égard de ce moine.

Il est singulier de voir la Chanson d'ÂntiochCy qu'on ne saurait trop vous louer d'avoir éditée, si peu d'accord avec les chroniqueurs et les autres chansons de geste au sujet de Pierre V H ermite ; même avec Guibert de Nogent , qui est loin d'être toujours favorable à notre personnage. Il y a là quelque chose d'assez bizarre et si votre sagacité ordinaire a été mise en défaut, je ne dois l'attribuer

(1) Je Tai fait remarqué dans mes Recherches , ao sujet de la fondation de l'abbaye de Saint' André lez-Bruges. Voyez Recherches, page 26.

(2) Voyez ces ver» page ui. Godwiii.

qu'à ce senliment paternel qui vous a fait pencher du côté de votre trouvère, plutôt que du côté de notre pauvre moine , pour lequel votre affection n'est pas des plus profondes, il faut bien le reconnaître.

Puisque nous en sommes au chapitre de ses qualités et de ses défauts , il est bon d'examiner jusqu'à quel point votre trouvère est resté dans les bornes de la vérité.

Sans en croire au pied de la lettre les biographes de Godefroid de Bouillon, (Richard de Wassebourg. — G- deWaha, Henné, Prévault , Dumont et autres (1) qui font de notre moine un précepteur accompli, nous ne pouvons supposer que l'homme qui entraîna des populations entières par la magie de sa parole , qui eut sur le pape et sur tous les princes de son temps une influence si extraordinaire, fût une espèce de batteleur, vivant dans les mauvais lieux. L'histoire de ce temps est assez déplorable sans la rabaisser encore par des suppositions que ne peut justifier l'autorité d'un trouvère , seul de son avis.

Guibért de Nogent, contemporain de Pierre VHermite, qui ne le ménage jamais et qui le tance si rudement d'avoir abandonné Àntioche, n'est-il pas plus à croire que l'auteur de la Chanson d'Antioche, qui vivait beancoup plus tard ?

Guibert et les autres chroniqueurs nous parlent de t'enthousiasme qui jettait les populations sur les pas de Pierre l'HermitSt de la vénération que le peuple avait pour lui et du zèle dont il se sentait animé après avoir ouï les discours de ce moine.

(( Par ses exhortations continuelles et son appel irrésistible, évêques, abbés, » clercs > moines , ensuite les laïcs les plus distingués, les chefs des divers états » entreprirent avec joie ce voyage, » dit Albert d'Aix.

» Il était d'un esprit vif; son œil était perçant et doux ; son éloquence nalu- » relie et entraînante, » dit Guillaume de Tyr.

« C'était un homme prudent et puissant en œuvre et en parole , » dit Jacques de Vitry.

f> Il était élevé par l'opinion publique au-dessus des prélats et des abbés, » dit Robert- le-moi ne.

« Ames fat et créas de la (erre environ »

dit la Chanson d'Àntioche elle-même.

K (1) On choisit, dit un des biogriapbcs de Godefroi de Bouillon, parmi les chevaliers qai s servaient dans les troupes de son père , celui qui avait donné les plus belles preuves de vertu » et de piété. Ce chevalier était Pierre d'Amiens. »

» A l'inslruclion religieuse il joignit Tétude des langues latine et romane, la rhétorique, » la philosophie et l'arithmétique. » — Le biographe va plus loin et nous montre Pierre VHermite dans une position qui le rapproche assez de Pidéc que vous en avez conçue. « II apprit à » Godefroi à monter à cheval ^ à danser et à faire de la musique. »

Ces biographes qui calquent tous les temps sur le leur sont vraiment curieux. Yoicicomment Tan d^cux parle du fameux Eustache de Boulogne, un des princes les plus féroces de son temps.

» Dans Tintervalle le père de Godefroid de Bouillon était allé recevoir aa ciel la récompense » de ses vertus. Du moins, ajoute-t-il, rhistoire ne fait plus mention de lui. » Avouons que voilà un homme canonisé à peu de frais.

K On pouvait dire , continue le biographe , que son château était le sanctuaire de l'inno- « ccnre. » où la vertu va-felle se nicher.

« Un certain Pierre, grand hermite, »dit Baudry. (1)

Esl-il possible qu'un homme de mauvaise vie, un courlier de pèlerinage, laid, sale et grêle, ail obtenu un tel succès, de telles marques de vénération?

Vous me direz que ce fait n'est pas unique dans cette époque, où chaque prêtre prêchait la Croisade , et que si d'autres prédicateurs n'eurent pas la même réputation que Pierre VHermite c'est que leur éloquence s'exerça sur un théâtre moins grand.

Permettez-moi de vous faire remarquer que l'influence de ces prédicateurs sur les populations était en raison directe de la diflérence que le peuple savait fort bien établir entre leurs mœurs austères et celles de la plupart des religieux de ce temps, qui tous étaient loin d'être des modèles de sagesse.

Nous voyons dans le Palatinat, le prêtre Gondescale avoir autant de succès que Pierre l'Hermite en France. Calqué pour ainsi dire sur notre picard , aussi petit que lui et d'aussi mauvaise mine, il n'en exerce pas moins un immense prestige sur les populations. Le peuple le regarde comme un saint, suit ses pas, touche ses vêtements, le comble d'honneurs; mais aussi sa vie est simple et frugale, son caractère est sombre et mystérieux, deux choses qui attirent l'attention; comme Pierre il est enthousiaste, fanatique, et comme lui il fait appel aux besoins de courir qui est inhérent aux hommes de cette époque. 11 a bientôt rassemblé vingt mille hommes autour de lui et, comme Pierre, le voilà devenu général de cette armée improvisée.

Mais ces deux hommes avaient visé plus haut que leurs forces. Il n'y avait pas de général sous leur manteau de bure. Leurs troupes indisciplinées répandent la terreur partout oii elles passent et les passions du soldat sont plus fortes que les exhortations du prêtre. Enfin les excès auxquels ces troupes se livreof sont tels, que le roi de Hongrie, sur les (erres duquel elles passent, se voit forcé de les traiter en ennemies. Il les massacre en entier et la Croisade , organisée pour détruire les Sarrazins, commence par une tuerie de chrétiens. On dirait qu'il y a dans les événements une justice inflexible.

De cette défaite naquit dans la chevalerie envers Pierre VBermite, non ud mépris, comme vous le dites, mais une méfiance, qui s'accrut de tout le désastre de Nicée et de Civiiot.

Delà, sans douteaussi, l'idéedeson départ de l'Orient. Ces mécomptes durent irriter cet esprit charitable mais ambitieux, et il dut lui répugner de n'avoir souvent dans l'armée qu'un rôle secondaire , lui qui avait brillé au premier rang et qui était en définitive l'auteur désintéressé de cette grande entreprise (3). S*-6ernard fut plus adroit; il prêcha la croisade mais il n'eût garde de se croiser.

^1) Il est vrai qoe Gaibcrt de IVogent dit : a Noos racontons ces détails, non comme ayant on » fond de vérité , mais pour satisfaire an goût da vnlgaire qui aime les choses extraordinaires. > Mais ces paroles de Guibcrt , qui ont trait à ce que le peuple trouvait de divin dans Pierre VHermite , ne sont point confirmées par lea autres chroniqueurs , qui nous font tous connaître Pinfluence de cet homme sur toute la société de son temps,

(2) a En forçant tous les peuples à cette expédition , tu les as réduits à la misère qui lt> » oppresse. Puisque lu as ouvert la marche , subis la loi que ta parole à imposée à tous. »

(Guibert de Nogcnt.)

Avant cette époque, la réputation d'habileté de Pierre VHermite était Tort grande et , quand il parut à la cour d'Alexis , chacun voulut voir cet homme ex* traordinaire qui avait ébranlé le monde et mis deux civilisalious en lutte. La fille d'Alexis, si indignée contre les Croisés, ne parle de Pierre qu'avec beaucoup d'égards. Il est vrai que le malin empereur sut deviner que si notre hermite avait du zèle, il n'avait guère de prudence et qu'il se débarrassa adroitement de son armée, en l'envoyant à la mort dans les plaines de Nicée, oh Ton retrouve en* core, à l'heure qu'il est, des ossements blanchis, qui annoncent la folie des hommes.

Pourtant cette méfiance de la chevalerie s'appaisa ('t l'inHuence de Pierre dut ne pas cesser , puisque au siège d'Antioche, le conseil des croisés l'envoya en ambassade auprès de Kerbogat, auquel il tint un langage assez énergique pour nous empêcher de croire à sa fuite devant Antioche , à moins qu'il ne voulût réparer par cet acte de courage le mauvais exemple qu'il avait donné. (1)

Nous voyons même les chevaliers désespérés venir réclamer ses conseils (2) :

a Vous avez résolu de garder la continence , leur dit-il, et vous ne l'avez pas » fait. Dieu vous abandonne. Faites pénitence. Couvrez-vous de cendres, priez n et pleurez vos fautes. Je tâcherai de joindre mes prières aux vôtres et d'apai- » ser la colère de Dieu. » (Anne Comnène, L. XI, -ch. Y.)

Est-ce que ces belles paroles sont des paroles de truand ?

Il est vrai qu'à côté de cela il y a une idée de ruse qui en détruit le mérite et qui, quoiqu'elle annonce un esprit cultivé, connaissant son époque, ne donne pas une idée bien haute du goût que l'on avait dans ce temps pour la vérité. Pierre recommande aux barons de se mettre en prières et de chercher, au côté droit de l'autel , un des clous avec lequel le Christ avait été crucifié , ce que les barons s empressent de faire, de trouver et de lui apporter en grande pompe. (Anne Comnène).

Cependant, à côté de la ruse et de la superstition, qui sont de son siècle , la charité brille dans cet homme. Si des discussions naissent dans le camp , c'est

(1) L^auteor dn roman do Chevalier aa Cygne ne noas donne pas cependant une haute idée du coorage militaire de Pierre VHermite. Il le place souvent sur un arbre pour lui faire observer la balaille.

Nous ne demanderons pas raison an trouvère, et poor cause, mais nous pourrions demander à l'antenr du roman historique intitulé les Fastes militaires des Belges^ de quelle autorité il s''est servi pour dire : dans les transes d'effroi qui Pavait agité, Pierre avait promis A Dieu de vitre en reclus dès qu'il serait rentré dans sa patrie. Tons ces messieurs en agissent bien à lear aise ; et sans preuves, vous forgent des caractères et des portraits diaprés des documents dont ils seraient fort embarrassés de donner les sources. — Cet auteur se sert aussi de Tautorite de la Chronique de Bruges pour faire de Pierre VHermite un liégeois. — 11 lui fait faire de bonnes études.,, à Paris! Je dois dire qn^il a oublié de donner les noms de ses professeurs.

(2) Nous avons encore ici sinon une preuve évidente, du moins une présomption en faveur des capacités de Pierre VHermite. De tout le camp c'est lui qu'on choisit comme ambassadeur. Il devait donc, en dehors de son influence, avoir une certaine connaissance de la langue arabe. Nous en aurons la preuve plus loin en parlant de la Chanson de Godefroi de Bouillon,

Pierre VHermite qui les appaise. « Sur ce même eroplacemenl, dit Albéric . » Pierre VHermite et Arnoold , clerc doué de beaucoup de science et d'élo- » quence, ayant parlé au peuple, apaisèrent les nombreuses querelles qui » s'étaient élevées entre les pèlerins en diverses occasions. Leurs exhortations n spirituelles parvinrent aussi h éteindre Tinimitié qui régnait depuis longtemps » entre Raimond et Tancrède, et qui provenait de Tinjustice du comte Raimond, » lequel refusait de payer à Tancrède la solde qu'il lui avait promise. Les deux » princes furent touchés de componction et se réconcilièrent. » (Alb. Aquens. Chronic. Hi3rosoly., lib. Yl).

N'est-ce p|is Pierre VHermite encore qui, sous les murs de Jérusalem, ranima lecourage des troupes et leur jura que le dernier jour des infidèles était arrivé ?

