‹ Recherches sur Pierre l'Hermite et la CroisadeChapitre 15 sur 33 · IV · texte numérisé non relu

IV

Causes de la Croisade»

On nous reproche d'avoir dit que si la papauté eut l'idée des Croisades, elle ne l'eut que pour fonder sa domination en Orient et renverser l Eglise grecque. On appelle cela une idée nouvelle : idée nouvelle soit ; voyons si elle est exacte. (1)

Il faudrait, ce qui n'est guère possible dans quelques pages ,

(1) Que Ton veuille bien se rappeler que l'auteur des Croisades fui autant le patriarche grec Siméon que Pierre l'Hermite» Qu'ils ne conçurent tous deux celte pensée que par charité et qu'on considère le rôle du clergé latin. A peine Jérusalem est-elle conquise que le clergé romain, sans tenir compte des droits acquis aux Grecs, s'empresse de les en déposséder et d'envoyer des évoques et des curés dans les villes tombées au pouvoir des chrétiens. Le siège môme du vénérable patriarche grec fui occupé, et cet homme charitable, auquel on devait tant de reconnaissance , mourut assez k temps pour n'avoir pas à pleurer l'ingratitude dont il était victime. Ce patriarche était un homme pieux, vénérable, ayant blanchi dans le malheur et la vertu , mais il était schismatique ; dès lors l'ingratitude devenait une vertu aux yeux de la papauté, car, suivant l'expression de l'abbé Gaume , ce fougueux littérateur qui a mis en branle tout le clergé gallican, le crime appelle le châtiment, comme l'aimant attire le fer. Peut-être est-il heureux pour le patriarche d'être mort assez à temps? Qui sait, si, coupable d'hérésie, il n'eut pas payé cher l'imprudence d'avoir amené les chrétiens romains dans son palriarchat : à voir leur ingratitude , on a bien le droit d'avoir quelques doutes sur leur bonne foi et leur charité.

remonter assez haut dans l'histoire pour y découvrir la vraie pensée de la papauté au sujet des lieux saints. II faudrait — chose importante pour l'histoire des Croisades et sur laquelle les historiens ont glissé assez vite — examiner les causes des avanies souffertes par les chrétiens , que les chroniqueurs et les trouvères ont tant exagérées. L'étude de ces causes tient trop à l'histoire de l'Orient, à ses mœurs , à son climat pour l'entreprendre ici légèrement.

Avant de faire un travail plus grand sur les Arabes et la Croisade , je me contenterai de jeter un coup d'oeil rapide sur la marche des événements antérieurs , et je laisserai le lecteur libre d'apprécier à sa guise te rôle de la papauté dans ces guerres saintes.

Jusqu'à ce jour nous n'avons écrit l'histoire qu'en nous posant comme la Providence des nations; de là un sentiment de vanité qui nous conduit à l'injustice envers les autres peuples et à trop de confiance envers nous. Depuis les Croisades, la plupart de nos historiens ont déversé le blâme sur les Arabes et les Turcs et, sans souci de leurs mœurs, des habitudes de race et de religion, ils les ont voués aux gémonies de l'avenir , mais tellement bien que ce n'est que depuis la fin du dernier siècle et le commencement du nôtre , que Ton rend justice à cette merveilleuse civilisation arabe, à laquelle nous devons tant, tout en faisant semblant de l'oublier.

L'EMPIRE arabe, gouverné par les abbassides , n'était plus sous Rhali B'illah, le vingtième kalife de sa race , cet état fort et puissant qui faisait trembler les Grecs. Avec la richesse , la mollesse était descendue dans le peuple. On était déjà loin du règne d'Abou Bekre, ce grand kalife, qui en mourant , laissait pour tout bien un habit, un esclave et un chameau. Les mœurs avaientcessé d'être simples et les esprits plus cultivés, dédaigneux de suivre la foi des premiers kalifes, introduisirent dans l'islamisme des nouveautés religieuses qui amenèrent l'anarchie dans

rétat. L'unité de Tempire en fut fortement atteinte et les Grecs profitèrent des dissensions intestines pour fondre sur ta Syrie et reconquérir ce pays que les Arabes possédaient depuis trois siècles.

L'empire d'Orient était alors occupé par Constantin Porphyrogénète, prince qui valait mieux que son temps, mais dont la faiblesse fut la perte. Les Grecs et les Arabes, plongés dans la mollesse, offraient le même spectacle au monde. Des deux côtés» un peuple poli , mais énervé , un pouvoir qui ne tirait plus sa force des institutions et ne devait sa conservation qu'à l'habitude et ai la tradition : des princes faibles et des peuples lâches.

Cet envahissement de la Syrie est un fait unique dans l'histoire du bas empire. Si longtemps oublieux des qualités guerrières , les Grecs semblèrent les avoir reconquises en un seul jour, et, sous les ordres de Nicéphore Phocas, ils s'avancèrent dans le pays. Il est vrai de dire que ce Nicéphore , général de Romain le jeune , qui commença son règne par assassiner son père, fit plutôt la guerre en brigand qu'en soldat. Lui et ses troupes étaient dignes de l'empereur qui les commandait ; ils ravagèrent la Syrie et commencèrent les premiers cette lutte impie qui coûta au monde plusieurs millions d'hommes.

Ayant épousé l'impératrice , qui venait d'empoisonner son mari, Nicéphore laissa le commandement de ses armées à Zimiscès. La Syrie entière passa sous le joug des Grecs. Cette conquête, dont parlent à peine les historiens des Croisades, est une des plus sanglantes de l'histoire et fut la cause de la violente réaction de l'islam contre le christianisme , dont les Croisades sont un des effets.

L'histoire nous a conservé la lettre de Zimiscès au roi de la grande Arménie : « Nous n'avons fait grâce à aucun des mu- » sulmans, — dit-il — nous avons fait d'eux une horrible » boucherie et notez que nous agissions ainsi partout où nous » passions. Nous avons ravagé les campagnes , tué les bestiaux, » arraché les vignes et abattu les arbres.... »

Les mosquées avaient été converties en étables , le culte de l'Islam avait, aux yeux des vaincus , servi de risée aux soldats Grecs; les hommes, les vieillards, et les enfants massacrés sans pitié; les femmes, emmenées en esclavage, avaient été vendues , après avoir servi de pâture à la brutalité des soldats. Enfin, les vainqueurs, en souillant leur victoire par des cruautés atroces, préparèrent ces siècles de vengeance qui inondèrent rOrient de sang , anéantirent la civilisation de la Syrie et Tespoir d'y voir triompher le Christianisme.

Avec ces cruautés, les haines de race se réveillèrent. Le Christianisme et Tlslanisme, qui depuis trois siècles dormaient côte à côte, se relevèrent pour donner au monde, dans d'indignes représentants, l'exemple des forfaits les plus monstrueux.

A l'approche de Zimiscès les Chrétiens épouvantés s'enfuirent en exil, tandis que ce ravageur ne craignit pas d'entrer dans les temples de Dieu pour lui rendre grèce des forfaits qu'il avait commis en son nom.

« Voilà les victoires que le Dieu des Chrétiens nous a fait » remporter, — écrit-il au roi d'Arménie — bienfaits signalés » que ce Dieu accorde à notre empire et qu'il refuse à d'autres. » Nous avons voulu donner à votre majesté ces détails qui » rétonneront sans doute et qui l'engageront à rendre des » actions de grèce à Dieu. Vous verrez par cette lettre les » faveurs qu'il nous a accordées et l'étendue des pouvoirs qu'il » a mis en nos msi\m par la vertu de sa sainte croix.

Voilà la première Croisade. (1).

(1) Nicépbore, en commençant celte guerre , voulait qu'elle fût une guerre de fanatlsitte et qu'elle fit des saints de tous les Grecs morts en combattant. — Les prélats grecs s'y opposèrent sagement.

Nous verrons au XIll» siècle les Turcs en agir ainsi que les Chrétiens, et Beybars, l'un de leurs chefs, adresser au comte de Tripoli une lettre semblable à celle de Zimiscès.— 47,000 habitants furent tués et 100,000 réduits en esclacage; — Terrible retour des choses J'ici-bas.

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Une telle guerre devait amener des réactions sanglantes. Elles ne se firent pas attendre. L'instinct féroce des Arabes se réveilla et mit à profit les leçons de cruauté qu'il venait de rececevoir : ils furent presque aussi cruels que les chrétiens » et la tolérance qu'avaient montrée les premiers Kalifes disparut dans des flots de sang (1).

Les Syriens , abêtis par tant de malheurs et divisés entre eux par de sottes et ridicules subtilités religieuses, passaient de l'un à l'autre joug comme du bétail, et lâches jusqu'à la démence, méritaient les chaînes qu'ils pouvaient briser. Un peuple habitué à la tyrannie se relève difficilement du bourbier dans lequel il est tombé. La liberté n'aime que les âmes fières : il faut être Jason pour conquérir les pommes d'or du jardin des Hespérides.

