I.E CROISE
Vous savez que Dieu vous a donné une âme raisonnable, capable de discerner le bien du mal et qu'il vous a promis de grandes récompenses si vous pratiquez ce qu'il ordonne. Il vous offre en ce moment occasion de les mériter. Le royaume de Dieu, la Terre sainte est aux mains des infidèles. Verrons-nous de sang froid une telle profanation? et pourrons-nous mieux employer qu'îi la gloire de Dieu la vie et les biens qu'il nous a donnés? Les princes des apôtres ne crurent pas trop faire en mourant pour mériter le ciel.
LE NON CROISÉ
Ces deux apôtres étaient des sots.
Je vous entends : vous voulez que je laisse en garde aux chiens ma femme , mes enfants et mon bien , pour aller, au prix de mon sang, reconquérir un pays lointain, dont on ne me laissera rien quand on en sera maître. Dieu ne nous enseigne nulle part à semer ainsi, et qui fait ce métier court grand risque de mourir de faim. ,
LE CROISE
Vous naquîtes nu et la providence vous a vêtu. Oubliez-vous que Dieu rend au centuple ce qu'on perd pour lui? Ce n'est pas gratuitement que Dieu donne son paradis. .
LE NON CROISE
Ami, je vois tous les jours des gens qui ont sué sang et eau pour gagner quelque chose. On les envoie je ne sais oii pour leurs péchés. Je ne sais ce qu'ils y font, mais ils reviennent nus et ruinés. On peut servir Dieu partout et gagner le paradis sans courir aussi loin. Il est bien plus sage de servir Dieu en vivant en paix chez soi, que de passer les mers pour se faire les serviteurs des autres.
LE CROISÉ
Ce que vous dites ne vaut pas la peine qu'on y réponde. Pensez- vous vous sauver en riant? Pour se sauver il en a coûté la vie aux martyrs , et tous les jours des pénitents s'ensevelissent dans les monastères et ne croient jamais assez faire pour mériter la récompense qu'ils attendent. LE NON CROISÉ.
Vous parlez bien. Que n'allez-vous prêcher ces riches abbés, ces gros doyens et ces prélats qui se sont voués à servir Dieu. Quoi ! c'est eux qui ont ici bas tous les biens et c'est nous qu'on exhorte à les venger? Peu leur importe à eux la grêle et l'orage. Les revenus leur viennent en dormant. Ma foi, si c'est par ce chemin qu'on va en paradis, ils seraient fous de le changer; car je doute qu'ils en trouvent un plus doux.
LE CROISÉ
Laissez là les prélats : voyez le Roi de France qui quitte ses enfants et qui va exposer sa vie pour sauver son àme. Il perd plus que nous, à coup sûr.
LE NON CROISÉ
Mon ami» je dors en paix toutes les iiuils. Je ne fais de tort à personne. J'aide mes voisins et, par saint Pierre, je veux vivre ainsi le plus longtemps possible. Pour vous, qui tenez aux hauts faits, allez abattre l'orgueil du SoudaD , je me moque de ses menaces; s'il vient me troubler dans mes foyers, oh I alors je saurai me défendre, mais s'il reste chez lui, qu'il ne craigne rien ; je n'irai pas l'attaquer.
LE CROISÉ
Vous ne parlez que de vivre. Croyez-vous vivre toujours? La mort marche au milieu de nous, et si par hazard elle vous attaquait, que de reproches vous auriez à vous faire !
LE NON CROISÉ
Sire Croisé, je vois partir tous les jours beaucoup de gens petits et grands , sages et honnêtes pour ce pays là. Ils se conduisent bien, je n'en doute pas; cependant quand ils reviennent, ce sont des méchants et des bandits. Au reste Dieu est partout^ aussi bien en France qu'en Palestine. Il ne se cachera pas exprès pour moi. D'ailleurs, il y a tant d'eau d'ici là et elle est si profonde que > si je plongeais, j'aurais peur d'y rester.