Quand les Emirs de la Syrie rassemblent cette armée puissante qui devait anéantir â jamais le jeune royaume de Jérusalem , ce n'est pas l'influence de Godefroi de Bouillon qui décide les Croisés à s'armer contre l'efirayanle armée des Turcs , c'est la voix de Pierre VHermite qui sort du silence , pour commander aux Croisés de prendre les armes. C'est son éloquence qui les décide et qui les pousse vers les plaines d'Ascalon, oi) ils trouveront une éclatante victoire.

Maintenant est-il juste, après ces marques d'influence et de considération, de venir dire que cet homme était un truand qui vivait avec la canaille?

Cet homme ne vivant qu'avec les goujats , voyez-le, dans sa pauvre cellule, rêvant la délivrance de la Palestine , écoutant les voix intérieures qui lui coin* mandent le grand voyage. Voyez-le, prenant son bâton et s'acheminant à travers des paysinconnus vers le but qu'il poursuit, fort de sa volonté : il arrive, et à peine arrivé son plan est conçu. 11 séduit par sa parole le patriarche qui avait vu tant de pèlerins, et voilà ces deux hommes préparant, au milieu de leurs ennemis, le grand projet qui doit relever le christianisme de son abaissement. Ce projet poursuivi jusqu'au dénouement, au milieu des périls et des obstacles, u*anooncet-ilpasuue nature énergique, pleine de puissance et de volonté? Ces natures là se rencontrent-elles dans des hommes qui se laissent aller au courant des passions grossières ?

Il est vrai que quelques chroniqueurs lui reprochent son imprudence et ses mœurs démocratiques ; c'est sans nul doute de là que vous induisez que cette race hautaine de barons , qui ne voyait qu'elle sur la terre , méprisait Pierre VHermite, Ce mépris, s'il existait, ferait sa gloire.

En faire aussi un homme d'une naissance obscure et d'une éducation grossière, n'est pas non plus possible, après tous les témoignages que nous avons de son savoir. Dans l'ordre ordinaire des choses, l'influence va de haut en bas; il en fut de même pour Pierre VHermite, et ce n'est que son éducation supérieure à son siècle qui put lui donner l'influence qu'il acquit sur toutes les classes de la société, s'il est permis de donner le nom de société à ce cahos du monde féodal.

Cela, Monsieur, n'inôrme en rien, du reste, les autres qualités dont vous vous montrez prodigue à son endroit. Qu'il ait été menteur , comme vous le voulez, cela peut être : il avait été loin, et vous connaissez le proverbe. Pourtant je ne vols dans les chroniqueurs aucune trace de ce gros péché. Superstitieux et gourmand? \\ était moine, et l'on sait comment les chroniqueurs et les trouvères arrangent messieurs les moines sur ce chapitre-là.

Guiberl de Nogent seul hii reproche son goûl pour le vin el le poisson, lors de la terrible faimine d'Antioche :

n Jusqu'ici tu n'avais que la peau collée aux os , tu ne devais te remplir le » ventre que de minces racines et de l'herbe des pâturages. Pourquoi songer à o des mets somptueux? »

U y a là évidemment une boutade de Guibert, qui quoique écrite en vers, n'est pas des plus poétiques et surprend même de la part d'un esprit aussi cultivé que celui de ce chroniqueur , abstraction faite de son étonnante crédulité, ce qui était du temps. Tous les écrivains de cette époque font Pierre l'Hermite sobre et sa peau collée sur let os, comme celle du loup de La Fontaine, nous prouve évidemment que l'abbé de Nogent a dû céder là une ^lite rancune dont il nous serait difficile, à l'heure qu'il est, de pénétrer les motifs.

L'examen des deux passages de ce chroniqueur, qui se contredisent d'une ma- Dière grossière, nous en donneront la preuve , s'ils ne nous en donnent pas la clé : « On t'avait vu jadis ennemi de Gérés , mais usant largement de vins et de » poissons, » dit Guibert , au livre VIII de son histoire ; tandis qu'il dit au livre lY : « Il allait jambes et pieds nus ; se nourrissait de pain, rarement de pois- » sons, et jamais il ne prenait de vin. » (1) Laquelle de ces deux versions, sortant de la môme plume, devons-nous accepter?

Robert-le-moine dit : « Il ne mangeait ni pain, ni viande, mais il usait de vin » et de tous les autres aliments, et recherchait , au sein des jouissances , une » extrême abstinence. »

Tout en réfléchissant que les mets somptuetix devaient être rares devant Antioche , je dois cependant vous accorder que cette nourriture de vin et de poissons, en supposant qu'elle ait été la sienne , n'était guère propre à entretenir un homme dans un continuel état de sagesse. Mais ceci touche à la physiologie et sort entièrement de mon domaine.

Après tout, le malheureux m'a donné assez de tracas, pour que, sans égoïsme, je le laisse se défendre lui-même. Je n'irai pas croiser le fer avec vous pour d'aussi minces griefs, et si le petit enragé a été menteur, superstitieux et gourmand, ma foi, tant pis pour lui. (2)

Il est vrai que la manière de se nourrir des Croisés est souvent plus épouvan-

^1) I^nca tonica ad puriiiu , cuciiUo super utrisque talaribus, byrrho dcsnpcr induebatur; braciia miaime, nudipes aiilem : pane , vix pisce, nunqaaui vino alebatur.

(2) Ce malheureux moine a vraiment du {rui^non. Non-seulement il est laid par droit de naissance, mais le voili gourmand, menteur, superstitieux, de par Guibert de Nogent, b Chanson d'Antioche et vous. Puis vient le cosmographe Tevet qui nous en donne un portrait qui, je dois Tavoner, n''est pas des plus attrayants. Maintenant cVst M. Didron qui reproche à M. Gëdéon Forceville d^avoir trop suivi la tradition et de nous avoir donné une statue incor> rccte, grotesque et laide de fignre. Ijc» Amiénois et beaucoup d^artistcs ne sont pas d'accord avec H. Didron et trouvent ce bronze, sinon sans défauts, du moins une œuvre dont ^nt s'honorer une ville. Il faut bien conclure de tout cela que Pierre VHermite était (rès-Iaid , chose dont je ne chercherai pas à le justifier, la laideur n'étant pas un des sept {léchés capitaux.

table à raooDier ei qae, suivant les chroniqueurs , ces malheureux étaient descendus à un degré d'abaissement et de férocité tels qu'on les vit manger de h chair humaine, et que l'historien qui raconte cette triste époque, que l'on veut tant poétiser dans certain camp, est fort embarrassé devant le récit d'Anne Comnène , qui parle d'enfants mis à la broche, et devant l'ordre de Bohémond de faire couper en morceaux les espions et de les rOtir pour les distribuer en guise de nourri ture à ses soldats (1 ) .

Devant de telles monstruosités , pourrai t-on avoir le courage de reprocher à quelqu'un des aliments plus ou nralns délicats?

Quoiqu'il en soit , n'accusons pas , par on choquant retour , ce bon Ordéric Vital» qui esC'un des écrivains les plus consciencieux de cette époque. N'oobh'ons pas que sa chronique est aussi une des plus intéressantes du moyen âge et qu'elle est remplie de curieux détails. N'oublions pas non plus que ce chroniqueur demeurait non loin d'AGHERY , pays du Ponibieu , que tout nous porte ï croire être la patrie de Pierre VHermite.

Quant à la forme : un certain hermite. Un certain Pierre VHermite, Un certain kermite nommé Pierre, etc. , vue à la distance oh nous sommes de cette époque , elle semble entacher l'individu qu'elle désigne d'un certain cachet obscur et peu favorable ; mais, h mon avis , nous ne devons pas nous y arrêter ; elle lient à la forme littéraire de cette époque et le fait est tellement vrai qu'elle est employée à l'égard du roi de Jérusalem , de Godefroid de Boailloo, lui-même.. «Un ancien hermi le, nommé Pierre, associé à un chef de Teutons, nommé Godefroid, » dit Robert le moine. (2)

Saint Bernard , peu après la mort de Pierre VHermite, emploie la même formule : « un homme appelé Pierre , dont vous aussi, si je ne me trompe, stm » souvent entendu parler.... a dit-il dans ses circulaires. Cette maaière d'écik jette de l'obscurité sur le personnage. II est vrai que plus tard saint Bernard, qai s'y connaissait, l'appelle « on prédicateur turbulent, dont il faut prendre garde <Je suivre l'exemple. » (5)

(1) J^examinerai attentiTement dans mon travail sar les Arabes et la Croisade la Térité oa le mensonge de ces récits. Les fabliaux anglais et français, de même que !«• chroniqoean, me serviront de guides, car Anne Comnène pourrait être partial.

(2) Le fait est tellement exact, que Guibert de Tfogent, dans le récit qu'il nous fait d'an homme possédé du démon, nous dit :

« Un certain moine , qui avait reçu Tordre de la prêtrise et avait été auparavant chapelaw » de ma mère,.. » sans autrement indiquer son nom.

Les relations des hommes entre eux sont si pou fréquentes, que Guibert se doime beaucoup de mal pour connaître le nom do chef apostolique de la Croisade, sans en venir à bout. Ce n'est que longtemps après avoir commencé son livre qu'il finit par Tapprcndre d'une tuBiMn inexacte même : Aimar au lieu d'Âdhémar.

(3) M. H. Prat, <bns son travail sur Pierre VHermite et la première croisade, se basant sor ces expressions: un certain hermite , un certain hermite nommé Pierre, en conclut qae les chroniqueurs français le connaissaient à peine, et qu'il faut avoir recours aux chroniqucof» orientaux qui ont écouté la voix publique^ fort prompte à dénaturer la réalité, pour avoir qael-

Ordério Vital est ie seul de toos les chroniqueurs qui parle de Pierre aved cette certitude que donne une connaissance réelle des faits. H n'y va pas par quatre chemins : « Petrus de Àcheriis, vulgo cognominatus Heremita» » On voit ici un homme sûr du fait qu'il avance^

J'ai mis, monsieur, bien de l'acharnement dans cette discussion archéologique, mais réternel reproche qu'on nous fait de nous emparer des hommes qui De sont point k nous a servi d'aliment à mes recherches. (1)

Quoique je sois de l'avis de MM. les rédacteurs de la Mevue trimestrielle, (2) «t que je pense que a les hommes qui ont eu quelque influence sur le mouv&- » ment général des esprits, appartiennent moins à leur lieu natal qu'à l'huma- » nité tout entière, n je crois cependant que les localités doivent réclamer les grands hommes quelles ont vus nattre.

Le lieu de naissance ne nous donne pas un caractère, je le sais. M. Vion a donc tort, ë mon avis, d'appeler le berceau, le signe indiqué providentiellement pour la distinction des grands hamme%,

La providence n'a que faire ici : le caractère vient de la nature . maïs si la réunion des circonstances extérieures est pour quelque chose dans la vie des hommes , ne pouvons-nous en induire que les impressions de l'enfance et de l'éducation contribuent à lui donner un penchant que les événements sont appelés à développer et sur lesquels il agit?

N'y a-t-il pas aussi pour l'observateur attentif un puissant motif de réflexions dans la comparaison qu'il peut établir entre les statues d'un pays et celles d'un autre? Cette réunion d'hommes remarquables, qu'il peut encore se rappeler d'une manière plus sensible après en avoir vu les images, ne le conduit-elle pas à examiner les aptitudes de ces génies divers et à étudier non-seulement letrr influence sur le temps oh ils ont vécu et par conséquent sur l'avenir, mais aussi l'influence exercée sur eux par le climat et les circonstances extérieures, nées des habitudes de race ? De là à l'examen des civilisations comparées il n'y a pas

qnes renseignements sar ce personnage. Cela n^est pas exact, nous Tavons prouvé par des textes, «f sans faire, eomme fait M. Vion à Tégard des chroniqoeors autres, que Goîbert , qui ne parlent pas on peu de Pierre VHermite^ des suppositions désobligeantes que rien ne justifie, nous dirons que la logique se refuse à croire qn''un homme qui arracha V Occident pour Ufrédpiter srtr V Orient^ fût inconnu de ses compatriotes.