Les maux qui suivent la tyrannie sont sans fin. Le mal appelle le mal. Au milieu des désastres de la Syrie parut , pour les augmenter encore, un des hommes les plus affireux dont parle Thistoire, Hackem Biamr-Âllah, Kalife Fathimite, né d'une chrétienne. L'ame de Néron était passée dans cet homme et la tyrannie vomit de nouveau ses horreurs. Les chrétiens et les musulmans furent exposés à sa rage et Thumanité fut de nouveau livrée aux bêtes. Il n'est pas de folies et de cruautés que n'ait inventées ce kalife, qui réunit en lui les plus hideuses personnalités de l'empire romain , et , à la honte éternelle de Thumanité, il trouva des complices. La lâcheté laissa faire ceux-là qui n'étaient puissants que pour le mal, et les hommes aimèrent mieux s'exiler de leur patrie que de renverser un pouvoir inique. La vie de ceux qui restèrent ne fut plus qu'une longue incertitude et qu'un long supplice. Enfin, n'en pouvant plus de vingt années de démence

(1) Les Arabes, après avoir accusé le patriarche de Jérusalem de pactiser avec les Grecs, le brûlèrent.

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et de crimes, le peuple se souleva contre son Dieu (car ce monstre avait poussé la folie jusqu'à se faire adorer], et le massacra.

Vers cette époque, les chrétiens étaient mêlés à ladministration de rislam; ils occupaient des postes assez élevés dansTÉtat, et nous devons dire qu'ils en profitèrent souvent pour se livrer à de nombreuses exactions , qui irritèrent les musulmans et donnèrent prise à la réaction contre eux. Les rigueurs devinrent encore plus grandes quand les Arabes s'aperçurent que les chrétiens du dedans pactisaient avec les chrétiens du dehors et formaient entre eux des complots pour renverser leur puissance.

La lettre de Sylvestre II qui faisait appel aux chrétiens d'Occident pour conquérir la Palestine, parut chez eux dans un moment où le peuple était agité par les prédications de quelques fanatiques qui annonçaient la destruction de la Syrie : elle aida à la réaction. (1) Les chrétiens en souffrirent et furent soumis par les musulmans aux mêmes avanies dont eux-mêmes poursuivaient les juifs en Occident. Les mêmes causes produisirent les mêmes effets : avec l'intolérance vint la haine et , comme les juifs étaient poursuivis par les chrétiens, les chrétiens le furent par les musulmans. Au lieu de faire appel à la raison et de réprimer le mal chez soi, on (it appel à la vengeance et, dédaigneux de ses propres vices, on se baigna dans le sang pour punir les vices d'autrui.

Si les chrétiens eurent à se plaindre des musulmans, nous aurions tort de l'attribuer à la haine de ces derniers pour le

(1) €'esl à tort qae Michaud donne pour date à celte lettre Tannée 986; c'est 999. Les kalifes Fatbimites qui précédèrent Hackem favorisèrent les pèlerinages aux lieux saints, tout aussi bien que le commerce des Européens ; il n'y avait donc pas lieu de penser alors à une Croisade. Avant Hackem les chrétiens bâtirent des églises et des monastères autant qu'ils voulurent en b&lir. On en trouve encore les ruines de nos jours. Bien mieux, ils occupaient alors des'postes assez élevés dans l'Etat, et, s'il faut en croire les chroniqueurs Arabes, ils n'étaient pas toujours confiés à des mains intègres.

M. César Ganlu n'est pas bien exact non plus au sujet des dates. U fait prêcher cette Croisade par Sylvestre en 1008, c'est-à-dire 5 ans après sa mort.

christianisme (1). Ces idées , quelques raensongères qu elles soient, sont tellement répandues qu'il paraîtra peut-être hardi de les attaquer , mais qu'importe : le plaisir de dire vrai vaut bien le petit désagrément d'avoir contre soi les écrivains partiaux.

Nous avons vu les Kalifes prendre le soin de faire respecter le culte catholique. Les chrétiens ne furent malheureux qu'en raison de leur insolence, de leurs menées et de leur barbarie. Les Latins surtout, apportèrent en Orient une vanité et une vantardise qui durent choquer souvent le^ graves enfants du prophète ; aussi quand Saladin se fut emparé de Jérusalem, permit-il aux Grecs seuls de vivre sous son gouvernement : quant aux Latins, ils durent évacuer la ville sous quarante jours. Une escorte leur fut donnée pour s'embarquer dans les ports de la Syrie. C'était dur, mais encore mieux valait cela que d'être égorgé.

La conduite de Saladin fut sage. Il tenait à ce que ses peuples vécussent en paix, et les Latins étaient des brouillons qui semaient partout le désordre, grâce à ce penchant prononcé pour la domination , à cet esprit d'intolérance et de brigues dont tant de siècles eurent à souffrir.

(1) Quetques écrîvaîDs se fondent sur le nom de chien donné aux chrétiens par les musulmans pour outrer le mépris de ces derniers envers nous. Mais ce nom fut donné pour la première fois aux Sarrazins par les Franks. H n*est donc qu'une répétition de leur part.

11 faut n'avoir pas lu le Koran (ce qui est arrivé bien souvent à ses adversaires), pour ignorer que Jésus-Christ est en grande vénération aux yeux des croyants : « nous avons accordé à Jésus, ûls de Mûrie, le don des miracles et » nous l'avons fortifié par l'esprit de la sainteté. » (s. v. II. 81.)

<( Sur les pas des autres prophètes , nous avons envoyé Jésus , fils de Marie , » pour confirmer le Pentateuque. Nous lui avons envoyé l'Évangile, qui contient » la iumière et la direction. » (s. v. 48, 50, S^.)

L'Islamisme, qu'on a la mauvaise foi de dire enté sur le fatalisme, ce qui n'est pas, c:st loin d'être cette religion des sens, comme l'ont avancé bien des gens qui n'en avaient aucune idée. Mahomet est un grand homme, une des intelligences les plus étonnantes qui aient paru sur la terre , et l'humanité lui doit uue reconnaissance éternelle pour avoir arraché les Arabes à l'erreur et pour leur avoir donné cette belle, cette grande, cette haute, cette sublime idée de Dieu que nous montre le Koran, dans un style qui n'a d'égal que celui de Moïse.

Examinée de près, ia barbarie dont on accuse les muisulmans se réduit à des proportions bien minimes, souvent à des mensonges ingrats. La foire de Jérusalem étaient fréquentée par tant d'Occidentaux y qu'il s'y trouvait plus de chrétiens que d'Arabes. Ne suffit-il pas d'opposer ce fait seul aux mensonges des chroniqueurs?

Si les Arabes exerçaient sur les chrétiens des cruautés si horribles; si les récits des chroniqueurs sont exacts , que penser alors de l'autorité ecclésiastique qui envoyait les pénitents à Jérusalem ? N'était-ce pas les envoyer à la mort ?

La première entreprise contre la Syrie eut peu d'effet. L'idée chrétienne en était absente. Elle se borna à quelques excursions sur les côtes de la Syrie, par lesPisanset les Génois, dont la tyrannie d'Hackem entravait le commerce. Hackem mort, le commerce reprit son essor et l'idée de la Croisade fut abandonnée. Les choses rentrèrent dans l'état où elles étaient avant la mort du tyran : les pèlerins purent de nouveau visiter le saintsépulcre» mais , instruits par l'expérience , les musulmans les surveillèrent de plus près.

Les récits exagérés des chroniqueurs ne doivent pas être pris au pied de la lettre, car dans la plupart, ils ne sont que les truchements de quelques pèlerins, qui, pour accumuler l'intérêt sur leur personne , exagéraient autant la beauté du pays que la férocité de ses maitres. Â part le tribut , les chrétiens jouissaient de presque tous les avantages dont jouissaient les musulmans. Ils firent élever des églises , des monastères et des hôpitaux» et purent se livrer librement aux exercices de leur culte. Les pèlerins qui acquittaient le tribut étaient respectés, et nous voyons le duc Robert-le-magnifique (celui-là qui voulait que les Bretons , chrétiens comme lui , vinssent lui payer le tribut pieds nus , ce qui ne choque pas les détracteurs des musulmans) préférer le service des Sarrazins à celui des chrétiens. Il se faisait porter en htièrc par les premiers. Il y a dans les plus petites choses des éléments de vérité que nous négli-

geons trop. Un véritable observateur ne marche pas sur des coquilles sans se rappeler qu'elles ont été un œuf.

Il n'est donc ni juste ni vrai de faire du peuple arabe un peuple cruel par plaisir, et» sans crainte de nous tromper, nous pouvons bien mettre au rang des légendes les récits aussi ridicules qu'affreux de Guibert de Nogent, qui nous montrent les Arabes « ouvrant le ventre des chrétiens avec le fer pour pren- » dre plaisir à en déployer les intestins » ou leur déchirant les talons et les ouvrant, pour voir 8i par hasard il ny aurait rien de cousu en dessous. Il y a évidemment ignorance et mauvaise foi dans ces récits. Pouvons-nous supposer pareilles choses chez un peuple qui avait poussé Tart de guérir si loin et qui alors avait des médecins aussi grands qu'Avicenne , dont les leçons faisaient encore école chez nous il y a à peine deux siècles?