LE NON CROISÉ
Encore une fois vous ne parlez que de vivre. Vous ne songez donc pas qu'on meurt? Âh! mon ami, pensez à l'enfer et n'oubliez pas que pour sauver son àme> il faut perdre son corps et renoncer à sa femme et à ses enfants.
LE NON CROISE
Sire, vous m'avez convaincu : je me rends à votre éloquence.
Que de raison dans les réponses du Non Croisé I On ne pouvait critiquer les Croisades avec plus d'esprit et de bon sens. Combien sont faibles les raisons du Croisé comparées aux réponses de son compagnon 1 On est tout étonné de le voir aussi vite convaincu , malgré l'enfer, dont il ne semble pas avoir grand'peur. Cette conclusion ridicule est tout bonnement une flagornerie du poète envers le roi de France qui partait pour la Palestine, et ces méchants et ces bandits qui reviennent de la Terre-Sainte, nous montrent bien ce que l'on gagnait à faire le métier de Croisé.
6» PAGE XII. Comparer la civilisation des Arabes et des Chrétiens , pour donner la préférence aux Arabes, c'est montrer quon n*a pas réfléchi sur les conséquences naturelles de la croyance à VÈvangile et de la croyance à VAlcoran.
Il ne s'agit pas ici d'Évangile ou d'AIcoran ; il s'agit de faits. L'histoire est
là, rien n'est plus simple que de l'ouvrir et d'examiner les deux peuples à la même époque.
Toujours nous jugeons les événements de TOrient avec noire esprit de l'Occident, et en cela nous sommes injustes et peu rationnels. Nous sommes, sous notre ciel gris, toujours dévorés par une inquiétude qui nous fait chercher le bonheur dans des régions imaginaires, et avec cet esprit chagrin, nous voulons juger ks mœurs d'un peuple qui vit sous un ciel chaud et bleu et que le soleil caresse sans cesse de rayons ardents. Certes à l'époque des Croisades, les Arabes valaient mieux que nous; ils étaient tolérants, cequi'est une preuve de sagesse ; ils étaient bons, malgré leurs guerres intestines, ce qui est une preuve de vraie force; ils étaient savants, poètes, administrateurs et nous leur devons bien des choses que nous nous vantons d'avoir découvertes. Pourquoi donc ne pas avoir la justice de reconnaître ce dont nous sommes redevables? Si, avec le Koran, les Arabes étaient arrivés à un point de civilisation tel qu'ils avaient traduit la plupart des livres grecs, appliqué l'algèbre à la géométrie , réformé le calendrier, fait de nombreuses observations astronomiques, découvert le pendule, la poudre à canon, la boussole, le papier, plus de deux mille plantes nouvelles; s'ils avaient des poètes, des grammairiens, des historiens, que nous avons copiés sans le dire, des architectes que nous avons imités, tout en nous vantant d'avoir créé; si, dis-je, il en est ainsi, il faut bien reconnaître, avec le célèbre auteur du Cosmos^ que les Arabes étaient plus polis que lesFranks, et que ces derniers, avec un code religieux aussi beau que l'Evangile, furent bien coupables de rester aussi longtemps dans la barbarie.
Je ne veux point m'appesanlir sur une question que je me propose de traiter in extenso, mais pour mieux faire juger des Arabes et des chrétiens , mettonsles en présence et laissons-les parler eux-mêmes.