(1) a Je me suis abstenu — dit un des biographes de Godefroi de Bouillon , — de. réfuter les » prétentions des Français à réclamer Godefroi de Bouillon comme leur appartenàùL CPest » leur coutume à eux de s^emparer de toutes les notabilités qui ont emùté dans notre pays i » c^est ainsi qu'ils s^approprient tous les jours, les Charles-Martel, les Pépin , les Cbarlemagne » et cent noms divers qui leur appartienneut tout aussi peu, »

Je les soupçonne fort ces Français si charmants , '

dit M. Grandgagnage,

De nous avoir volé quelques noms des plus grands : Hab, de par Cbarlemagne et Bouillon et Commhies,

il n'y reviendront f»1us

Malgré toat resfril de M. Grandgagnage^ vous v«yef qu'ils y sont revenus.

(2) De lapatriodo hommos iUuttres. Bruxelles, tSitif, T. VI, p. tdO.

loifK Poar la France» par exemple, il remarquera la grande différence qui existe entre tes deux peuples que sépare la Loire et que les Français du moyen âge divisaient en langue d'otfet en langue d'oc; et, sans aller aussi loin que Cuvier, qui devine les caractères et les aptitudes des habitants par les couches géologiques du sol, II pourra en induire que le climat , la nourriture et toutes les circonstances extérieures produisent des phénomènes curieux à observer poar l'historien.

En examinant les statues de Voltaire et de Gresset, ces représentants de l'idée gauloise dans ce qu'elle a de plus piquant et de plus gouailleur, il verra que la race celtique s'est conservée quasi intacte de ce côté de la Loire et que , quoique en disent certaines gens nactieuses, elle a absorbé la race conquérante daos toutes ces grandes luttes dont 93 est la dernière page. Il ne lui sera pas difficile d'apercevoir , qu'à part Rabelais, peut-être, qui se trouve sur les confins de la séparation des deux peuples et dont le Pantagruel est bien plus gaulois que le Gargantua , presque tous les représentants de l'idée celtique sont nés de ce côté de la Loire. Si le Gargantua emprunte leurs reflets aux grands coups de lance et aux féeries orientales, il n'en est pas moins la continuation des trouvères. Panurge , ce type sans pair , incomparable et sans parangon , est purement gaulois et nous pourrions, nous autres picards, nous reconnaître souvent dans le chapitre qui traite des mœurs et conditions de ce personnage, Uiiuel machinait toujours quelque chose contre les sergents et le guet, (1)

Sans parler de nos malicieux trouvères , dont la galerie serait trop longue à passer en revue, depuis que vous et quelques-uns de vos amis leur avez reaàu leur patrie, Villon, Boileau, Piron, Beaumarchais, G. Desmoulins, Desmoustiers, Béranger et Alexandre Dumas (â), ne sont-ils pas, chacun dans leur genre, (fes types de notre vieil esprit gaulois, et si nous voulons descendre les degrés qù séparent la littérature honorable de la littérature de carrefours, ne trouveroDS* nous pas quelques-uns des auteurs que Boileau a quelquefois si injustement poursuivis de ses dédains, puis les Scarron, les Vadé et autres, qui tous, malgré leurs imperfections ou la bassesse de leur langage, représentent cet esprit au naturel? (3)

Un observateur impartial ne pourra-t-il voir dans cet esprit si vif, si causti-

(1) Si nons voalions nous rarnentevoir^ nous pourrions extraire de Rabelais unfortbeao catalogue de mots picards, inconnus même en Tonraine, et nous n'irons pas loin pour retroover dans nos coutumes plusieurs des personnages celtiques qne Rabelais a personnifiés d^one manière si bouflbnne. Saint Pansart et Mardi-gras sont encore dans le canton de Hast (Somme) l'objet d'un culte populaire que je me propose d'examiner, dans un assez lonj trarail sur nos mœurs et coutumes,

(2) Quoique d'origine exotique, M. Alexandre Dumas est né en Picardie (à Villers-Cotteret»)' J'espère qu'on ne m'en voudra pas de prendre mon bien où je le trouve.

(3) A voir la plupart des représentants actuels de la littérature affectécy on cstsurpri» *» rigueurs de Boileau à l'égard d'auteurs qui, de nos jours, ne paraîtraient pas déplacés. Je "> tonne qu'une étude comparative n'ait pas encore été faite à ce point de vue.

que • si pétulant, et pourtant si inquiet , si peu semblable à l'esprit du Midi , la cause de bien des événements qui ont modifié la société?

Ne verra-t-il pas que le mouvement révolutionnaire et ascendant que l'on attribue au Midi vient du Nord ? En étudiant le rôle des bommes dans chacun des siècles de notre histoire, ne lui sera-t-il pas facile de remarquer que les premières révolutions des serfs contre les seigneurs viennent du nord , que ces révolutions ne sont que la lutte de l'idée gauloise contre l'idée germanique ? Que la grande voix qui crie commune I et Dieu le veut! est une voix du Nord, que les Jacques sont des hommes du Nord, que la ligue est l'œuvre du Nord et que les hommes qui depuis 89 à 93, les Robespierre, les Saint-Just , les Marat , les Merlin, les Lebon, les Desmoulins, les Dumont , les Danton , les Fouquier-Thinville et autres personniGcations terribles et réformatrices qui ont tant influé sur Tavenir du monde sont du Nord ?

Sans avoir besoin de recourir à notre temps, n'y a-t-il pas dans renonciation de ces noms seuls assez de motifs pour attirer les méditations des penseurs, et quand nous avons des individualités aussi remarquables, n'avons-nous donc pas le droit de porter nos regards sur elles avec quelque fierté.... , de quelque opinion que nous soyons.... , car c'est une réticence que nous devons mettre par ce temps de mœurs pudiques , oii nous n'osons dire notre pensée qu'en tremblant.... (1)

Partant de là, et reconnaissant que le temps qui marche est le résultat du temps qui est passé, les localités n'ont-elles pas le droit de faire peser sur ceux qui ont entravé la marche du progrès la responsabilité de leurs fautes et de leurs conséquences, mais aussi celui de réclamer leurs grands hommes et de s'en enorgueillir?

N'y a-t-il pas, dans l'érection des statues qu'on leur élève dans leur patrie, un sentiment d'émulation bien plus grand là qu'ailleurs? La contemplation de ces augustes images n'éveille-t-elle pas dans les générations une idée de bien faire et de maintenir le pays à la hauteur oU ces morts illustres l'ont placé? N'est-ce donc rien que de pouvoir dire à l'étranger: «Et nous aussi nous avons vu naître » des hommes qui ont marqué dans leur temps , qui ont aidé l'humanité dans » ses efforts et qui ont suivi la liberté dans sa marche? » (3).

(1) Je uie propote, dans nne étude sur la Picardie et le Nord de la Frauce, d'examiner ce qui reste de gaulois dans nos mœurs et coutumes, et quelle a été notre influence dans la civilisation de la France , de même que ce que nous avons gardé des mœurs germaniques et les lutte* que nous n^avons cessé de soutenir d^ge en âge contre nos envahisseurs.

(2) En ma qualité de Français, de Picard et de Hamois, qu^il me soit peimis ici de déplorer rinqaalifiable inertie de mes chers compatriotes qui, indifférents à la gloire de leur {Mtrie, oublient la reconnaissance qo Mis doivent , comme Français et comme Uamois, a Tun des plus grands hommes des temps modernes. Je dois le dire à leur honte, tous les efforts que j'ai faits )ionr Tércction d''unc statue à Tillustre général Foy ont été vains. J'ai prêché dans le désert. Envahis par les intérêts matériels, mes chers compatriotes oublient que c'estgrAce aux pnissantes paroles de ces hommes fiers, qui ont toujours marché droit dans la voie du progrès, que le bieu-étre leur est arrivé. Espérons qu'une voix plus puissante que la mienne saura les réveiller de leur apathie et que la statue que Foy attend depuis trente ans, s'élèvera alors sur la place de Ilaro, comme la réparation d'une reconnaissance bien tardive et pour prouver i nos fils que les Uaniots ont su comprendre les grandes et nobles choses. L. P.

n est Trai que l'eDgouemeDl en matière d'érection de statues a produit des monstruosités et que les hommes, dans des moments d'aberration et de servilisme en ont élevé à des personnages indignes et ^ leurs tyrans. Mais le vent des rérolutions a balayé la poussière de ces marbres pompeux , tandis que l'image des bienfaiteurs de l'humanité est restée gravée dans la mémoire et dans le cœur des gens de bien.

Il est vrai aussi que l'on peut reprocher à beaucoup de villes d'avoir méconnu leurs grands hommes pendant leur vie. Gela ne prouve pas contre mon raisonnement, mais contre l'ingratitude de ces cités, qui, après avoir formé des hommes remarquables, les ont abandonnés pour des motifs d'intérêt ou de couardise dont fourmille l'histoire de tous les temps et de tous les lieux.

Maintenant, monsieur, pardonnez-moi de m'étre appesanti aussi longuement sur Pierre l'Hermite et l'opinion que tous en avez conçue. Vous avez l'esprit trop droit, monsieur, pour me reprocher de vous avoir combattu. La science a ses privilèges : la vérité et la' franchise.

L'histoire est un enseignement; tout ressort de ses exemples. Nous devons donc tenir à ce que les actes et le caractère des personnages qui ont influé sur leur siècle, nous arrivent jugés par une saine critique et un esprit impartial : voilà pourquoi, monsieur, je n'ai pas craint de vous adresser cette lettre, per* suadé que vous reconnaîtrez facilement que l'auteur de la Chanson d'Antioehe n'est pas un biographe bien fidèle, et que ses récils demandent à être soumis à un examen que messieurs les poètes, depuis Richard jusqu'au Tasse, n'ont pas toujours eu soin d'apporter dans leurs compositions, qui après tout sont plutôt des compléments historiques que de véritables histoires.

Je n'ai pas besoin de m'a ppesantir sur un point que vos savantes préfaces m'ont appris à apprécier, et quoique votre siège d'Antioehe soit fait, j'espère que vous ne m'en voudrez pas de tenir encore bon dans ma citadelle.

Pardonnez-moi donc de vous avoir distrait un instant de vos graves occupations et d'avoir rompu une lance en faveur de mon moine, contre un érudii dont je suis heureux de me déclarer le féal , et des leçons duquel je serai toujours fier de profiter.

Heureux si, comme vous, monsieur , je pouvais dire plus tard : Bien commenchier et mieulx conclure , Quoique, à vrai dire, il soit plus facile d'arriver autrement que par l'étude, dans notre temps de littérature légère, oh les moins bons sont les mieux partagés et oii Martin Franc pourrait encore écrire :

II ne faut plus estudier.

Ores pour honneur acquérir; Car c'est métier pour mendier fit pour honteusement mourir.

11 est vrai, monsieur, que des hommes comme vous ne travaillent que pour la science, sans s'inquiéter de toutes les mouches qui bourdonnent autour d'eux, et que dans ces nobles occupations, ils trouvent une récompense qui chatouille l'ame, bien autrement supérieure à celle pour laquelle nos freluquets littérai-

res,qai tiennent le baut pavé des honneurs, font une continuelie course au clocher.

Veuillez agréer, monsieur, la considération la plus distinguée de votre bien dévoué serviteur,

LÉON PAULET

Mons, 26 décembre 1854 (imprimée le 15 juin 1855). (1)

P. 5« — Je sais, Monsieur, que vous vous êtes appuyé sur la Chanson d'Antiocke et(dites-vous,'dans' vos notes) sur Guibert de Nogent,|Guillaume de Tyr et autres. Mais Guillaume de Tyr ne fait pas de Pierre un homme crapuleux. Il lui donne un esprit vif et un œil perçant. Quant II Guibert, même dans ses reproches, il ne parle de Pierre qu'avec grandeur. — <c En outre — dit-il , — on vit , selon le langage » de l'Apocalypse, tomber même les étoiles du ciely ce Pierre dont j'ai déjà parlé, » le célèbre Hermite, atteint aussi de folie , se relira pareillement. » ~ Ne ditil pas également que « il ramenait à leurs maris les femmes prostituées, non » sans y ajouter lui-môme des dons.... qu'il rétablissait la paix et la bonne in- » telligence entre ceux qui étaient désunis, avec une merveilleuse autorité. » Ne nous le montre-t-il pas fatigué des folies de sa troupe, en confier le commandant à Gautier-sans-avolr et se retirant sagement à Constantinople ? Peut-on s'appuyer de ces auteurs pour en conclure que notre moine était un homme de peu de mœurs et méprisé de la chevalerie?