Il suffît de connaître l'horreur que les musulmans ont pour les morts pour reconnaître que ces récits de morts profanés sont des fables.

Tous les historiens des Croisades, Michaud en tête, ont rapporté comme un trait de barbarie cette histoire d'un chien mort jeté dans une mosquée , ce qui souleva une si grande tempête chez les musulmans que les chrétiens faillirent payer cher cette plaisanterie, si l'un des d'eux (innocent, dit Guillaume de Tyr) n'était venu se déclarer coupable du crime (car c'en était un, suivant la loi, de souiller les temples] et n'eût été condamné par la sentence des juges.

Où donc est la barbarie ? Il y a dans la plupart des chroniqueurs un encouragement à cet esprit brouillon qui ne sait respecter ni les lois , ni la religion des pays que l'on habite. Etait-il juste que les magistrats vissent mépriser la loi sous leurs yeux, et ne devaient-ils pas être punis ceux-là qui n'étaient pas assez sages pour obéir à la plus simple décence? Etait-il prudent d'exciter la haine de ses ennemis, et n'était-ce pas être coupable que d'amasser ainsi des vengeances?

Pqu après la mort d'Hackem, les Turcs s'emparent de la Syrie et en chassent les Fathimites. Ils exigent des vaincus une obéissance temporelle et spirituelle. L'Arménie est inondée du sang des chrétiens. La lâcheté des Grecs laisse dominer le croissant là où s'élevait la croix du Christ. Occupé de querelles et de subtilités religieuses, ce malheureux peuple n'a plus de courage pour la lutte. Les causes générales qui le conduisent à la décadence sont sans remède et ses victoires mêmes avancent sa perte, en affaiblissant l'empire. Le salut de l'État repose sur un secret, le feu grégeois et le vieux monde romain n'a plus que cette seule ressource à opposer aux barbares qui l'envahissent.

A la vue de la marche précipitée des Turcs , le courage semble leur revenir un moment. Ils arment une armée de trois cent mille hommes, à la tète de laquelle se place leur empereur Romain Diogène. Mais la puissance dont ce peuple avait joui si longtemps l'avait rendu imprévoyant et, dans sa confiance en Ini-mème, il avait négligé son armée. Ces trois cent mille hommes, composés d'auxiliaires et de ce que l'empire avait de plus mauvais, ne tardent pas à être détruits par la cavalerie des Turcs, dont l'armée s'élevait à peine à cinquante mille hommes.

Le sultan des Turcs encore barbare, se montra dans cette guerre d'une générosité et d'une grandeur d'ame égales à celles des héros antiques. Il traita l'empereur non en prisonnier, mais en homme malheureux et par des délicatesses que la sotte fierté de ce dernier ne sut pas comprendre , il chercha par tous les moyens possibles à adoucir sa captivité. L'empereur le remercia de ses soins par des grossièretés folles et vaniteuses.

C'en était fait, le Christianisme avait le dessous.

Ce sultan des Turcs avait les qualités qui font les conquéirants : brave, audacieux, habile , sévère et généreux , il sut, en sortant de la nature , montrer des talents qui n'appartiennent qu'aux nations civilisées.

Supérieurs aux empereurs Grecs par leur courage et leurs

vertus, les premiers sultans Turcs surent organiser fortement leur empire, et sortant de leurs forêts, ils montrèrent les talents d'hommes vieillis dans la politique et dans la guerre.

Meleck-Schah hérita des qualités guerrières de son père. Il s'empara de la Syrie entière, et par de sages règlements rassura les chrétiens sur les suites de cette conquête. Mais quelque généreux que fut Meleck-^Schah, son empire était trop vaste pour être surveillé sévèrement. En laissant à ses lieutenants le soin de pacifier la Syrie, il livra les chrétiens à leur arbitraire et, grâce aux haines religieuses, ils eurent beaucoup à souffrir. En vain le sultan fondait des bourgades , ouvrait des routes, élevait des hospices, les chrétiens de la Syrie, trop éloignés du centre de l'empire pour faire entendre leurs plaintes, n'en demeuraient pas moins dignes de pitié.

Le mal devait s'accroître. A la mort de Meleck-Schah, la Syrie fut de nouveau morcelée. L'empire, partagé entre les fils du sultan , en perdant son unité perdit aussi sa force, et le sort des chrétiens cessa d'être certain. Les Turkomans, peuple sauvage, formé par la réunion de diverses nations barbares, vinrent fondre sur la Syrie et rendirent les chrétiens victimes de leurs passions sauvages.

C'est de cette invasion que datent les soufirances des chrétiens, qui , quoique de peu de durée, n'en furent pas moins terribles.

Pour connaître ces souffrances , il est inutile d'avoir recours aux écrivains Arabes. Ouvrons nos chroniqueurs et nous en aurons une idée dans les avanies dont les féodaux accablaient leurs propres sujets. Ces derniers étaient cruels , les Turkomans n'étaient que barbares.

Ces chefs Turcs et Turkomans étaient des espèces de barons féodaux qui croyaient trouver la justification de leurs méfaits dans la différence des cultes. Les Turkomans , moins civilisés que les Turcs, rudes guerriers, sans aucune culture , sortaient de leurs épaisses forêts et des

arides plaines de la mer Caspienne. Possédant les qualités du sauvage , ils en avaient tous les défauts. Aimant la guerre et le butin , féroces, sans foi , ni loi ; leurs cruautés ne trouve son excuse que dans la sauvagerie. Quant à leur religion > ils n'en avaient pas : un sabre planté en terre était leur Dieu et ils eussent aussi bien adopté tout autre culte que llslamisme. Cependant la civilisation arabe était si puissante qu'elle agit à leur insu sur ces natures féroces et qu'elle modifia en peu de temps leur caractère. Les chrétiens eurent moins à souffrir et leur plus grandes plaintes étaient les continuelles exactions nées de la cupidité des vainqueurs. Ils trouvaient dans ces exactions la punition des leurs, et le regret de ne plus occuper de place dans l'État ne devait pas entrer pour peu dans leurs doléances.

Nous devons supposer que ces plaintes sont exagérées , car après la mort d'Hackem , c'est Marie, sa femme, qui relève le saint sépulcre de ses propres deniers et quand les Turcs se furent emparés de Jérusalem, ils laissèrent aux Syriens la faculté de racheter le saint sépulcre , qui depuis ce jour est gardé par des moines chrétiens. N'oublions pas que les musulmans ont une grande vénération pour Jésus-Christ, qu'ils regardent comme un de leurs prophètes.

Mais quel point de l'Occident montrait alors plus de justice et plus de décence? L'état sauvage des Turkomans leur sert d'excuse : ils envahissaient la Svrie, comme les Francks avaient envahi la Gaule romaine. Rien de plus, rien de moins : mais les féodaux qui avaient eu la civilisation karlovingienne et les traditions de Rome, qu'en avaient-ils fait? Est-il un crime qu'ils n'aient commis contre la liberté et l'humanité? Que ne réformaient-ils les abus chez eux, avant de songer à les détruire chez les Turkomans ? Les chroniqueurs, en nous retraçant les persécutions souffertes par les chrétiens en Palestine, peignent sans s'en douter les mœurs des féodaux et non celles des Turcs,

qu'ils ne connaissaient que par ouï dire par les récits mensongers des pèlerins. Les Turcs d'alors sont barbares ; ils pillent et ils tuent ; mais pour avoir une idée de la cruauté , c'est sur l'Occident qu'il faut arrêter ses regards. Les supplices y sont affreux et la plupart des droits féodaux sont des monstruosités, ou des stupidités indécentes, qui ne prennent leur source que dans les plus basses passions de l'homme.

Un évéque d'Âuxerre fait crucifier un homme qui avait mis en fuite un oiseau de chasse qui mangeait son grain.

Un Visconti fait manger sous ses yeux un lièvre cru, avec la peau et les os, au braconnier qui l'avait tué.

Nous nous bornons à ces deux faits pris au hasard entre mille, dans un admirateur de la féodalité.

Les Orientaux , auxquels nous reprochons tant de choses, n'auraîent-ils pas rougi de tous les autres droits que s'arrogeaient les barons; et les nombreux péages, le droit de prendre des marchandises sans les payer , (1) celui d'exiger un impôt sur les jeunes mariés (2), celui de brûler les hérétiques (3) , les nombreux vols consacrés par la force sous le nom de droit, ces bourses , ces pièces d'or , ces deniers qu'à certains jours de l'année les vassaux chrétiens devaient payer à leur seigneur, chrétien comme eux , genoux en terre et tête nue ; toutes ces vexations ne valent-elles pas la malheureuse pièce d'or qu'il fallait payer en entrant à Jérusalem et dont on a fait un si grand grief aux Arabes et aux Turcs?