Voici, d'après Robert-le-moine , témoin auriculaire, le discours tenu par les ambassadeurs du Khalife d'Egypte aux Croisés devant Antiocbe : — « Les con- » seils qui ont délibéré pendant sept jours à la cour de notre maître s'étonnent » que vous veniez ainsi armés chercher le sépulcre de voire Dieu , chassant les » peuples du pays qu'ils possèdent depuis si longtemps, et ce qui est mal séant » à des pèlerins, les passant au fîl de l'épée. Venez avec le bâton et la besace et » vous serez reçus avec des honneurs et abondance de toutes choses, et s'il vous » plaît de séjourner un mois au sépulcre, rien ne vous m-ïnquera. Vous pourrez » circuler en toute liberté dans Jérusalem, et faire ce que bon vous semblera. » Au lieu de cela si vous méprisez les biens que nous voulons vous accorder et » vous confiez eu vos armes, voyez à quels périls vous vous exposez. Dites-nous » maintenant ce que vous pensez de nos propositions. »
Que répondent les Croisés? Ecoutons-les :
c( Vous voulez nous permettre de passer au saint-sépulcre, si cola nous con- » vient, avec le bâton et la besace; gardez vos indulgences. Soit que vous le » vouliez ou non, vos trésors nous enrichiront et baniront notre misère. »
Les ambassadeurs s'en furent très-scandalisés de ces paroles. Il y avait de quoi. Ne se rendaient-ils pas, par leur insolence, la cause des vexations des Turcs envers les chrétiens, et les musulmans avaient-ils donc tort de tenir en respect ceux de leurs sujets qui correspondaient avec le dehors pour aider â leur ruine ? Depuis quand le charbonnier n'est- il plus maître chez lui?
7« PAGE 89. •— On me reproche d'avoir dit que let Croisés mangeaient delà chair humaine. Les horreurs des Croisades sont les horreurs de toutes les guerres , me dit-on.
Je De m'élendrai pas longuement sur ce point historique que je me propose d'examiner dans un autre ouvrage. Que ceux qui veulent que j'aie inventé ce fait ouvrent les chroniqueurs, et les chroniqueurs leur répondront que, non-seulement les Croisés mangèrent de la chair humaine à Antioche, à Maralh, mais que dans cette ville leur férocité ne connut pas de bornes. Ils prenaient les enfants parles pieds et leur écrasaient la tête contre les murailles, aux yeux de leurs mères folles de douleur (1).
Des hommes qui commettent ces forfaits, on peut tout attendre, on peut tout croire. ((Computruerantilli, tanquam jumenta, in stercoribus, » dit l'archevêque de Dol. (2)
Nous voyons Bohémond répondre au soudan d'Egypte, qui envoyait ses ambassadeurs pour offrir le passage libre , à quiconque voudrait se rendre sans armes à Jérusalem, par un acte sans exemple dans l'histoire des guerres : il fit mettre d la broche et rôtir plusieurs Turcs , pour les distribuer à ses soldats , en guise de nourriture , disent les uns , pour épouvanter les espions , disent les autres.
Que ce soit l'un ou l'autre, l'acte féroce n'en reste pas moins. Le sauvage du moins a pour excuse la sauvagerie.
Le soin que Guibert prend d'excuser ce cannibalisme nous induit à croire qu'il n'est que trop réel. « En outre, dit-il, lorsqu'on eût trouvé quelques morceaux » de chair humaine provenant des cadavres des païens tués devant Marrah.... » et en d'autres lieux, au moment oii la famine était excessive.... (3) cette hor- » rible nouvelle se répandit chez les Sarrazins et les remplit de terreur.... Pour » mieux accréditer cette opinion parmi les ennemis , ces mômes hommes (i)
(1) Si nous en croyons les historiens de POrient, ce n^est pas seulement sor les Turcs que s^exerçait la férocité des Croisés, mais snr les chrétiens eux-mêmes.
Anne Comnène raconte (liv. XI. ch. YII) qu^à rapproche des Normands les prêtres et les habitants d^nne petite ville, portant ta croix et l'Evangile, furent au devant d^enx pour les implorer et qu^ils massacrèrent tout, peuple et prêtres.