Après lamortd'Adhémar, ce pieux croisé, cet homme généreux, autant qu'ha- ' bile et humain , n'est-ce pas Pierre VHermite qui devient le chef du clergé de la croisade ?

(1) Avant de clore ma lettre, permettez-moi de jeter un regard en arrière, en faveur d* Amiena contre Hoy. — L^aotenr de la chanton du chevalier au Cygne nona parle de la ville de Hny en termes trop catégoriques, pour nous laisser supposer qoMl ne la connut pas. Qoe lai eot-il coAté d^écrire, lui qui était indifférent â la question , au lieu de

Il estoit né d^Amiens ; ce nous dist ly romans , il eitoit né de Suy^ si la chose eut été vraie ?

Parmi les seigneurs qui vont à la croisade, il cite :

Et Tavoé de Hvi , une viUe frume'e ,

Qui conduist les Liégeois , une gent redoubtée.

GodeFrois de Bouillon ot ce lost gouvernée ,

Car vendut ot Bouillon et la tierre loée

Au boin vesque du Liège , c^est vérité provée ,

Pour venir oultre mer acomplir sa pensée.

N'est-ce pas ici le cas de remarquer que ni les VHermite , ni les d'Achéry ne figurent dans la Généalogie des famUles nobles du pays de Liège, Namur et autres , du fameux Jacques de Hemricourt, qui a rassemblé sur les nobles de sa patrie ce qu'il a paUoaver, de Tannée 1102 i 1398.

Et si, comme vous te dites, il n'y a fus ki légendaires eu pays de Liège ^ qui, dans l'intérêt de leurs fondations supposées, ont cru devoir te ramener en Europe, n'y a-t*il pas, même dans ce seul fait une preuve de plus en faveur des capacités de notre moine ? S'il eût été ce que veut la Chanson d'Antio^, quel intérêt les moines du Neuf-Moustier avaient-ils à choisir pour leur patron un homme aussi dégradé que nous le montre Richard le pèlerin, qui vous a servi d'autorité?

Je comprendrais les vues intéressées des moines et des auteurs postérieurs à la mort de Pierre VHermite, si leur patron avait été un homme recommandabie à tous les titres ; mais quelles vues intéressées pouvaient donc avoir ces moines ou sa famille de descei^dre d'un homme d'une naissance obscure, d'une éducation grossière , imprudent, menteur, superstitieux et gourmand?

Si à partir du milieu du XIII' siècle , tant de gens tiennent k descendre de Pierre l'Hermite, il fallait alors que sa réputation fût autre que celle dont lui fait cadeau la Chanson d'Antiache,

L'opinion de Richard le pèlerin doit donc être soigneusement examinée, avant d'être admise comme une autorité, puisque elle est contredite par les écrivains contemporains d^abord, et qu'en second lieu, nous n'avons son œuvre que paraphrasée par un trouvère du XIII« siècle, qui , si j'en juge d'après bien des passages, ne me semble pas d'une gravité et d'une exactitude irréprochables, comme nous le verrons plus loin«

Vous dites, monsieur, que les écrivains vraiment graves du XIl« et du XllI* siècle se contentent d'en faire un hermite, et que ce n'est que plus tard qu'on en a fait un moine, un soldat, un lettré ; mais non, monsieur : je vous ai cité Ordérie Vital, Guibert de Nogent, Robert le moine, Baudry, Jacques de Vitry, et sans autorités même, son influence ne prouve-t-elle pas plus que tout le reste?

Si Guibert de Nogent est le plus vrai, les plus clair etle plus contemporain des auteurs de la Croisade, pourquoi ne pas s'en rapporter à lui ? Nulle pari Pierre V Hermite ne Ggure dans ses écrits sous un aussi triste aspect, et la dernière fois qu'il nous en parle c'est comme le coopérateur de la pieuse entreprise, préchant et distribuant des aumônes^

Je pensais vous parler des Arabes et de la Croisade, mais cette lettre est déjà bien longue et mes recherches sont asses étendues. Je ferai donc de cet objet une étude à part, dans laquelle j'examinerai l'état du peuple arabe avant l'invasion , sa haute civilisation si longtemps méconnue et la Croisade, avec ses causes; et me plaçant, contrairement aux idées reçues, au point de vue oriental , j'examinerai quels ont été pour la civilisation arabe les résultats de cette expédition si difiëremmeot jugée.

Pour effacer la petite plaisanterie dont je me suis rendu coupable envers vous, me permettez-vous, monsieur, de vous dédier cet ouvrage ? S'il n'est pas une digne réparation de mes torts , il sera du moins un hommage que je me plais k rendre à vos connaissances savantes et k l'amabilité de votre caractère : de quelque opinion qu'ils soient, les honnêtesgens doivent s'estimer.

comusiON.

SOMMàlRlp:, Quelques mots sur Pierre VBermUe. En histoire, doit^on eonsalter les écrivains postérieurs, ou seulement les contemporains? Que nos systèmes historiques sont faux. Ce qu'on doit penser de la Croisade; son histoire.

NOTBS,

Quelques mots sur Pierre rHermite. — En histoire doit-on consulter les écrivaim postérieurs y ou seulement les contemporains?

Avant de terminer cette brochure , qu'il me soit permis de résumer en peu de mots Tensemble de ces recherches , et de répondre à quelques observations qui m'ont été faites.

Comme la plupart de ces observations s'adressent plutôt à la partie synthétique de mon livre qu'à la partie archéologique « je me trouve dans la nécessité de donner ici un aperçu de ma méthode. Je diviserai donc cette étude en quatre parties distinctes. Dansls^première, j'examinerai s'il était utile, pour avoir une idée complète de Pierre VEermite^ de consulter les écrivains postérieurs au XIP siècle; j'augmenterai ce travail de quelques nouvelles recherches qui formeront le complément de ma monographie hérémitique.

Dans la seconde et dans la troisième , j'examinerai la valeur de nos systèmes historiques et principalement ceux qui jugent des Croisades , sans cependant entrer dans des détails critiques, ayant trait à tel ou tel auteur : je me bornerai à quelques aperçus généraux.

La quatrième sera consacrée à l'histoire des causes de la Croisade , puis viendront des notes historiques qui serviront de réponses aux reproches que Ton m'a adressés, relieront entre elles toutes les parties de mon travail et lui serviront pour ainsi dire de preuves justificatives.

11 n'est peut être pas séant de ne point^ccepter sans réplique les observations d'érudits aussi 'experts que messieurs Paulin Paris et Polain de Liège ; aussi le ferais-je si je ne devais convaincre que des personnes convaincues, mais comme je dois répondre à un peu d amour-propre , à un peu de mauvaise volonté , et à beaucoup de subtilités , je trouve nécessaire de donner quelques explications sur le sentiment qui m'a porté à étendre cette dissertation au-delà des bornes qui lui étaient tracées.

Messieurs Paulin Paris, Polain, de Liège et d autres érudits, qui ont bien voulu honorer ma faiblesse de leurs savants avis , m'ont reproché , non sans quelque raison , de trop écouter les autorités postérieures au XII'' siècle. Qui a le plus , ne peut se contenter du moins, disent-ils. Gela est vrai pour ces messieurs, qui ont de bonnes plumes de Tolède et dont les écrits servent d'autorités. Cela ne l'est pas pour moi qui , malgré les louanges trop flatteuses de M. Paulin Paris, ne suis qu'un vermisseau archéologique, que le hasard a conduit au milieu de la mêlée.

Je sais qu'un véritable critique se serait borné à trois ou quatre autorités contemporaines et que , renfermé dans sa citadelle , il aurait attendu qu'on en ftt le siège en règle , avant de songer à la défendre.

Les textes: iiSacerdos quidam, Petrus nomine^ quondam » Eremita , ortm de civitate Amiens » d'Albert d'Aix-la- Chapelle.

» Qmmurbe, nisi fallor ^ Ambianensi ortum y) deGuibert de Nogent.

« Petrus Heremita de territorio Ambiano , primo monaehus » apud sanctum Rigaudum in Foresio , post predicator effeoy> tus » du chanoine de Laon. (1)

(1) Si toute fois le chanoine de Laon — comme me l'assure la lettre d'un académicien *- est contemporain de Pierre VHermite.

» Dumsancta Hierusalem civiUis sub Turcorum daminio » muliis et gravissimis essel qppressa miserm^ inter eos qui )> catAsa devotionis et orationis cul eam veniebant, nec tamen in*' » trabant, nisi dato prius awo pro tributo, Petrus quidam, » sacerdos de regno Francarum^ et pago Ambianensi ^ vere » cognominatus Eremita quantitate contemptibili ^ venerabili » sanctitate pervertit » de Guy de Basoches , lui auraient suffi , comme ayant été écrits par des écrivains contemporains dQ Pierre VHermitey et qu'il ne se serait servi des textes :

« Domitkus respiciens cuidam pauperi et religioso homini^ » de regno Franciœ , in Ambianensi episcopatu vitam eremitir cam agenti, qui et Petrus Eremita dicebatur^ in8piravity> de Jacques de Vitry.

a En Aminois fu née et s'i ot sa maison n de la chanson d'Antioche.

<( Sacerdos quidam Petrus nomine , de Regno Francorum, » de episcopatu Ambianensi » de Guillaume de Tyr.

« // estoit né d'Amiens ; ce nous dist ly romans ï> de la chanson du chevalier au Cygne et de Godefroi de Bouillon.

« Nasceris Ambianis , Petre » mundi spretor inanis » de Godwin. «

c< Vint à Jhérusalem un pèlerin du règne de France , nez ds » Vevesché d'Amiens, cest-à^ire Pierres qui avait esté hermi- » tes el bois » de la chronique du xiii'' siècle, de la bibliothè- » que des ducs de Bourgogne, u'* 9492; des xn'' et xiu* siècles, que comme compléments à ceux des contemporains et qu'il eût laissé ses adversaires combattre tant bien que mal avec des autorités postérieures.

Je répondrai à cela, non sans quelque raison aussi, que ce qui est vrai d'une manière absolue peut ne l'être pas d'une manière relative. Que depuis le xi"" siècle, bien des chroniques, bien des manuscrits sont perdus ; que ces chroniques et ces manuscrits ont été consultés par les écrivains postérieurs et que puisque

mes adversaires se sont « à défaut d'autres , contentés de ces écrivains, il fallait bien leur répondre avec leur encre, outre que j*ai pensé qu'il n était pas inutile de les consulter aussi, d'abord pour en examiner la valeur, puis pour connaître s'ils ne pouvaient pas nous mettre sur la trace de quelques curieux renseignements et apporter une preuve de plus à mon édifice. C'était, il est vrai, donner beau jeu à mes adversaires, mais j'aime à combattre à armes égales : la lutte m'affrîande.

Pour confirmer cô que j'avance , je demanderai comment nous connaissons la chronique de Guy de Basoches ? par la chronique d'Albéric-des-trois-Fontaines. Et le vers

<i \\ esioit né d'Amiens, ce nous dist ly romans » n'est-il pas la reproduction du texte d'i/n manuscrit aqtérieurîetc.

Je dois avouer , du reste, que mon but n'a pas été de me renfermer dans les mots «NascerisAmbianis»; que j'ai voulu faire une monographie hérémitique , indiquant aux écrivains qui s'occuperont des Croisades, les sources où ils peuvent puiser, pour avoir une idée dé l'individualité de Pierre VHermùe. Puisque cette époque a tant pesé dans l'histoire du monde, n'est-il pas bon d'en connaître exactement l'auteur ?