Il est bon de remarquer que les ecclésiastiques ne payaient que la moitié du caphar que devaient payer les laïcs. Cette coutume existait encore au XVIIP siècle. Cela nous montre donc que les musulmans avaient certaines considérations pour

(1) Droit appartenant au comte de Foix.

(2} Droit du comte de Poitou.

(3) Droit du seigneur de Mirepoix.

les prêtres chrétiens et que nous ne devons voir dans les rigueurs dont ils les accablèrent parfois, que la réaction à laquelle les poussaient de continuelles invasions, excitées par ces prêtres mêmes pour lesquels ils montraient des ménagements. Ces tributs, dont on a fait un tel grief aux musulmans qu'ils n'entrèrent pas pour peu dans les excitations à l'invasion , étaient souvent recueillis par les chrétiens eux-mêmes et servaient à l'entretien des chemins et aux frais nécessaires pour empêcher les courses des Bédouins.

Les Turcs s'emparèrent par la suite de ces tributs, en se servant des mêmes prétextes d'utilité publique, qu'ils étaient cependant loin de mettre toujours à exécution.

Il est évident que les Croisades ont retardé la civilisation en Orient.

Il y avait sur les routes des kans où les voyageurs, quels qu'ils fussent, pouvaient se reposer et se restaurer sans rien payer. Ces kans étaient de pieuses fondations des sectateurs du prophète. (1)

Il est du devoir de l'historien de chercher la vérité et de ne pas laisser s'envenimer ces haines de peuple à peuple qu'une véritable philosophie réprouve toujours. Soyons sévères envers nous et justes pour les autres. Les chroniqueurs nous représentent les Turcs semblables à des tigres altérés de sang. Il n'en est rien, et la preuve c>st que de siècle en siècle les pèlerinages

(1) Les chrétiens se plaignent de ce qu'on leur vendait l'entrée de Jérusalem, eux qui, à cette époque, yendaient les choses saintes, eux qui avaient établi partout des boutiques de reliques, vraies ou fausses.

Ce commerce de reliques fut d'une grande importance au moyen âge et , mieux que les Turcs , les chrétiens en savaient tirer profit. Quand on ne possédait pas de reliques, on en volait. Plus une relique était en faveur, plus on devait faire bonne garde auprès d'elle, — Quand l'empereur visita Venise, la peur de lui voir enlever les reliques de saint-Marc les fait cacher, mais si bien qu'on ne sait plus oii elles sont à l'heure qu'il est.

se succédaient à Jérusalem et que bon nombre de voyageurs en revenaient sans avoir reçu la moindre égratignure. (1)

Je ne parle pas de Tannée de la conquête. Le crime est en permanence dans ces moments, et les mêmes causes produisent partout les mêmes effets généraux.

Les Turcs, loin de montrer de la cruauté envers les Chrétiens, les protégèrent souvent contre les Bédouins arabes, race de voleurs assez semblables à ceux qui attaquent les voyageurs dans les États du pape et dans le royaume de Naples et que les chroniqueurs ont confondus, à dessein ou par ignorance, avec les Turcs dont ils étaient les ennemis.

Quand les évêques de Ratisbonne, de Mayence, d'Utrecht et d'autres pèlerins, au nombre de six à sept mille, sont attaqués auprès de Bamla par les Bédouins, qui les délivre ? l'émir de Ramla lui-même, qui les accompagne à Jérusalem, pour les garantir des pilleries de cette race nomade d'Arabes que la décadence du grand empire des Kalifes faisait sortir du désert. N'eùt-il pas été facile à l'armée turque d'anéantir cette poignée de chrétiens exténués de fatigue et de faim ?

Pierre VHermite^ lui-même, malgré ses lamentations sur le sort des pèlerins, ne traversa-t-il pas plusieurs fois toute la Syrie sans faire aucune mauvaise rencontre? Et le droit qu'il paya, à l'exemple des pèlerins, lors de son entrée à Jérusalem, ne prouve-t-il pas que les Turcs étaient .beaucoup plus débonnaires que ne nous les montrent les chroniqueurs et les historiens partiaux? « Il paya un écu d'entrée et fut se loger chez un chrétien. »

(1) J'ai donc eu tort dédire, dans ma lettre sut le Xl« siècle, que les fatigues, la peste et la Tamine prenaient souvent les chrétiens que les Turcs avalent épargnés. J'avais suivi en celâtes erreurs de mes devanciers. En examinant les choses de plus près, il est facile de se convaincre de l'exagération de ces récils. Les annales des peuples sont trop pleines de crimes pour les charger encore de ceux qu'ils n'ont pas commis. Justice pour tous.

N'y avait-i! pas à Jérusalem un patriarche, des églises, des prêtres, des monastères, des religieux ? Les Franeks en auraientils souffert autant chez eux? Nous pouvons lire la guerre des Albigeois pouï avoir une idée chrétienne de leur tolérance.

Certes les chrétiens devaient endurer de nombreuses vexations. Les soins à donner à un empire aussi étendu que l'empire arabe étaient trop nombreux pour permettre aux sultans de surveiller en même temps toutes les parties de leurs états. Les grands empires sont toujours funestes aux peuples.

Mais nous devons dire aussi que leur conduite leur attirait souvent ces vexations. Les pèlerins se livraient à des excès , et dans les élans d'un fol orgueil et d'un fanatisme aussi insensé, ils méprisaient ostensiblement les sectateurs du prophète. La race franke, si turbulente, entre en Palestine comme dans un pays conquis et ceux du dedans entretenant des intelligences avec ceux du dehors , les chefs Turcs furent souvent forcés de les punir de leurs complots, qui ne tendaient arien moins qu'à renverser leur empire. (1)

Les pèlerinages devenaient des invasions. Ce n'étaient plus quelques pèlerins isolés qui venaient prier au tombeau de Jésus- Christ, c'étaient des armées de sept ou huit mille hommes qui se livraient à de nombreuses déprédations et qui n'étaient pas les derniers à entamer d'injustes combats. Les Arabes (car ces pèlerinages armés datent de loin) durent souvent repousser la force par la force et faire repentir les téméraires de leur insolence impolitique , qui agravait les maux de leurs corréligionnaires au lieu de les adoucir. (2)

(1) Pour ne pas avoir les mômes craintes, les chrétiens ayant pris Jérusalem massDCrent tous les hjhitunts, grecs ou musulmans, u La crainte d'avoir queU i> que jour l'ennemi aux portes, pendant qu'un autre ennemi veillerait au de- » dans, inspira cette mesure aux chrétiens, » — dit Albert d'Aix. A-t-on le droit de se plaindre après un pareil fait?

(2) De notre temps encore nous retrouvons cet esprit insolent chez les voyageurs franeks qui visitent la Palestine. Maundrell raconte que, surpris par la pluie, il voulut se mettre à couvert sous un de ces monuments funéraires pour

Quand les évèques de Ratisbonne, de Mayence et d'Utrecht eurent été délivrés des Bédouins , eux et les six ou sept mille pèlerins qui les accompagnaient, par Témir de Ramla, que fontils, eux que la générosité des Turcs venait d'arracher à la mort? Us entrent à Jérusalem comme des saltimbanques et , oubliant le grand service qu'ils venaient de recevoir , ils insultent aux Turcs par leur insolence et leur bravade. A cette race gouailleuse il fallait de la légèreté et de la hâblerie; des clairons, des timbales, des manteaux revêtus d or et des cottes de mailles en argent ; elle qui venait s'humilier dans la poussière, ne cherchait qu'à briller par la pompe des habits; elle insultait au Dieu qu'elle venait servir , et par ses extravagances se faisait mépriser et haïr des maîtres du pays.

Comment répondait-elle à la tolérance que les Turcs avaient pour elle , cette race vantarde et inquiète ? Par la plus grossière impudence , par des railleries perpétuelles sur le culte de ceux qui la toléraient chez eux et dont elle cherchait à surprendre la religion pour se vanter d'avoir fait des prosélytes. Ces pèlerins couverts de vices n'étaient pas des apôtres, mais des pécheurs endurcis dans le crime et à qui un forfait de plus coûtait peu. «Aussi, dit Albert d'Aix, la main du Sei- » gneur s'étendit sur ces pèlerins, car le Seigneur est un juge » équitable , il n'ordonne pas de faire entrer qui que ce soit

lesquels les Arabes ont une grande vénération et qu'il ordonna à son domestique, s'il n'en obtenait pas l'entrée sur sa simple demande, d'employer les menaces et la violence. « Ceux qui en avaient la garde nous firent dire qu'ils » périraient plutôt par la pointe de nos épées que de souffrir que l'on souillât » leur foi. »

« Nous eûmes pourtant bien la joie de voir ouvrir les portes de ces lieux

» impitoyables, aux conditions qu'on voulut nous imposer , ne doutant pas — ajoute-t-il — d'en obtenir ensuite davantage malgré eux. »

(Voyage d'Âlep à Jérusalem en 1697).