(2j Après ce fameux combat devant Antioche qui enleva tant de Croisés à Tarmée, les Turcs profitèrent de la nuit pour enterrer leurs morts. La précaution fut vaine : à peine lejonr avait-il paru que les chrétiens déterrèrent les morts pour les dépouiller et les décapiter. I^es troncs furent jetés dans TOronte et les têtes étalées en spectacle devant les mors de la ville , sons lesquels ils se plurent à faire souffrir un mois durant un pauvre enfant, fils d^un Émir, qii^ils finirent par décapiter aux yeux de son père , ne pouvant obtenir qu^on leur livrât la ville pour sa rançon.
(3) a Ce qui fut reconnu — dit-il entre parenthèse — d^une manière positive avoir été fait » eu cachette par ces hommes,.... et cependant très-rarement. »
(4) Il s^agit ici des Thafttrs^ espèces de Bohémiens qui suivaient Tarmée, du consentement de SCS chefs, et qui avaient pris pour roi un Normand.
» s'emparèrent un jour du corps lout entier d'un Turc , le firent rôtir à la vue » de tout le monde comme une viande bonne à manger. »
Ce fait effrayant semble ne pas être particulier à la première Croisade. Les trouvères des Xil" et XIII* siècles le racontent avec complaisance et se plaisent à vanter le bon goût do Richard cœur de lion pour cet affreux repas. Quelque exagérées que soient les romances oU ce fait est consigné, elles montrent l'esprit et la barbarie du temps.
Le roi Richard désire manger du porc; il n'y en a pas dans le camp. Gomme chacun craint le roi Richard, son cuisinier est dans un grand embarras. D'après les conseils d'un vieux chevalier , il apprête au roi un Sarrazin jeune et gras. Le roi Richard trouve la chair exquise et demande pour son souper la tête du porc qui lui fut ser\i le matin. Grand embarras du cuisinier, qui, obligé de se tirer d'affaire, apporte au roi Richard la tête du Surrazln. « Que diable est » ceci , » dit le roi Richard, en riant aux éclats. — « Quoi t la chair d'un Sar- » razin peut être aussi bonne ! Je jure par le Dieu mort et ressuscité que » nous ne mourrons jamais de faim tant que nous pourrons prendre de ces » Maures qu'on peut bouillir, rôtir, mettre au four et dont la chair est bonne » jusqu'à l'os. Maintenant qne l'épreuve est faite , moi et les miens nous en cro- » querons plus d'un. »
L'appétit vient en mangeant. Voici la bataille qui commence. Le roi Richard est vainqueur. Les assiégés désirent se rendre et offrent leurs richesses au roi Richard, mais la croix de Jésus>Christ, un chef l'a enlevée ; aussi mutile-t-on ses soldats pour ce fuit, dont ils ne peuvent mais. Saladin dépêche des ambassadeurs au roi Richard pour faire cesser les supplices. Le roi Richard les engage à dîner avec lui et leur offre pour régal des têtes de Sarrazins. Le roi Richard mange avec avidité et trouve que la chair vaut le poulet le plus tendre. Le dtner fini, le roi Richard dit aux ambassadeurs , tremblans d'épouvante : « Retournez vers votre maître et dites-lui qu'il ne lui servira de » rien de nous couper les vivres. Avec un Sarrazin, je puis nourrir huit ou dix » de mes bons hommes d'armes, et perdrix, pluvier, cygne, vache, bœuf, mou- » ton ou porc ne sont préférables à la tête d'un Sarrazin. Ils sont gras, partant ils » sont tendres, mes gens sont maigres et chétifs et pas un de nous ne désirera » revoir l'Angleterre tant qu'il restera un Sarrazin à croquer. » (Ellis's, Speci^ mens of Early English metrical Romances,
Même si ce n'est qu'un jeu d'esprit, que penser d'un temps qui ne se dégoûte pas d'une pareille poésie? Si le fuit est vrai, ce Richard coBur de lion n'a pas volé son nom.
Dans le songe d'enfer de Raoul de Houdan (XUl" s.), un voyageur entre dans le sombre empire (1). Il s'assied et on lui sert de la chair d'usurier et de moine, engraissés, l'un du bien d'aulrui, l'autre de fainéantise. Encore de la chair humaine ! Il est vrai qu'ici nous sommes chez le diable.