Voilà pourquoi les écrivains subsidiaires ne m'ont pas été indifférents. C'est ainsi que j'ai remarqué que les écrivains des XI* et XIP siècles faisaient tous de Pierre VHermite un homme habile dans les lettres. Il fallait bien que ces écrivains eussent puisé ces renseignements quelque part : mais où les Avaieût-ils puisés? Il ne me semble pas indifférent de le connaître.

Il ne me sufiBsait pas que Ordérîc Vital eût dit que Pierre THermite étoit un homme illustre par sa science ; que Guillaume de Tyr ait dit que son esprit étoit vif t c'était déjà quelque chose, mais ce n'était pas assez pour autoriser des écrivains postérieurs à lui faire fréquenter ied académiciens de Grèce et d'Italie, pour

se former k Tétude des belles lettres. (1) Les traditions du Mont S^-Quentin « ce ceotre littâraire du W siècle, pouvaient être de quelque poids, mais procéder par induction n'était pas procéder par preuves, et, en outre, rienne nous garantissait que Paul Emile, Duhaillan et autres historiens eussent connu ces traditions : il nous fallait donc des écrivains du XU* siècle, ou des écrivains du XIIP siècle, ayant copié ceux du Xïl*.

Du Xir siècle nous avons un chroniqueur wallon , Laurent de Liège, qui rapporte ce fait, et du XIII* nous avons Fauteur du roman du chevalier au Cygne et de Godefrot de Bouilhn. Nous opposerons donc trouvère à trouvère » et lauteur de ce roman à Fauteur de la Chanson d^Antioche.

Je dois dire , cependant, que l'édition de Laurent de Liège que j'ai consultée ne parle pas de ce voyage de Grèc^ et d'Italie; qu'il n'y est pas question de Pierre l'Hermite , si tant est qu'il y ait erreur dans les noms.

D'Oultreman a donc brodé sur les textes en disant, dans un style que je ne puis m'empècher de rapporter : « 11 passa une » partie de son premier âge en l'étudç des bonnes lettres ; et D ayant hanté les académies dltalie , il donna jusqu'en Grèce, » afin d'y humer ce qu'il restait de sciences, lesquelles, à vrai » dire, étaient fort à la lie, la plupart s'étant écoulées par » deçà et nommément en France , la ville capitale de la quelle » a servi depuis de retraite aux muses chassées de leur ancien » domicile. » (2)

(1) Nous avons, dans d'autres pay^ que ïe nôlre, des traditions qui viennent pourtant h l'appui de ce fait. Quelques espagnols assurent dans leurs livres que Pierre l'Hermite fréquenta les écoles de Gordoue, de Grenade, de Salamanque et de Séville. N'est-il pas curieux de voir les n&oines de ce temps aller s1ns(ruîré chez ceux là mêmes dont ils méditent la ruine?

Hérite-l-^on jamais de ceux qu'on assassine?

(2) Je m'étonne de voir M. Vion prendre les textes de d'Oultreman et du P. Waha au pied de la lettre, et surtout la chroniqt^ de Godefroi de BoaUton, assez mauvaise rapsodle historique , dans ta quelle il faut avoir de la l)onne

Il est vrai que la version que M. de Reiffenberg a donnée de la Chanson du Chevalier au Cygne est, d'après M. Paulin Paris, de la fin du XIV* siècle ; mais quelque postérieure que soit cette version 9 je dois la prendre, n'ayant pas sous la main celle qui a servi à Duhaillan , Paul Emile et d'Oultreman pour faire voyager Pire ly Hiermùe en Grèce et en Italie.

Pierre l'Hermite remplit dans ce roman un rôle tout autre

que celui que lui assigne M. Paulin Paris : c'est un homme

Ofl règne d'outremer , Preudons, de bonne vie, qui voloit Dieu amer. De maint pèlerinage vot le sien corp pèner.

Gieu sains homs , Pieres l'Hirmite ot non,

va trouver le pape

Qui bien le reconnu , veut l'ot de piça.

On voit dans ce roman qu'il connaissait plusieurs langues ,

parmi lesquelles la langue arabe, ce qui n'était pas si maladroit,

dans un temps où les caractères arabes étaient considérés par

la plupart des Croisés comme des signes diaboliques.

Dans Pires ly Hiermites sur son asne monta :

Le pays de Syrie tantos achemina.

Le langage savoit de ça mer et de là.

n est venu en Vost ; payent va saluant; Le langage savoit oussybieaque rommànt.

N'avons nous pas ici une preuve antérieure aux écrivains des XV* et XW siècle , que ces derniers n'étaient pas dans l'erreur à l'endroit des facultés intellectuelles de cet homme extraordinaire ?

Dans ce roman , qui n'est que la reproduction d'un poème plus ancien et que tout porte à croire avoir été écrit par un contem-

volonté pour chercher de la critique et de l'histoire. La manière dont tous ces messieurs parlent d'Eustache, comte de Boulogne, nous montre à l'évidence que le moyen âge leur était inconnu, et que quand ils n'offrent pas d'autorités à l'appui de leurs dires, il est bon de les écouter les oreilles fermées.

porain de potre moiney loind'être méprisé 4e la chevalerie» Pierre VUermite est en rapport constant avec elle et en cela le trouvère est d'accord avec les chroniqueurs. Le trouvère aurait-il choisi cet homme pour lui faire , dans sa chanson , jouer un râle quasi aussi grand que celui du héros principal, s*il en avait été indigne , où même si Pierre VUermite n'eût plus été connu de son temps? Gela n'est pas à supposer.

Mariana , d'après les chroniqueurs Espagnols » nous montre Pierre VHermite sous un jour qui nous donne une assez haute idée de ses talents, dans un siècle où la guerre était presque toujours une lutte corps à corps et où Timprévoyance laissait au hasard la réussite des entreprises.

« Comme il n'avait rien que de méprisable dans son air — » dit-il — les Sarrasins ne firent pas attention à lui. Il parcou- » rut toute la Syrie et profita de la liberté que lui donnèrent » les barbares d'aller de tous côtés , pour examiner la nature , » le plan et la situation des lieux Ja force du pays, le carac- » tère, le génie et la disposition des peuples. Il ne put voir

» sans douleurs les avanies »

Si le récit de Mariana et des chroniqueurs dont il s'est servi est exact, les maux dont les chrétiens étaient accablés n'étaient pas si insupportables, puisque Pierre VHermite put parcourir le pays en toute liberté, et la chose est probable puisqu'il revient de là sans la moindre égratignure. Il est vrai alors que l'injustice des occidentaux se montre dan^ tout son jour. Se servir de la liberté qu'on leur laissait pour aller dans le propre pays des Sarrasins calculer leurs forces et dresser le plan d'une attaque, était habile, sans doute, mais n'était pas d'une moralité exemplaire. En jugeant les Croisades, on accorde trop à l'Occident. N'était-il donc pas juste aux orientaux de tenir les chrétiens en respect, quand ils ne songeaient qu'à s'unir aux ennemis du dehors pour détruire ceux-là mêmes qui les toléraient chez eux? On voit dans quel sens les écrivains subsidiaires peuvent être consultés.

Nous n'aurions pas ces filons pour nous mettre sur la trace des connaissances littéraires de Pierre VHermite^ que sa présence au concile de Glermont, où le pape lui cède le pas pour haranguer la foule 9 nous induirait à penser que son éloquence devait être assez élevée pour qu'il lui fàt accordé cet honneur.

Il est vrai qu'il revenait de Jérusalem^ et qu'à cette époque c'était un titre pour être écouté. (1) Il est vrai aussi que l'on peut me dire que sa qualité de témoin oculaire des avanies dont les Turcs accablaient les chrétiens donnait plus de crédit à ses paroles, surtout» si comme le rapporte Mariana , « il était » accompagné de plusieurs des principaux et des plus vertueux » habitants de Jérusalem et d'Ântioche» qui avaient abandonné » leur pays pour se dérober à la barbarie des infidèles. » (2)

On me dira qu'un trouvère parle de Pierre VHermite dans un sens qui ne lui est pas avantageux , mais puisque j'examine attentivement les autorités qui lui sont favorables , tout prêt à les écarter si elles ne me semblent pas de bon aloi , n'est-il pas juste aussi d'examiner les autres et de leur demander les preuves qui leur ont servi à étayer leur opinion ?

Qu'un trouvère fasse de Pierre VÈermite un homme de bas étage 9 crapuleux, ignorant et débauché, en supposant même qu'il ait raison , cela ne nous empêche pas d'examiner la valeur de son dire et de nous demander en quelle langue cet homme , qui eut tant de succès en Italie, devait parler aux Italiens. Pour

(1) Beaucoup plus tard revenir de Jérusalem était enoore quelque chose d'étonnant : quand Rabelais vint en ambassade au près du chancelier Duprat, il ne trouva rien de mieux, pour se faire ouvrir les portes de l'hôtel d*Hercule« que de dire qu'il venait de Jérusalem.

(S) « lis s'étaient rendus au concile, oii par leurs larmes et leur triste narra- » tion , ils touchèrent les assistants de la plus 'vive compassion , » dit Mariana, d'après les chroniqueurs espagnols.

J'ai déjà remarqué le fait, assez curieux pour cette époque>que cet attendrissement des barons, dont pas un peut-être qui n'eût plusieurs crimes à se reprocher. Il me semble voir ici le commencement de la lutte de l'esprit contre la matière. Il est vrai que la compassion des barons ne fut pas de longue durée.

parler au bas people , quelque illétré qu'il doit, il faut connaître sa langue, et nous voyons cet homme prêcher dans les villages, dans les villes , sur les chemins de lltalie et de la Provence et y obtenir de grands succès. Ces peuples ne parlaient-ils pas un langage autre que celui des Français , des Normands et des Anglais , qui alors parlaient la langue dW, la langue naturelle de Pierre VHermitet

Ce fait seul ne nous donne-t-il pas une idée assez élevée de son savoir? car à cette époque, penser dans une langue et parler dans une autre était un tour de force qui annonçait une grande intelligence et si ces harangues ne nous ont pas été conservées, c'est que de son temps W n'y avait pas encore de grands journaux pour imprimer les phraséologies verbeuses des orateurs qui les leur portent.

En supposant même qu'il n'ait prêché qu'en (Vançais ou roman, cette langue lui serait redevable de ses prédications, qui alors n'auraient pas peu contribué à la répandre au dehors et à en faire déjà un lien unissant les diverses nations dé l'Europe ; car il faut bien reconnaître que la diffusion des langues est, bien plus encore que la différence des mœurs , un obstacle aux progrès de l'humanité. (1)

Enfin, pour en finir avec Pire ly Hiermite^ je dois avouer que plusieurs de mes amis m'ont blâmé de m'être occupé si longuement de cet homme, qu'ils estiment juste assez pour l'envoyer au diable , suivant l'expression d'un savant académicien , que je me garderai bien de nommer , dans la crainte d'être indiscret d'abord, et de lui faire ensuite avoir de gros

(1) Il est vrai de dire qa'entre l'Italien et le Provençal d'alors et la langue vulgaire des Français, il y avait certains rapports communs, nés de la langue latine , qui leur avait fourni des éléments à chacun ; mais il fallait être lettré pour les comprendre , car la langue française, au contraire des deux autres, s'était formée du celtique, du latin et du tudesque, tandis que celles-là n'avaient admis que peu de mots de la langue des conquérants.

Certes , quand Quenes de Béthune disait :

mots avec ces messieurs de Y Univers^ qui ne sont pas toujours très-tendres quand on touche à leurs gens. Mais cela n*a pas dû m'arrèter : Pierre THermUe est l'homme qui ouvre une époque , il était bon de fixer sa personnalité et je soutiens que sans avoir une juste appréciation de cet homme, il est impossible de bien juger les Croisades, soit en bien, soit en mal. Ses surnoms, les traditions ayant trait à sa personne , sa naissance, que se disputent plusieurs villes, sa mort même, sur laquelle on se dispute encore , tout cela ne prouve-t-il pas Finfluence de cet homme sur son temps ?

Cette influence , que prouve-t-elle sinon son génie î Quant à la manière dont il se servit de ce génie , elle tient au siècle lui-même.