Si des voyageurs sensés se conduisaient aussi imprudemment à la On du XVH' siècle, comment devaient agir les pèlerins barbares du moyen âge?

» malgré lui et par force sous le joug de la foi catholique. » Paroles remarquables pour le temps , mais malheureusement isolées.

Quelle idée les Turcs devaient-ils avoir des Occidentaux , en recevant chez eux des hommes couverts de tous les crimes, comme ce Foulque d'Anjou , assassin de sa femme et de son frère; comme ce Frotmond et ses complices qui arrivent à Jérusalem en chemise , couverts de chaînes, et hurlant ; comme ce Robert de Normandie, assassin et empoisonneur, et mille autres que leurs extravagances devaient faire considérer comme fous par cette race orientale si flegmatique et si grave de sa nature? Etait-ce avec de pareils missionnaires qu'on espérait amener les mahométans aux lois de l'Evangile et le mépris qu'ils témoignaient à ces insensés n'était-il pas juste et raisonnable ?

Tous ces pèlerinages qui dégénéraient presque toujours en farces grossières et indécentes étaient pour les mahométans qui remplissaient les devoirs de leur culte avec gravité, autant de sujets de scandale; et eux qui n'adressaient leurs prières qu'à Dieu seul, durent souvent être choqués de voir des hommes dominés par la plus grossière superstition et chez lesquels l'idée religieuse était si informe qu'ils croyaient avoir expié tous leurs crimes par un pèlerinage qui leur permettait d'en recommencer le cours. Foulque d'Anjou revint trois fois à Jérusalem.

Dès les temsles plus reculés, les pèlerinages avaient été blâmés parles personnages les plus vertueux , et plus d'un s'élève avec force contre les turpitudes commises par les pèlerins. Malgré les efforts tentés par ces pieux personnages pour ramener les chrétiens à la décence , ils n'en continuèrent pas moins leurs dévergondages.

Au commencement du XVIIP siècle même, l'église du saint sépulcre était plutôt un lieu de combat et de scandale qu'un lieu de dévotion, et les Turcs durent souvent s'interposer entre les

COIU

cria

Latins et les Grecs qui oubliaient les lieux où ils se trouvaient pour n'écouter que leurs passions et leurs haines. Que devait-ce être dans le moyen âge? «Tous deux — dit un témoin oculaire — (Maundrell, voyage d'Alep à Jérusalem en 1697) — « s'y mettaient avec une furie et une animosité si peu » chrétiennes, qu'en disputant lequel des deux partis » messe au saint sépulcre , ils en sont souvent venus au )) et aux blessures , à la porte même du sépulcre, où » mêlé leur propre sang à leurs sacrifices. Le père » nous montra , pour marque de cette furie, une cicatr » avait au bras, et qu'il avait reçue d'un père grec, » robuste , dans une de ces guerres antichrétiennes. » (p

« Comment — ajoute le même auteur — peut on » de voir ces lieux saints hors du pouvoir des infidèlei » quand même on les en pourrait tirer, quelles disputes » ses n'en devrait-on pas attendre ÎPuisqu'aujourd'hui qu 1 » dans la captivité ils servent de prétexte à des emporti » et des animosités si contraires aux lois du Christîanii

A tous ces scandales les chrétiens ajoutaient un es superstition dont profitaient les pères gardiens des lieux qui retiraient de grosses sommes en trafiquant de 1 dulité publique : c'est ainsi que la veille de Pâques avait descente du feu sacré, qui ressemblait plutôt à une U paganisme qu'à une solemnité religieuse (1). Nous donu^ .

le récit d'un voyageur du XVir siècle, en laissant au lectf ^^''^ J

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5^rt et|

rmans

(1) Il éeaîl encore d'usage au commencement du XVIII* siècle d'allumer des bougies au feu sacré et d'en faire égoutter la cire sur un drap destiné à servir de drap mortuaire et qui préservait ceux qu'on y ensevelissait des Qammes de l'enfer.

\\ était aussi d'usage dans le moyen âge et dans les temp3 plus modernes de se faire tatouer les bras au saint sépulcre. Nos troupiers ont conservé cette coutume des Croisés. Qui de nous n'a vu les bras de nos vieux soldats garnis de fleurs, de sabres et de canpns?

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soJD de s'imaginer comment la chose se passait dans les temps anciens.

« Ils commencent leurs désordres — dit Maundrell — en jl » courant autour du saint-sépulcre de toutes leurs forces, en j ^ criant : Huia qui signifie : c'est lui. Après s'être bouleversé ^ » la cervelle par leurs mouvements et leurs cris, ils commencent I' nire mille gestes et mille actions les plus ridicules du monbif^ se tirent par terre autour du sépulcre, montent sur les dm^ifS^ uns des autres et marchent ainsi en tournant tou- I Â'^. Ils prwnent des hommes qu'ils mettent sens dessus ' "dessous, les pieds en l'air, exposant leurs nudités de la ma- ''^ nière du monde la plus scandaleuse. D'autres font des tours de i-passe , et voltigent autour du sépulcre , comme s'ils ént sur un théâtre. En un mot, on ne saurait rien conce- 1 » voir de plus ridicule ni de plus extravagant, que ce qui se I » pasGe en cette occasion. »

déile telles choses se passaient au-dedans, quelles devaient ^ s mœurs du dehors ? Et si en 1697 les pèlerinages étaient jxasion de pareils scandales que devaient-ils être au moyen âge? «/i| supposant même (ce qui n'est pas) que les chrétiens aient ^^lités aussi mal qu'on veut bien le dire , avaient-ils P'^tiroit de se plaindre de la cruauté des Turcs ? Ne poursuivaient-ils pas les malheureux Juifs comme des bêtes fauves? Quand le bruit se répand que les infidèles se sont V-s de Jérusalem , que font les chrétiens? Ils égorgent ".de Juifs qu'ils peuvent en égorger; ils les pendent , ils les brûlent, ils les noient, ils les rouent, ils les torturent de cent façons : la plus horrible était la meilleure ; « de sorte — — dit un moine contemporain — » qu après cette digne vengearir- » ce, il n'en resta plus qu'un petit nombre dans le royaume. » (1)

(1) Les Juifs n'étaient pas les seuls contre lesquels s'exerçait la férocité des hommes de cette époque. Les malheureux serfs eu avaient aussi leur part.

« Sous le même roi (Philippe Auguste), dit un partisan du système féodal , » on commença à reconnaître les avantages et les inconvénients de l'affranchis

Des auteurs modernes ne craignent pas dappeler cette action : c< l'énergique vivacité du sentiment religieux qui animait » les masses populaires. »

.... « Et cette guerre aux juifs — ajoutent-ils — nous pa- » raît jusqu'à un certain point s expliquer comme n^iWes et pos- » thumes représailles contre la mise à mort du Christ, b Naïves représailles! — Oh ! que l'esprit de système entraîne les honmes à des aberrations d'esprit ! **

. Pas de subtilités. Ces épouvantables forfaits so^'ir tionte d'un siècle et font frémir de colère les cœvijg-^néreix. Us n'ont pas d'excuses, et si ce n'étaitblasphémerDieu que le mêler à nos iniquités, nous dirions que si les chrétiens furent si cruellement mais si justement punis en Palestine, c'est que sa vengeance les poursuivait de leurs crimes. Il est écrit que celui qui se servira de Tépée périra par l'épée. Mais non : la punition des crimes est la conséquence morale de l'harmonie et de la justice éternelles.

Au moment de la première Croisade, la haine des musiânoans et des chrétiens était vivace. Le crime portait ses fruits. , /

Les représailles, nées des guerres de Ximiscès, les pèRrinages , les récits exagérés des pèlerins, le besoin d'iodépeniance des Syriens , le peu d'influence des prêtres de la Palestine qui ne pouvaient satisfaire leur ambition, le désir de courir au loin, de piller , de massacrer , un peu de foi bâtarde, l'absolution de tous ses péchés, fait unique et inique (1), l'ignorance desni^urs

» seroent des fiefs et de l'établissement des communes de sorte que si (a

» mode des pèlerinages d'outre-mer n'avait entraîné en Orient des aillions des » plus inquiets, pendant tout le douzième siècle» on aurait été ohlifé d'exter- » miner le plus grand nombre de ces nouveaux affranchis comme des bétes » féroces. » (Boulaiovilliers, Histoire de l'ancien gouvernement de U France» 1717, in-12.)

(f) Je sais qu'on a établi sur ce point là des arguties théologiques, mais le soin que l'on prend de les employer, condamne le fait que l'on veut pallier, si non justifier. N'y aurait- il que la rémission d'une catégorie de péchés , le fait de tuer les hommes pour en être absous n'en est pas moins là.

orientales (1), la pensée d'être affranchi de ses dettes, la misère et ses suites ; toutes ces causes réunies firent nattre les Croisades plutôt que les prédications de la papauté. La papauté donna bien un corps à tous ces désirs effrénés, mais ce n'est pas son éloquence qui arma les masses , ce sont les masses qui firent nattre son éloquence. Elle suivit la foule et se rendit complice de l'ignorance et de l'intolérance des temps. Ce n'est point par là que brille l'Eglise. Est^-ce être grand que de marcher à la remorque de son siècle? Il faut le devancer.

La lettre adressée par Sylvestre II à l'Église universelle n'était guère propre à armer les hommes du XP siècle. Il leur fallait

(1) Les trouvères et la fausse idée qu'ils avaient de rislamisme ont contribué à propager la haine du nom Sarrazin et à éteindre en Occident le souvenir de la civilisation Arabe, dont on se contenta de prendre les secrets sans en faire con-* nattre les auteurs. Ils font de rislamisme, qui n'est que la résignation aux volontés de Dieu sans médiateur, une religion d'adorateurs d'idoles et d'images, eux, les Arabes, qui avaient renversé les idoles et qui détestaient les images. Ils font de Mahomet un dieu, autour duquel ils groupent une foule de dieux secondaires, les uns d'or et les autres d'argent. Dans le célèbre j0u de taint Nicolas , par Jean Bodel , un roi d'Afrique , en apprenant que les chrétiens envahissent son royaume , s'adresse au dieu Tervagent et lui dit :

A fiex à putain Tervagan

Avés-vous dont souffert tel œuvre ?

Con je plaing l'or dont je vous cuevre

Ghe lait visage et che lait corps I

Certes , s'or ne m'aprent mes sors

Les crestiens tous à confondre

Je vous ferai ardoir et fondre

Et départir entre me gent ;

Car vous avez passé argent ;

Si estes du plus fin or d'Arrabe.

On voit, si nous en croyons Jean Bodel, que ce roi Africain n'élail pas ï l'égard de ses dieux d'une grande politesse; aussi son sénéchal lui fait-il observer qu'il ne devrait pas se permettre à regard d'un dieu des discours qu'il n'oserait tenir k un roi, ni même à un comte, ce à quoi le roi répond : » Allons donc, puisque tu » le veux... Je te demande grâce, Tervagent. Dévoile-moi l'avenir, et j'augmen- » terai tes joues des deux marcs d'or. »

On sent là l'ignorance des trouvères et de l'époque. Les Arabes eussent bien ri d'entendre de pareils discours.

une éloquence plus sauvage. Composée dans le silence du cabinet, cette lettre est un chef-*d'œuvre littéraire, mais il faut des Marseillaises pour remuer les masses; aussi cette tentative que l'on doit attribuer aux commerçants de Pise et de Gènes, dont le négoce était entravé par le Ralife Hackem , eut elle peu de succès. Â la mort d'Hackem, le marché de la Syrie est de nouveau ouvert aux Italiens et Tidée delà Croisade disparaft.

Cette idée de Croisade ne revint à la papauté que sous Grégoire VII, avant Tinvasion de l'Asie mineure par les Turcs. L'empire de Constantinople n'était déjà plus qu'un fantôme. Le^ Grecs, au lieu de s'unir contre l'invasion des barbares, passaient leur temps dans des querelles religieuses, ou dans la débauche. Le trône de Constantinople n'était plus occupé que par des assassins, des empoisonneurs et des femmes perdues, et depuis longtemps les Grecs s'étaient endormis dans une longue l&cheté. Michel Ducas, qui régnait alors sur l'empire, sentant son impuissance, fit demander au pape de faire rentrer l'Église grecque sous le joug de l'Église romaine, à la condition qu'il l'aiderait à chasser les Arabes de l'Asie mineure. L'ambitieux Grégoire, qui rêvait la domination universelle, fit un énergique appel aux chrétiens. Cet appel fut entendu et cinquante ou soixante mille guerriers furent bientôt prêts à partir ; mais ce pape qui aimait mieux « exposer sa vie pour délivrer les lieux saints que de x> commander à tout l'univers, » laissa tomber l'entreprise. Son ambition le retenait en Europe (1), et nous le voyons même un peu plus tard lancer ses foudres sur l'empereur pour la défense duquel sa voix avait fait lever une armée.

L'idée de la Croisade ne mourut pas cependant avec ce grand

(1) « Ce qui me porte surtout à cette entreprise — écrivait-il ^ c'est » que l'Église de Constantinople , qui est en dissidence avec nous sur le Saint- » Esprit, demande à se réunir au siège apostolique. »

poDtife. — Son successeur, obsédé par les commerçants de Pise et de Gènes, pour qui le négoce était l'afFaire principale , prêcha de nouveau la Croisade. Le résultat de cette prédication fut quo les négociants Italiens armèrent quelques galères et en- Tahirent TAfrique, qu'habitaient les Arabes. Ils obtinrent quelques suocès et rentrèrent dans leurs foyers, rapportant pour tout butin des draps d'or et d'argent qu'on ne savait fabriquer qu'en Orient, et qui servirent k décorer les églises.

La différence qu'il y a entre les tentatives de la papauté et celles de Pierre VHermUe^ c'est que le but de la papauté est un but politique et égoïste , tandis que celui de Pierre FHermite est charitable. Chez tous deux, l'idée religieuse existe; mais chez l'un elle n'existe que pour étendre son pouvoir, tandis que Tautre a déjà compris dans son coeur la solidarité des peuples, et c'est en son nom qu'il demande secours et fraternité pour ceux qu'on opprime. L'un est un pouvoir qui veut s'étendre : l'autre, sans la comprendre nettement , est poussé par l'idée de liberté. L'un veut dominer les peuples et l'autre les délivrer de la domination : aussi, des entreprises tentées, c'est celle de Pierre qui réussit et qui réussit d'autant mieux que, pauvre et sans influence, il arrive cependant à son but, fort qu'il est de sa volonté et de l'idée qui le pousse.

Ce que la papauté voulait avant toutes choses c'était la domination tmiverselle, aussi encourage-t-elle les envahissements partout où elle espère y gagner; peu lui importe que les conquis soit des chrétiens , pourvu que les conquérants se reconnaissent investis par l'Église. Les Normands envahissent en voleurs la Calabre et la Fouille, commettent les plus grands excès, saccagent même les églises et les reliques des saints. Malgré ces crimes, le pape Léon IX leur permet de s'approprier tout le pays dont ils pourront s'emparer, . . à la condition qu'ils reconnaîtront que c'était lui, le pape, qui les en avait investis. Le fameux bâtard ayant envie de s'emparer de l'Angleterre ,

envoie vers le pape pour obtenir sa permission. Alexandre permet à Guillaume d'envahir tout ce que bon lui semblera et pour consacrer cette conquête future , faite sur des chrétiens qui lui payaient la dtme, il lui envoie un étendard b^mï, mettant ainsi Dieu de moitié dans son crime. Il est vrai que le fier Guillaume ne tint aucun compte des représentations de Grégoire Vil, son successeur, qui réclamait l'investiture du nouveau royaume, et qu'il préféra tenir sa conquête de luimême plutôt que du saint siège, qui eut ainsi la honte du crime sans en tirer aucun profit.

Et la preuve que, dans ces circonstances , l'ambition seule dominait la papauté, c'est qu'après s'être mise à la tête de ses troupes pour chasser ces Normands barbares , qui pillaient les églises et empêchaient le paiement des dîmes ^ elle leur accorde aussitôt ce monstrueux droit de conquête qui coûta tant de sang à l'Italie. Il est bon d'observer que les pays à conquérir étaient des pays chrétiens et que ceux qu'on investissait d'un tel droit étaient des brigands. (1)

Le fait est plus saisissant encore dans la conquête de l'Angleterre par Guillaume-le-bâtard. Avant l'invasion Normande, l'Angleterre était gouvernée par Harold, prince nommé par la volonté nationale, qui payait la dtme à la cour de Rome et qui succédait à Edouard, que l'Église a mis au rang des saints. Quoique la justice fut du côté des Anglais, le pape ne craint pas d'encourager Guillaume à les asservir, Guillaume, prince cruel et sans foi , mais fort et puissant. C'est l'homme juste qui est

(i) Cet acte d'investiture de la Galabre et de la Pouille est curieux : « Moi j> Robert, par la grâce de Dieu et de saint Pierre, duc de Pouille et de Gala- D bre,.... et duc futur de la Sicile, si l'un et l'autre me viennent en aide,.... 9 voulant confirmer la tradition et faire acte de reconnaissance et de fidélité » envers le saint siège, pour les domaines qu'il m'a concédés et que j'ai engagés j» à mes compatriotes, je m'engage à payer annuellement une rente de 12 de- » niers de Pavie par chaque couple de bœufs à saint Pierre et à toi , Nicolas, » pape, mon seigneur et à tes successeurs. »

frappé d excommunication, et c'est à l'homme indigne que l'on accorde la protection du ciel et des saints pour commettre un attentat contre la liberté d'un peuple. (1)

La papauté rêvait la domination du monde et pour y arriver elle passait par le crime et les attentats. L'idée de conquérir la Syrie n'est que la suite de cette politique enirahissante et dominatrice, car si la charité en avait été la cause, quel intérêt plus puissant que celui de délivrer des frères malheureux devait l'arrêter? U ne suffit pas de concevoir une pensée généreuse pour l'abandonner en face de la première difficulté qui se présente, ou dans un sentiment d'intérêt personnel. Si la pensée de délivrer les lieux saints fut , comme on le dit , l'éternelle pensée de la papauté , pourquoi voyons-nous le pape Innocent IV oublier le salut de la chrétienté et s'opposer au départ de saint Louis pour la terre sainte, dans sa haine contre Frédéric II, un des plus grands représentants de l'empire?