Que cet homme au lieu d'être un homme d'action ait été un littérateur, un homme de lettres, comme on le dit de nos jours , n'y aurait-il pas lieu d'écrire son histoire, aussi bien que celle de saint Bernard ? N'y a-t-il donc que les lettrés qui jouent un rôle dans ce monde et desquelles on doive s'occuper?

Ne cil ne sont bien appris ne courtois Qui m'ont repris si j'ai dit mot d'Artois, Car je ne fus pas norriz à Pontoise.

chacun, même ceux d'un dialecte di£férent, devait le comprendre ; mais que Quenes eût été parler ce langage au bas peuple de Toulouse ou de Perpignan , aurait-il été compris? Non assurément.

De nos jovtrs encore n'en serait- il pas de même en Picardie, si quelque prédicateur du midi s'avisait de venir nous faire un sermon en langue d^oct Que dirions-nous d'un prédicateur qui s'écrierait :

franc I polver ! Or te ensuperbis !

vaysel de miseria, or te enorgolhis !

Borna te ben , e quer van a beota La fin te mostrare que tu aures ob'ra.

Les lettrés comprendraient , mais le vulgaire , au lieu d'être touché , ne ferait qu'en rire.

Il fallait bien avoir d'assez grandes connaissances linguistiques pour se faire comprendre de ces peuples, même des Français , des Normands et des Anglais , qui parlaient alors la langue d'otf , mais chacun dans un idiome différent.

Si mon livré nest pas lu, du moins il pourra servir aux historiens futurs qui écriront sur cet événement, remarquable à tous les titres pour TOrient et l'Occident, qu'on appelle la Croisade. Quand je parle de mon livre, je suis loin d'oublier celui dont M. Vion a enrichi nos annales.

Dussé-je , après tout, n'avoir fait qu'une monographie d'antiquaire , il me semblerait encore avoir été plus utile de la tracer , que de nous donner celles des plats-pieds et des ventrus du jour, menteurs, hâbleurs et porteurs de rogatons, qui dans des mémoires ridicules et maussades étalent leurs petites vanités et leurs grosses indécences, afin que nul n'en ignore.

Certes si Pierre VHermtte avait eu l'adresse de ces messieurs, il nous aurait laissé sur sa personnalité de volumineux mémoires. Il est vrai que de son temps messieurs les potentats ne récompensaient pas avec des cordons de toutes couleurs les grosses saletées des bouffons de la littérature, et que l'on ne se croyait pas aussi grand homme pour remuer la foule et ne point parler de soi, qu'on le fait de nos jours pour quelque peu d'ordures et d'indiscrétions malséantes.

Si j'avais la plume de messieurs de la critique, qui savent joindre l'ironie et l'érudition à l'élégance , je me garderais bien de m'occiiper de ces individualités grossières , maïs dans des travaux sérieux , je ferais connaître à la France , qui a l'air de les ignorer, ces modestes savants qui vont fouiller dans nos archives et dans nos bibliothèques pour nous rendre notre vieille histoire nationale que le peuple connaît si peu , grâce à toutes les drogues qu'on lui sert sans vergogne.

Que nos systèmes historiques sont faux.

Dans la plupart des jugements portés par les écrivains sur les Croisades, il y a une pensée coupable , c'est de faire de ces guerres l'œuvre de Dieu (Gesta Dei per Francos). Que les

chroniqueurs du moyen âge , grâce à ieurg croyances grossièreSt aient eu cette idée, je le coojiprends, mais que nous nous en servions à notre tour et Térigions en système , il y a de notre part une absence de logique qui ne fait guère honneur à notre raison. (1)

Quel rôle fait-on jouer à Dieu dans tous ces massacres , d'abord, et quelle responsabilité laisse-t-on aux hommes ensuite? Si, comme le dit Guibert de Nogent , cet événement a été accompli par la seule puissance de Dieu^ et par les mains des hommes quil a voulu choisir ^ quelle leçon pouvons nous tirer des nombreux forfaits de cette épouvantable guerre ?

II est du ressort de Thomme d*étre libre , mais aussi doit-il être responsable de ses fautes et du bien qu'ayant pu faire , \\ n'a pas fait. Il n'y a pas d'histoire sans cette liberté.

Nous sommes , il est vrai , les héritiers du passé , mais nous ne pouvons accepter sa succession sous bénéfice d'inventaire. Si nous héritons du bien , nous devons hériter du mal , quoi que nous fassions. Voilà pourquoi le passé doit être jugé avec sévérité, pour nous servir de leçon, et afin que nos fils ne nous reprochent pas ce que nous pouvons reprocher à nos pères.

Sr nous devons un peu de raison et de justice à nos devanciers, nous leur devons aussi beaucoup d'erreurs. Jugeons-les donc comme si nous ne leur devions rien, car la reconnaissance n'empêche pas la justice.

Notre manière d'écrire l'histoire est mauvaise. Nous acceptons les erreurs du passé comme des choses nécessaires à notre état actuel et, en vue de glorifier le présent, nous faisons pas-

(1) La naïveté de Guibert de Nogent est vraiment curieuse : « Dieu ayant » guidé ses serviteurs dans leur expédition, h travers tant d'obstacles , el ayant » dissipé devant eux tant de périls toujours iinminens, je n'ai pu hésiter à croire » qu'il me ferait connaître la vérité sur les événements passés , de la manière » qui lui conviendrait le mieux, et m'accorderait l'élégance du langage, selon » les convenances du sujet. »

ser rhumanité par une série de fautes , qui trouvent leur justification dans nos mauvais systèmes.

Quoique dans l'humanité les faits marchent d'une manière régulière, il ne s'en suit pas que les hommes ne soient pas responsables de leurs forfaits. Il y a des lois morales , comme il y a des lois physiques : les unes et les autres sont nécessaires à l'harmonie de l'univers. Quiconque les viole est coupable. La justice n'est pas relative, elle est immuable et supérieure aux événements : aussi tout acte mauvais porte-t-il sa punition en soi. Un homme, quelque puissant qu'il soit , ne peut pas plus enchaîner les lois de la justice , qu'il ne peut changer le cours d'une planète. Aussi les siècles qui l'oublient sont-iis des siècles ténébreux, poursuivis par la vengeance divine , ou plut6t par cette loi d'harmonie établie de toute éternité pour maintenir l'ordre de l'univers , sans empêcher les hommes d'agir.

Nous avons presque toujours la manie de mêler Dieu à nos événements , ce qui nous conduit à une fatalité historique aussi funeste à la raison qu'à la justice et à la liberté. Nous mettons en cela notre consciense fort à son aise , car si les événements passés se sont accomplis en vue de la civilisation actuelle , les événements présents sont d'avance justifiés, en vue de la civilisation future. On voit ce que ce système â d'absurde, combien il entrave le progrès et de quel secours il est à la tyrannie, quelque couleur qu'elle revête.

Si les pères sont punis dans leurs enfants , c'est parce que ces derniers ne savent pas , ou ne veulent pas user des moyens qu'ils ont de s'élever au-dessus de la raison de leurs pères. Nous sommes libres , donc nous pouvons , et nous ne devons nous en prendre qu'à nous-mêmes de ne pas oser secouer nos préjugés. En mêlant Dieu à nos actions , nous le rendons solidaire de nos crimes , ou plutôt nous les justifions. Laissons Dieu dans ses hauteurs et puisqu'il nous a donné la liberté et la raison, servons nous en pour accomplir ses lois et faire régner le bien sur la terre.

Avec nos faux systèmes , ce ne sont plus les hommes qui agissent. C'est Dieu qui déploie le drapeau de la guerre ; c'est lui qui réduit les populations en esclavage ; c'est lui qui jette l'erreur à pleines mains dans les âmes et, monstruosité plus grande encore, c'est lui qui pour les punir de cette erreur qu'il leur a donnée, allume ces bûchers qui éclairent nos annales : et , comme si ce n'était assez qu'il exerce sa furie sur les hommes, il faut que nous le mettions de moitié dans nos absurdités, en nous servant de son nom pour vouer à l'excommunication les plus infimes de ses créatures , les chenilles et les rats , que des tribunaux stupides ne craignent pas d'appeler à leur barre et de maudire en son nom. On voit où nous conduit la fatalité historique.

Ne pourrions-nous pas nous appliquer ces mots de Dieu aux Israélites : « Vous m'avez fait servir à vos iniquités » ?

Nous faisons de Dieu , qui nous a donné la liberté , une espèce de Jupiter, qui ôte la raison à ceux dont il a décidé la perte.

Quos vull perdere Jupiter, dementat.

II y a dans ce jugement quelque chose d'impie , qui outrage la divinité et abrutit la raison humaine. (1)

Il est temps de combattre ces fausses doctrines corps à corps et de juger le passé comme il le mérite. Il est du devoir de quiconque tient un plume faible ou forte de poursuivre tous ces admirateurs d'un passé sanglant et abrutissant , qui voudraient nous faire rebrousser chemin, et dont les livres impies et liberticides corrompent les esprits qu'ils élèvent pour la tyrannie et empêchent l'émancipation du monde.

(1) Nos plus grands écrivains sont quelquefois tombés dans cette erreur. Je suis étonné de voir dans Montesquieu : «C'est leur félicité (dit-il en parlant des » trois puissances commerçantes de l'Europe) que Dieu ail permis qu'il y ait » des Turcs et des Espagnols, les hommes du monde les plus propres à possé- » der inutilement un grand empire. » Si Dieu a permis qu'il en soit ainsi , nous allons donc à rencontre de ses intentions et de nos intérêts en chercbant à les relever de leur abaissement ?

Trop longtemps la science a servi de piédestal à ces esprits systématiques qui font branler le monde à leur cadence. Trop longtemps la tyrannie s'est étayée sur toutes ces fausses doctrines. Il est temps d'élargir la conscience humaine et de dire avec Rabelais : science sans conscience n'est que ruine de Tarae.

Quoique la plupart des vices que punissent nos lois soient la conséquence d'un passé corrompu , n'en condamnons-nous pas moins ceux qui s'^n rendent coupables ? Pourquoi donc les nations auraient-elles un privilège que nous refusons aux hommes?

Ceux qui ne voient dans le passé que le germe du présent , ne sont pas conséquents avec eux-mêmes en punissant les hommes. Si le bien est la conséquence du mal, il est donc nécessaire de passer par le mal pour arriver au bien. De cette manière les vices des pères seraient les vertus des enfants. On voit dans quel cercle vicieux nos faiseurs de systèmes enferment l'humanité.

Non, l'histoire n'est pas un système. Non, l'histoire n'est pas ce qu'un homme écrit : c'est ce que tout le monde pense ; ce n'est ni le dénigrement , ni la glorification du passé ; c'est la justice, et puisqu'on la dit nécessaire à notre enseignement et à l'avenir , il serait bien temps d'en faire la cour d'assises dé la raison.

Pline raconte que dans un pays lointain les cavales sont fécondées par le vent. La cavale, c'est l'avenir ; il est temps que de généreuses doctrines viennent la rendre féconde , et que nos neveux aient à nous bénir et à nous louer d'avoir rejeté les errements du passé pour leur apporter la bonne nouvelle.

sur.

Que nos systèmes historiques sont faux. Ce qu'on doit penser delà

Croisade,

C'est donc à tort que j'ai dit que les Croisades étaient un fait qui eut sa raison d'être. Les folies des hommes n'ont leur raison d'être que dans leurs passions, et les passions que ne guident pas la raison et la justice sont blâmables, dans quelque temps

qu'elles se soient exercées. Elles ne trouvent leur justificatioD que dans Tétat sauvage, encore le sauvage a-t-il une conscience de laquelle il est tributaire. Nul n'échappe à sa conscience , s'il échappe aux jugements des hommes.

Les faits accomplis ne changent pas de nature et cependant nous voyons à chaque siècle éclore de nouveaux systèmes historiques. Nous devons en conclure que l'idée de justice n'est point assise encore dans nos mœurs et que nos historiens jugent le passé avec l'esprit de leur temps plutôt qu'avec la conscience humaine.