L'empereur a beau vouloir se réconcilier avec l'Église , offirir d'entreprendre une Croisade contre les infidèles, jusqu'à son dernier soupir^ Innocent IV , l'inflexible Guelfe , aime mieux laisser les lieux saints aux ennemis du nom chrétien que de pardonner à l'empereur Gibelin. Cette haine prouve plus à elle seule que tous les raisonnements.

Et cependant cette Croisade était la plus sacrée de celles que l'on eût entreprises. Les Turcs, impatients des continuelles invasions qui ne leur laissaient aucun repos , s'en prirent aux chrétiens et par des vexations nombreuses rendirent leur sort insupportable. En sorte que ces malheureuses Croisades faisaient aller les choses à rebours. Plus on faisait d'effi)rts en Occident, plus les chrétiens étaient malheureux en Orient, et à rencontre

(1} Outre une bannière sacrée, le pape Grégoire VII envoya au bâtard une bague renfermant des cheveux de saint Pierre, et cependant cet homme en faisant la guerre ordonnait à ses soldats de fouler les récoltes aux pieds de leurs chevaux , de couper les arbres à la racine , d'arracher les vignes et d'incendier les maisons. Et pourquoi toutes ces horreurs? Pour une plaisanterie spirituelle du roi de France.

de ses désirs» on finit par couvrir la Syrie de plaies telles, qu'à l'heure présente elles ne sont pas encore guéries.

Ce fut quand Tidée des Croisades alla en décroissant que la papauté redoubla d'efForts. Les efforts furent vains : les hovotr mes étaient las de se tuer ; les temps des Pierre YHermiu étaient passés. Malgré tous les efforts du pape Nicolas IV» les chrétiens d'Occident furent insensibles à la chute du royaume de Jérusalem.

Il eût été facile à Grégoire VII et à Urbain II de se mettre à la tète des armées et d'abandonner un moment leur ambition pour délivrer la Palestine : peut-être leur influence eût-elle empêché les folies des chrétiens et la Syrie serait-elle libre. Us ne Je firent pas , eux qui avaient trouvé l'enthousiasme ; il était difficile à leurs successeurs de l'accomplir au milieu de l'indifférence qu'ils rencontrèrent.

L'idée des Croisades ne cessa cependant pas d'agiter quelques hommes. Elle reprit certaine vigueur sous le pontificat de Léon X, mais elle s'était tellement affaiblie que le cardinal Ximenès répond à la demande d'argent que lui adresse le pape, que « les Espagnols ne croient pas aux menaces des Turcs et » qu'il ne donneront point d'argent sans savoir ce que le pape » en veut faire. » Nous sommes loin de la dtme saladine. Cependant malgré la froideur avec laquelle l'idée de Croisade était reçue , François I" ordonne qu'elle sera prêchée par toute la France. La Croisade est donc prêchée. Mais au lieu demander des guerriers, on demande de l'or, et l'or fond si bien dans les mains du roi et du clergé que les prédicateurs annoncent» du haut de la chaire, que dès qu'une pièce de monnaie est déposée dans le tronc de la Croisade, aussitôt une ame du purgatoire est délivrée et s'envole vers le ciel. Pensée matérielle et coupable, que dut censurer la faculté de théologie. Malgré les promesses, malgré les indulgences, on se lassa de verser de l'or. Les sommes récoltées pour la Croisade passèrent dans les coffres du roi et servirent à S'.-Pierre de Rojme , ce qui fit dire aux Allemands

que pour bâtir S^-Pierre on ruinait TÉglise de Jésus-Christ , mot profond auquel la réforme va donner raison.

Les chrétiens accusent le pape d'accumuler plus de misères sur eux que les Turcs mêmes , et pendant ces plaintes et les querelles qui en naissent, les Turcs , qui se voyaient toujours à la veille d'être envahis par les chrétiens, s'emparent hardiment de Rhodes, et par ce fait d'une haute poHtique font trembler la chrétienté.

La politique redevient confuse. La guerre en natt; une guerre d'anarchie. Pape , empereur , roi, mettent des armées sur pied et sèment de nouveau des massacres. Les troupes de l'empereur entrent dans Rome ; le pape est prisonnier et , fait inouï, le sultan des Turcs s'en trouve scandalisé. Mais quand l'anarchie commence, elle ne s'arrête pas : le pape s'allie au sultan d'Egypte, qui lui envoie un légat et des encouragements. Puis le roi très-chrétien s'allie aussi avec les Turcs et, de concert avec eux, assiège la ville de Nice. Alors arrive la victoire de Lépante qui termine la série des folies chrétiennes.

Dès ce jour, l'idée de la Croisade disparait de la chrétienté et les chrétiens d'Occident se bornent à des secours d'argent que des délégués doivent venir leur arracher chez eux. (1)

Ainsi donc, ces siècles de combats, ce sang répandu, ces larmes versées, ces villes incendiées, ces campagnes ravagées aboutirent à laisser les choses dans l'état où elles étaient avant la lutte, et des grands efforts tentés pour arracher les lieux saints aux musulmans , il ne reste que la pensée d'avoir été impuissants. Triste résultat, qui nous montre la folie des hommes. C'est de la fraternité seule et non des guerres impies que la civilisation

(i) On se rappelle l'aventure de Jean-Jacques Rousseau et la rencontre qu*ll fit d'un homme à grande barbe, avec un habit violet, à la grecque, qui n'était autre qu'un prélat Grec et archimandrite de Jérusalem, qui venait quêter en Europe pour le rétablissement du Saint-Sépulcre. Voilà oh Tidée des Croisades en était réduite au XVin'' siècle. Que n'en a-t-il toujours été ainsi !

Quand on pense que quelques millions (des historiens disent six millions) d'Occidentaux périrent dans ces malheureuses entreprises, on se demande de quel

attend son salut. Laissons les peuples se civiliser à leur guise; n'entrons dans ces querelles intestines que pour les peuples vraiment opprimés et qui réclament notre concours : n'y allons pas en conquérants, mais en pacificateurs, et si nous devons employer la force, sachons au moins , par notre humanité et notre raison, nous faire rendre justice par ceux-là mêmes chez lesquels nous portons nos aimes. La guerre retarde le progrès , ne nous armons donc que pour les choses vraiment saintes, la fraternité et la liberté. (1)

Je n'ai pas eu la prétention, dans ces quelques pages, jetées rapidement sur le papier, d'écrire l'histoire complète des causes et des résultats de la Croisade. Il faudrait un volume pour la faire connaître. J'ai seulement voulu rendre à chacun la part qui lui revient dans cet événement et détruire quelques préjugés historiques enracinés dans notre esprit.

Nos préjugés religieux nous ont toujours empêchés de rendre justice à la civilisation de Mahomet et à l'Orient en général, que nous connaissons cependant si peu et que nous jugeons avec notre esprit chagrin, fruit d'un climat froid et brumeux. C'est peut-être de là que viennent nos dédains. Tout ce qui n'est pas civiHsé à notre aune ne l'est pas , et sans tenir compte du climat et des traditions, nous voulons que chaque peuple marche

secours ces hommes n'auraient pas élé à rbumanité , s'ils avaient fait pour s'entr'aider te huitième des efforts qu'ils ont faits pour se détruire.

(i) Un fait curieux de cette époque est que le môme enthousiasme religieux se développa en Orient aussi bien qu'en Occident. La Croisade y fut également prêchée» mais au moins celte Croisade était prêchée contre l'envahissement. Les mêmes reproches que les Franks adressaient aux Arabes, les Arabes les adressaient aux Franks. II est curieux de rapprocher les plaintes des musulmans de celles des chrétiens.

c( Ornes frères,— s'écrie le poète arabe Âbivardi , -*- nos frères dans la » Syrie n'ont pour se reposer que le dos de leurs chameaux et les entrailles des vautours. Les Franks les couvrent d'opprobre , et vous , vous laissez traîner » votre robe dans la mollesse, comme des gens qui n'ont rien à craindre. Qu& )» de sang a été répandu ! que de femmes à qui on n'a laissé pour couvrir leur » beauté que leurs mains ! Telle est cette guerre que ceux mêmes qui s'éloi- » gncnt de ses fureurs, dans l'espoir de s'en préserver,» grincent bientôt les dents

à notre pas et nous imite. Dominés par un esprit de dénigrement qui ne nous manque jamais quand il ne s'agit pas de nous, nous n'avons voulu voir que des vices dans Tlslamisme et, partant de là, nous avons prononcé notre veto sur ce culte et les peuples soumis à ses lois.