Les uns, attribuant aux Croisades le bien dont elles ont été l'occasion, veulent qu'elles aient amené la liberté et la civilisation moderne. Mais, outre que cette idée est fausse , cela nous serait-il une raison pour regarder avec indifférence (ou chose pire et monstrueuse) avec admiration, les massacres qui ont fait route avec elles ? N'est-il pas horrible de justifier d'injustifiables forfaits, parce qu'un peu de bien-être est arrivé après eux, et n'est-ce pas une aberration de l'esprit humain d'aimer le bien alors qu'il naît du mal? Il y a dans cette pensée un égoïsme révoltant , qui nous fait regarder avec joie les malheurs de nos pères, parcequ'ils sont la source de nos jouissances à nous et en outre, cette manière d'envisager les crimes des hommes nous conduit à un fatalisme attentatoire à la liberté humaine, toujours prêt à justifier la tyrannie et ses suites.

Pour justifier les Croisades, de grands écrivains, en tête desquels je remarque M. de Chateaubriand, disent que puisque les Arabes s'étaient emparés de la Palestine , il était juste que les Chrétiens s'en emparassent à leur tour. H y a évidemment dans cet argument de mauvais aloi un esprit de parti , qui prend à dessein les apparences de la justice et qui confond sciemment les invasions d'un peuple nomade et sauvage, n'obéissant qu'à des instincts, et celles d'un peuple assis, ayant des lois et occupant le sol depuis des siècles.

En tenant compte de cet argument même, nous demanderons à ses auteurs s'il est une nation de l'Europe qui soit née dans le pays qu elle habite ? Ne sommes-nous pas tous les fils: d'envahisseurs? et maintenant que la conquête est faite et régularisée depuis des siècles , trouverions nous juste qu'on vtnt nous déposséder , sous prétexte qu'il y a mille ans, le pays que nous habitons n'était pas la propriété de pères ?

En raisonnant ainsi (outre qu'on va à l'encontre de ses propres idées, en se rapprochant d'un système politique dont on est l'adversaire) l'humanité ne sera jamais assise. La voici condamnée à perpétuité à se traîner dans un cercle sanglant ; car si pour punir les Arabes des conquêtes de leurs pères , nous allons les massacrer sans pitié , ne méritons-nous pas la même punition pour avoir agi à leur égard comme leurs pères avaient agi à l'égard des vaincus ? Â moins que nous ne nous considérions — ainsi que nous y pousse souvent notre ridicule vanité — comme les seuls hommes à qui Dieu ait remis ses pouvoirs. Mais comme Dieu ne remet ses pouvoirs à quiconque, et des pouvoirs sanglants surtout , il s'en suit que presque tous les peuples sont des usurpateurs auxquels on devrait à l'heure qu'il est faire rendre gorge.

Pour répondre à ceux qui justifient l'invasion de la Syrie par les Francks , nous leur demanderons si les chrétiens de la Palestine et les juifs leurs pères possédaient ce pays à plus juste titre que les Arabes? Si, pour l'occuper, ils n'avaient pas dû en chasser les peuples aborigènes d'origine arabique, et si l'invasion de la Syrie sous Omar ne fut pas une punition des invasions antérieures ?

Que les Arabes , poussés par ce besoin d'invasion qui agitait les peuples du Nord aussi bien que ceux d'Orient et que l'islamisme rendait encore plus violent, se soient emparés de la Syrie, cela se conçoit. Ce besoin est inhérent aux natures sauvages , auxquelles il ne serait pas juste d'appliquer les lois des

peuples civilisés , mais que les Francs , assis sur le sol depuis des siècles , le quittent tout-à-coup par esprit d'envahissement et de conquête , il y a là , malgré la pensée religieuse , un esprit d'injustice que l'idée chrétienne rend encore plus saillant.

Je ne prétends pas ici justifier les Arabes de leurs conquêtes et des horreurs dont certaines furent suivies* Les crimes des uns ne peuvent justifier les crimes des autres , mais il est de la vérité de dire que les Arabes traitèrent toujours les vaincus avec plus d'humanité que les Francs.

On a tant répété que les coutumes barbares des Croisés leur venaient des Arabes et des Turcs , qu'il est bon de détruire ce préjugé et de ne pas faire peser sur une nation plus de crimes qu'elle n'en a commis.

En parlant de l'usage suivi par les chrétiens de couper les têtes des ennemis , les défenseurs des Croisades disent : « Ils suivaient en cela l'exemple des Arabes. » Rien n'est plus simple que d'avancer un fait,sans le prouver. Mais y a-t-il de la justice dans une telle manière de faire? Pourquoi charger gratuitement un peuple d'iniquités pour justifier ses propres crimes? Ces mœurs atroces sont antérieures aux Croisades.

Quand Hard-Knut s'empare de l'Angleterre, son premiersoin est de faire déterrer le corps de Harald , qui fut jette dans la Tamise , après qu'on eût séparé la tête du tronc. L'usage de pendre à la selle de son cheval les têtes des ennemis que Ton avait tués , existait chez les Germains aussi bien que chez les Arabes, et nos coutumes picardes en ont conservé les vestiges dans les têtes d animaux carnassiers que Ion remarque encore clouées aux portes des grandes fermes. (1)

(1) Les babilanls d'Aîençon, assiégés par Guillaume le conquérant, s'étanl mis à battre des cuirs sur leurs murailles , pour lui faire ]ionle de la profession de son grand père le savetier, il fit aussitôt couper les pieds et les mains des prisonniers et lancer dans la ville ces preuves d'une atroce barbarie. H n'est presque pas une page de l'bistoire de ce siècle qui ne fasse frémir de colère. Nons verrons plus loin, dans les notes, si les chevaliers n'étaient pas plus barbares que les Arabes.

Si le christianisme ne prêche que la tolérance et la paix et l'islamisme, la persécution et la conquête, comme le dit M. de Chateaubriand » en parlant des Croisades , il s'en suit que les musulmans ont été meilleurs chrétiens que nous , puisqu avec un code aussi arbitraire et aussi inhumain, ils ont presque toujours apporté la tolérance dans leurs conquêtes, laissant au peuple vaincu, qui leur payait le tribut, sa religion et ses mœurs , tandis qu'avec un livre qui prêche la tolérance et la paix, nos conquêtes ne se sont faites qu'avec l'intolérance et furent presque toujours suivies d'éternels massacres.

Pourquoi nous servir d'un livre sublime pour justifier nos actions, quand elles vont à l'encontre de son esprit ?

Nous ne cessons de dire que Dieu est une source de miséricordes, que nous sommes de grands pécheurs, qui pour être sauvés, avons besoin de la bonté divine , dont nous sommes indignes. Pourquoi donc nous permettre d'aller contre les lois de Dieu et de massacrer ceux-là que sa miséricorde aurait pu sauver?

Et cette grande loi de ne pas faire aux autres ce que nous ne voudrions pas qui nous fût fait à nous-mêmes , que devientelle donc avec nos beaux raisonnements, plus coupables peutêtre que nos mauvaises actions?

Nous sommes ainsi faits , qu'il nous en coûte de rendre justice aux qualités de nos ennemis. Lisons les chroniqueurs arabes, et nous pourrons prendre chez eux des modèles de tolérance , alors que nous ne suivions que nos instincts barbares et anti-chrétiens.

En est-il un qui nous offre les affreux récits de nos chroniqueurs ? Quand leurs écrivains racontent des massacres et des crimes , c'est pour plaindre les victimes et stigmatiser les coupables, tandis que nos chroniqueurs sont sans pitié pour les uns et pensent à peine à blâmer les autres , quand ils ne trouvent pas moyen de les louer.

Nous lavons dit : ce qui manque au moyen âge , ce ne sont pas des chroniqueurs qui racontent , ce sont des Tacites qui jugent.

Est-ce, comme on l'avance, le désir d'amener aux lois de rÉvangile les populations qui poussa les Croisés? De prime abord on serait tenté de le croire; mais en examinant ce temps de plus près , on voit que la charité est absente de ces cœurs de tigres, et qu'elle réside dans quelques grandes âmes seulement, comme une plante enterrée qui attend le soleil pour percer le sol. Les récits des chroniqueurs donnent un éclatant démenti auz partisans de cette opinion. Les massacres sont loués par eui comme des choses saintes, leur cœur est de glace, et leur indifférence à la vue des cadavres amoncelés dans Jérusalem fait douter de la raison humaine et des bienfaits du christianisme de ce temps.

Les esprits les plus polis de ces siècles barbares voient ces tueries avec joie , et nul cri ne sort de leur ame pour venger l'espèce humaine que l'on assassine au nom d'un Dieu que Ton outrage. On reproche aux historiens latins d'être froids devant les forfaits ; mais ce reproche n'est pas juste , car cette froideur n'est qu'apparente. Si Suétone parle froidement des crimes de Néron, c'est pour terminer la vie de ce tyran par un grand trait : « La terre ayant soufiFert ce monstre pendant quatorze années, l'abandonna enfin. » Ici le crime est puni grandement.

Les chroniqueurs qu'on loue tant, à l'encontre des historiens romains , n'ont rien de semblable. L'idée religieuse obscurcit leur entendement.

« Et certes — dit l'un d'eux, le plus civilisé de tous — avant » de commencer le jeûne, il était juste que les chrétiens fussent » admis au festin qu'ils ambitionnaient le plus , et eussent h » joie de se rassasier du sang de leurs méchants ennemis. )y

(GuiBERT DE NOGBNT.)

Peut-on trouver des mots plus affreux ?

<( Il était juste que les chrétiens fussent admis au festin qu'ils » ambitionnaient le plus. » C'est le cri de Thyène.

Des chrétiens ! ah 1 ne souillons pas ce nom ! L'idée chrétienne habitait si peu le cœur de ces hommes farouches, qu'on les vit assouvir ce besoin de sang non-seulement sur les musulmanSy mais sur les chrétiens eux mêmes :

c< Les Arméniens et les Syriens perfides , ajoute le même » Guibert, étaient assimilés aux païens et enveloppés bien jus- » tement dans les mêmes désastres; sachant que, forts de » l'appui des Turcs , ils n'avaient cessé de montrer h même » ardeur pour la destruction de leurs frères (1), les nôtres ne » voulurent pas les distinguer , ni leur remettre les peines du

» supplice Je dois convenir en effet qu'ils eussent ménagé

» un trop grand nombre d'hommes^ s'ils se fussent appliquas à » faire quelque différence entre les païens et ceux qui profes- » saient notre foi. » Quant aux malheureux juifs, on les enferme dans leur synagogue et on les brûle ; c'est leur lot pendant toute cette époque. Ce sont des victimes destinées par droit de naissance à être offertes au seigneur.

Qu'on lise la vie des premiers khalifes , la tolérance d'Omar ; qu'on étudie le grand Saladin, et qu'on nous dise de quel côté était la raison. D'un côté des vainqueurs, qui laissent aux chrétiens leur religion , leurs églises, leurs prélats , leurs prêtres et qui se contentent du tribut. De l'autre, des envahisseurs, qui, au nom d'un Dieu de paix et de miséricorde , viennent massacrer des gens paisibles , sous prétexte de les défendre

(1) N'avons-iious pas dans cette union des chrétiens de la Syrie avec les Turcs une preuve que la domination musulmane n'était pas aussi terrible qu'on veut bien le dire? Nous examinerons ce point laissé dans l'ombre, et force nous sera bien de reconnaître la tolérance des Arabes quand nous verrons les kalifes euxmêmes nommer les titulaires aux places vacantes de l'Eglise chrétienne. Des évêques mômes reçurent leur investiture des kalifes , aussi bien en Syrie qu'en Espagne, et le fait est digne de remarque.

contre ceux-là mêmes avec lesquels ils s'unissent presque toujours pour les repousser. (1)

J'ai dit (grâce à tous les lieux communs que nous suçons avec le lait et dont il nous est si difficile de nous débarasser ; nous grandissons avec nos coutumes comme un arbre avec ses racines) que les Croisades avaient été un progrès et la grande idée démocratique du moyen âge. Il est bien entendu qu'en avançant cette opinion (fort sujette à être controversée du reste], je me suis placé au point de vue occidental et que je suis loin d'admettre lopinion de M. de Chateaubriand, qui, pourles jus^ tifier, se demande s'il ne vallaitpas mieux tuer les Sarrazins qui asservissaient les chrétiens que de se massacrer les uns les autres, comme on le faisait en Europe durant ces siècles barbares. Est-il besoin de relever une opinion semblable, et malgré le grand génie de son auteur, n'est-elle pas blâmable? La raison ne dit-elle pas qu'il valait mieux ne massacrer personne, et laisser en paix des nations lointaines dont on ne connaissait ni les mœurs , ni la religion , et qu'avant de forcer les peuples à ne plus être cruels , il fallait au moins se débarrasser de sa propre cruauté.

H est vraiment commode d'envahir un pays, de le couvrir de ruines , d'en massacrer les habitants et de venir dire ensuite : « Notre pays était plongé dans la barbarie , la misère nous » rongeait ; ces guerres lointaines nous ont sauvés et rajeunis. » Elles vous ont sauvés et rajeunis, bien; mais ont-elles sauvé et rajeuni ceux que vous êtes venus attaquer?

Puisqu'on loue tant les envahisseurs, n'est- il pas juste de voir si les envahis ont eu raison de se défendre et de pas accep-

(1) Bien avant la Croisade, les khalifes s'élaient occupés des religieux catholiques. Par un firnian de t année 1Û25 le sultan Mouzaffer défend de molester les religieux francs.

Les lonobeaux de GodefroiU et de Baudouin, respectés si longtemps par les Turcs, furent détruits par les Grecs en 1808.

ter une religion qu'on leur apportait à la pointe du glaive , et la barbarie en place de la civilisation ?

On s'est trop servi du manteau de la religion pour juger ces guerres impies. Il y a là une question de politique et de morale que Ton a rarement soulevée et qui mérite cependant de Vètre. Au risque de passer pour turc, ce qui est moins dangereux à l'heure qu'il est qu'au XP siècle, j'essaierai plus loin de remonter à l'origine des Croisades et de donner à chacun sa juste part dans ces annales d'un temps où le crime était en permanence dans la société. La liberté d'un peuple vaut bien la peine qu'on s'en occupe. Les leçons qui naissent de l'asservissement sont bonnes à savoir.

La liberté était-elle donc en Asie pour vous faire le partisan des Arabes, me dit-on? Non, certes; quoique plus avancée que nous en civilisation, la liberté n'y était pas, mais la portionsnous donc à ces peuples ?

Un tort des chroniqueurs et des partisans des Croisades, c'est d'avoir méprisé l'humanité dans les Sarrazins et de n'avoir considéré ces derniers que comme des choses dignes à peine de recevoir la mort de la main d'un chrétien. L'Église est coupable de ce forfait; en damnant d'avance les hommes, elle habitua à les tuer avec plaisir. Les Turcs mêmes avaient à cette époque une idée plus élevée de la dignité humaine. « Pourquoi » — dit l'émir de Césarée aux chrétiens — pourquoi voulez- » vous envahir notre pays et nous donner la mort , puisqu'il » est écrit que Dieu nous a créés comme vous à son image ? » (Aboul-l'-Féda , HisL du genre humain,)

Quelle différence entre la prise de Jérusalem par Godefroi ouSaladin! Du côté des chrétiens, 70,000 habitants sans défense égorgés ; du côté des Turcs , la rançon des riches prisonniers distribuée aux veuves et aux orphelins chrétiensi — Du côté des chrétiens , les femmes éventrées et les enfants écrasés contre les murailles ; les moribonds assassinés dans leurs lits. —

Du côté des Turcs, la permission aux Hospitaliers de rester dans la ville pour soigner les malades; les prisonniers pauvres délivrés gratuitement.

Dans ces guerres nous ne fûmes pas seulement vaincus par les armes, nous le fûmes aussi parla générosité, la grandeur d'ame et la vertu de nos ennemis.

Quant à l'idée civilisatrice que Ton attribue aux Croisés , rien n'est plus faux. Ils ont fait des lois , me dit-on ; mais les barbares aussi font des lois. Gengis Khan crée non-seulement des lois pour ses peuples , mais aussi un code pour les vaincus. Les lois peuvent exister chez une nation sans qu'elle ait pour cela le sentiment de la justice. N'y a-t-il donc pas des lois injustes? D'ailleurs les premiers croisés n'ont pas créé de codes ; les lois de Jérusalem sont postérieures à la première Croisade.

La civilisation n'est-elle pas le développement de toutes les facultés de l'homme et de tous les trésors de la nature au profit du plus grand nombre et la féodalité n'est-elle pas — quoiqu'on en dise — l'accaparement de tous et des facultés de tous au profit du petit nombre?

Le mal qu'on se donne pour justifier les Croisades prouve déjà contre elle.

En apercevant tant de systèmes historiques attentatoires à la raison et à la liberté , je me suis surpris quelquefois désirant que tous les livres fussent brûlés, afin que Ton réédifiât un nouvel édifice sur des bases réellement vraies , justes et solides , mais la pauvre nature humaine est si sotte et si fragile que ce sacrifice pourrait bien ne lui être de nul profit.

Le mal vient en partie de notre vanité et de notre promptitude à nous croire le peuple par excellence. Nous nous endornH)ns dans cette idée qui nous charme, et l'assurance que nous avons de notre infaillibilité nous empêche d'apercevoir nos égarements. Nous avons la science infuse et le monde branle à notre

cadence* II est malheureux que Ton ne sache pas au juste si les planètes sont habitées , car quelque ingénieux esprit trouverait sans doute que c'est un des nôtres qui y a engendré le premier homme.

« Pierre rffermite^ Godefroid et les chevaliers ne furent que » les instruments de la Providence. Les papes seuls surent habi- » lement s'en servir. » Et quand on a dit de pareils lieux communs, de pareils sottises, on atout dit et tout est justifié. C'est avec de pareils mots que l'on perpétue les guerres injustes et qu'on sème le monde de ruines. Tout est justifié d'avance. La Providence le voulait ainsi.

La fausse idée que nous avons de la Providence nuit à l'humanité. Avec elle, nous sommes des enfants que l'on tient toujours au maillot. Ce mot de Providence» nos écrivains nous l'ont tellement ressassé qu'il est devenu un lieu commun qui se ghsse partout et nuit à notre entendement. Nous la remercions de nos biens et l'accusons de nos maux , absolument comme font les sauvages avec leurs fétiches. Au lieu de lutter contre le mal, nous nous endormons dans cette idée de la Providence qui doit changer les choses du monde à notre profit. Les opprimés comptent sur elle et meurent opprimés ; les tyrans s'en prévalent et se perpétuent.

Au lieu de donner de la force à l'espèce humaine, cette fausse idée l'engourdit. C'est l'opium que prend le moribond pour arrêter son insomnie. La mort n'est pas loin.

Elle console des maux de la vie, dit-on ; ne vaut-il pas mieux les prévenir ? On n'aura pas à les pleurer.

Vouloir fourrer la Providence dans les afiaires de ce monde» c'est détruire la conscience humaine ; c'est anéantir l'homme et livrer l'univers à la tyrannie d'un être inconnu.

La Providence combat pour nous , dit-on à chaque instant. Quel mérite avez-vous donc alors à triompher? Etait-il possible aux vaincus de lutter î Non, assurément. Vous faites alors de la Providence un assassin, un égorgeur.

Cette idée de la Providence fait nattre d'horribles pensées dans Tesprit des peuples. Avec elle nous les voyons marcher en chantant à de grands massacres d'hommes, comme à des actions louables. Nous voyons de hideut sophistes les encourager à ces horribles destructions» qui vont à rencontre des iilées créatrices de Dieu 9 qui veut que les hommes s'anéantissent en vertu des lois établies par lui pour régler l'harmonie qui préside à la création. Nous poussons l'aberration jusqu'à remercier Dieu de nous avoir aidés à détruire son propre ouvrage. N'y-a-t-il pas là une pensée dont l'impiété le dispute à l'absurde {!). Le Ciel ne peiU être apaisé que par le sang , dit un des coryphées de cette idée barbare (M. de Maistre). La guerre doit régner éternellement pour purger le monde.

Ne croirait-on pas entendre les paroles farouches de quelques Mexicains barbares, s'apprétant à égorger des victimes humaines sur leurs sombres autels de pierre ?

Voici les résultats d'un système absurde et coupable. Pourquoi donc, si la Providence mène les affaires de ce monde, voyons-nous les peuples civilisés et paisibles, mais faibles, envahis et dominés par de puissants voisins à demi-barbares T

Si la Providence mène les affaires de ce monde , d'où vient que le même germe cultivé par deux peuples voisins éclôt chez l'un et meurt chez l'autre ? D'où vient que le peuple chez lequel s'est développé le germe civilisateur et qui marche sous la bannière de la vérité et de la justice, grâce aux traditions de liberté auxquelles il reste fidèle, voit souvent son avenir compromis par celui-là même qui n'a pas su mettre à profit les leçons du temps , et qui ayant

(1) L'idée de la solidarité humaine est grande dans le Koran que Ton dit si abrutissant : « Celui qui aura lue un homme sera considéré comme le meur- » trier du genre humain ; celui qui aura rendu la vie k un homme sera regardé » comme s'il avait rendu la vie à tout le genre humain. » (§ 3 . v. 53.) Quoi de plus beau que ces paroles?

abandonné toutes les traditions du juste et du vrai, court à toutes voiles vers le despotisme et lanéantissement des libertés? La Providence se plairait-elle donc à détruire les bons au profit des méchants, et la force brutale serait-elle donc aussi à ses yeux un titre suffisant pour obtenir la domination du monde? S'il en était ainsi, il h y aurait plus que des brigands et des martyrs, et les gens de bien n'auraient qu'à se couvrir la tète et à mourir.

Chose remarquable , la personnalité de la Providence change avec nos passions. La Providence d'un siècle n'est plus la Providence du siècle suivant.

Nous nous regarderions comme criminels, à l'heure qu'il est , de la mêler à des actes au sujet desquels nos pères l'ont invoquée et remerciée , ce qui ne nous empêche pas cependant de nous placer derrière elle pour justifier nos sottises et nos crimes. Nous perpétuons ainsi dans le temps les semences de la superstition et du mal.

Prenons-y garde. Nos folies, nos erreurs, nos crimes sont de l'histoire, et quand l'esprit humain dégagé des erreurs et des superstitions qui arrêtent sa marche , aura sarclé les mauvaises herbes de son champ, nous serons jugés avec sévérité et justice, et ce siècle qu'on dit tant civilisé pourra bien être aussi rangé parmi ces époques de barbarie dont rougissent les cœurs généreux et les espris raisonnables.

Pour en revenir aux Croisades , au point de vue de la philosophie et de la justice , les Croisades commencent par une faute. L'attentat à la liberté d'autrui. Chacun est libre de penser ce qu'il lui plaît. La liberté de conscience est un sanctuaire où nul ne doit pénétrer ; la violer c'est mépriser Dieu et la liberté qu'il nous a donnée. Mais nous sommes au XP siècle , temps sans conscience, sans justice et quasi sans Dieu, car le Dieu qui a besoin de sang n'est pas un Dieu, c'est une de ces divinités forgées par les hommes et dont rougissent les annales de la raison.

Voyons doDC les causes qui ont amené les Croisades, mais auparavant répondons à ceux qui disent que dans lesprit des envahisseurs le bien devait résulter du mal, que les hommes de ce temps étaient trop barbares pour être aussi subtils* En supposant même qu'ils eussent pensé ainsi , en eussent-ils été moins coupables ? Ne commettez jamais le mal dans l'espoir qu'il en naîtra du bien, car vous ne savez pas si vous pourrez jamais accomplir le bien que vous vous proposiez. Vous commettez l'injustice pour arriver à un résultat qui vous semble bon ; peut-être que si vous ne l'aviez pas commise , le résultat que vous vous proposiez serait arrivé plus tôt.

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