Nous reprochons à TOrient son despotime , nous qui savons si bien nous arranger des despostes, sans réfléchir que les coutumes du passé imposent aux monarques orientaux des obstacles bien plus difficiles à briser que nos Chartres qui durent un jour. Tous ces monarques de l'Asie qu'on nous montre disposant de la vie de leurs sujets sans contrôle, sont des contes faits à plaisir par des songe-creux que n'ont point occupés les lois de ce pays. « Un roi des Indes, dit Balbi, ne peut lever de taxe sur un Brahme quand lui mourrait de faim , ni faire un marchand d'un laboureur , ni enfreindre la moindre disposition d'un code qu^ passe pour révélé et qui décide des intérêts civils comme des matières religieuses. Si l'empereur de la Chine négligeait à certains jours de reconnaître publiquement les fautes de son ministère , cent mille pamphlets , autorisés par la loi , viendraient lui tracer ses devoirs et lui rappeler l'obéissance aux usages antiques. y> En pourrions nous dire autant?

Nous reprochons à Mahomet sa trop grande préoccupation du corps, son peu de foi dans l'immortalité de l'ame, son mépris pour les femmes et son fatalisme. Tous ces reproches sont injustes, et je m'étonne qu'en face du Koran ils aient pu tenir aussi longtemps debout. Est-ce à dire que, parce que, leslégis-

» de regrets I enfants de Hascbem , s'écrie Mahomet , quoi I vous ne courrez » pas à l'ennemi le glaive au poing , quand notre sainte religion croule dans » ses fondements? Est-ce donc que les Arabes se résigneront à de tels maux et » que les guerriers se soumettront à cet avilissement? S'ils renoncent aux » célestes récompenses lorsque le danger est là qui les appelle, ne seront-ils pas » du moins attirés par l'appât du butin ? »

On chantait ces vers dans les rues et dans les mosquées. Qu'on les compare au discours d'Urbain : mêmes plaintes , mêmes excitations au combat , mais du côté des Arabes était la justice, ils n'animaient les leurs que pour s'opposer à l'invasion de leur pays.

lations orientales accordent tant au sensualisme, elles empêchent les hommes de goûter des plaisirs intellectuels? Leurs philosophes, leurs historiens et leurs poètes surtout, qui à coup sûr valent bien les nôtres, sont là pour prouver le contraire. Est-ce que TEdda, les Nibelungen et tous nos saggas Germaniques peuvent être opposés aux grands poèmes Indiens? Est-ce que nos lois Germaniques et nos capitulaires peuvent rivaliser avec Confucius, la Bible et le Roran ?

Mais ces concessions faites au sensualisme sont plus sages qu'on ne le pense. Elles sont nées d'une connaissance approfondie du climat et des hommes, et doivent être considérées autant comme des règles hygiéniques que comme des concessions faites aux passions humaines. De quelque côté que nous nous retournions, nous n'avons que la peur pour arrêter nos passions. En les soumettant à des règles fixes qui s'accordaient avec elles, Mahomet les a régularisées. Pareilles règles n'auraient pu nous convenir je le sais, à nous , qui cherchons le bonheur dans les abstractions , qui sommes toujours poursuivis par un sentiment de malaise, fruit de nos climats froids , et que les Orientaux ne connaissent pas.

A côté des splendides voluptés promises par Mahomet à ses élus ne trouvons-nous pas les grands principes de la morale , de cette morale que chacun porte en soi et à laquelle le prophète rappelle sans cesse les croyants ? Cette morale qu'il prêche , ces devoirs qu'il rend doux à l'homme, ne neutralisent-ils pas ce que les passions peuvent avoir de désordonné ?

N'est-ce pas un grand législateur que l'homme qui, ayant compris l'influence du corps sur l'ame, tient à maintenir continuellement l'équilibre entre ces deux essences auxquelles l'homme est attaché inévitablement?

Et puis l'Orient lui-même n'est-il pas sensuel? et ses peuples que caresse un soleil chaud, sur lesquels s'arrondissent des cieux si bleus, autour desquels croit une végétation si splendide, peuvent-ils avoir notre imagination terne et les idées que nous

donnent notre climat froid, nos éternel» brouillards et notre soleil qui se cache les trois quarts de Tannée? Pourrions-nous chanter comme le prophète : « Ouvre-moi , ouvre-moi » ma » sœur» mon amie, ma bien-aimée. Ouvre-moi, car ma tête est » pleine de rosée , les boucles de mes cheveux sont pleines » des gouttes de la nuit, » nous qui avons des pluies torrentielles qui nous feraient volontiers croire à un nouveau déluge?

Les Orientaux peuvent-ils ne pas subir l'influence du monde extérieur et n'est-ce pas en partie dans ce climat que nous devons étudier leurs mœurs et leur histoire ?

Que nous, qui sommes toujours malheureux et chagrins, qui cherchons sans cesse en dehors de nous un vague bonheur qui nous fuit toujours et que nous ne poursuivons pas moins , nous placions nos joies dans l'avenir, je le comprends. A ceux à qui le présent fait défaut l'avenir ouvre ses portes. Mais où nous conduit souvent ce bonheur mystérieux cherché en dehors de nous? Interrogez le cœur humain, et il vous répondra par des plaintes, car le résultat de ces tournements, ce sont des douleurs sans fin et sans but, ou des voluptés impossibles qui dégradent l'homme et le conduisent à des phénomènes psychologiques dont les Faust, les Werther , les Mansfred , les René, les Oberman et les Lélia sont des personnifications effrayantes.

Franchement , n'y a-t-il pas dans ces déclamations contre le sensualisme, dans ces exaltations de mysticisme, un peu d'impuissance, et pouvons-nous nous dire heureux de cette lutte perpétuelle que soutient notre esprit dans son œuvre impossible que symbolise le Prométhée antique ? Le feu du ciel brûle , pourquoi ne pas se réchauffer à sa flamme plutôt que d'en dérober les étincelles?

Plus sages que nous, les Orientaux se laissent aller à la dérive et laissent à Dieu le soin de régler l'ensemble des lois du monde : sans chercher un but mystérieux à chaque chose , ils abandonnent volontiers l'analyse pour la sensation. Nous cherchons; ils ont trouvé.

Après chacune de nos révolutions; qui doivent toujours nous donner le bonheur , nous tombons las et sans courage , tandis que quand arrive la bourrasque, les Orientaux se baissent comme le roseau sous le vent et se relèvent aussi heureux qu'avant. Avec nos besoins d'analyse nous n'aboutissons qu'au scepticisme^ auquel on a fait un trop beau rôle en ce monde.

Ces sciences qui conduisent au doute sont-elles vraiment des sciences à envier, et toutes ces logomachies contraires, dont on nous ressasse l'esprit, ne sont-elles pas plutôt des fléaux que des bienfaits? Si elles ont l'avantage d'occuper quelques esprits sérieux, elles ont le désavantage de diviser le grand nombre et de jeter dans le monde des brandons de discorde qui ne peuvent être appaisés, puisqu'ils reposent sur des principes ({ui varient de siècle en siècle et font que la vérité du jour devient souvent l'erreur du lendemain. Devons-nous nous vanter tle la prééminence de nos facultés intellectuelles , quand elle nous conduit à un aussi triste résultat ?

Ces quelques vues, que nous émettons ici rapidement, nous les développerons dans notre travail sur les Arabes et la Croisade. Nous étudierons l'histoire de l'Islamisme , sa grandeur et les effetsdecette religion sur les civilisations asiatiqueet européenne. Sans souci des clameurs que pourront pousser les fanatiques, nous examinerons, dans cette prochaine étude , les causes des Croisades et leurs résultats, incertains pour les Franks et désastreux pour les Orientaux. Nous verrons qu'au contraire de ce que les chrétiens en espéraient, ces expéditions au lieu de détruire l'Islamisme ont aidé à son extension, et quoique Ton pense de notre opinion , nous n'en dirons pas moins ce que nous pensons être la vérité. Comme Guibert de Nogent, mais dans un autre sens, nous nous écrierons : « Qu'importe d'être ex- » posé à toutes sortes de propos ? Je n'en poursuis pas moins » mon entreprise, bien décidé à supporter avec égalité d'humeur » les jugements de tous ceux qui viendront aboyer après moi. »

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