(1) Il est remarquable combien les voyaa[es en enfer sont fréquents à cette époque. L'esprit do Nord se révèle dans ces sombre* légendes, dont s^cmpara le génie mystérieux de Dante pour faire de ce lieu commun son admirable trilogie.
Je me bornerai à ce simple aperçu , mais j'ajouterai que cène furent pas les hauts barons qui descendirent à cette nourriture atroce, mais le peuple. Avec la disette était né l'égoïsme, et les barons, usant de leur position, s'emparaient de la meilleur nourriture, pour ne laisser au peuple que ce qu'il leur répugnait de prendre.
(( La viande de cheval, de chameau, d'&ne, de bœuf et de bufiQe — dit Guibert o — était servie sur h table des riches ; après en avoir séché la peau , les pan- » vres la coupaient, la faisaient bouillir et s'en nourrissaient comme d'un ali- » ment exquis. »
Que les poètes chantent ces guerriers. La raison ne peut que les blâmer et maudire, avec lord Malmesbury, du haut de la tribune, C6 temps où les principes du christianisme étaient trop faibles pour maintenir les sauvages passions des hommes. (Chambre des lords, 2â juin 1855, affaire Hango.)
La chanson d'Ântioche, renouvelée sous Philippe-Auguste, par Graindor de Douay, sur celle de Richard le pèlerin ^ nous fait connaître le môme fait et, chose étrange, c'est Pierre VHermite lui-môme qui conseille de manger de la chair humaine. Li rois Tafurs demande conseil h Pierre l'Hermite por sainte cavité.
Et respondi dansPieres : « c'est par vo lasqueté; » Aies : prends ces Turcs qui sont là mort jeté, » Bon seront à inangie s'il sont cuit et salé. » « Vous dites vérité » répond le roi Tafurs. Cela dit , on suit les conseils de Pierre, on écorche les cadavres des Turcs, on en relire les entrailles. Et en l'iave et en rost ont la chair cuisiné; Assez en ont mangié.
Chanson d'Antioche, T. 2. ch. V. p. 4 (i).
(1 ) On voit que, dans ccltec hansou, Graindor i*ùsl écarté delà leçon de Richard le pèlerin, son aolcar primitif, car il n'est pas possible qu^un contemporain de Pierre VHertnite puisse le faire le héros d*unc pareille sccuc. Cette scène appartient évidemment au temps de Richardcœiir-de-l.ion. Les croisés manj^crent, il est vrai, delà chair humaine durant la première Croisade, mais par nécessité; tamlis que les chevaliers de la troisième croisade semblent, au dire Je quelques trouvères et légendaires, avoir pris goût à cet horrible festin.
La Chanson d'^ntioche est, du reste, pleine d'^erreurs et demande à être examinée avec dé- (lance. C'e»t ainsi que son auteur fait partir Pierre VIfermite pour la Croisade avant le concile de Clermont, à la tête des soldats du pape, ou qu^il va, diaprés les ordres de Vapostoles^ trouver le roi Philippe, excommunié parle dit pape. Dans cette chanson, le pape lui recommande iiu'ilfaisce des sermons et lui donne le pouvoir de pardonner en son nom.
Cette chanson est tout bonnement un poème on Timaginationa beaucoup brodé sur nn fonds de vérité qui disparait presque sous les ornements.
La Chanson dit que Pierre est né en Ermine. Je ne sais trop kî nous ne devons pas adopter ce mot an lien d'Aminois^ comme le veut M. Paulin Paris. Toutes 1rs cireurs que Graindor commet en parlant de notre pèlerin me portent à croire qu^il le prenait pour nn oriental, venu en France pour obtenir la protection du saint Père.
Le personnarjc de Picres de VErmitage^ comme Pappelle la Chanson d^Antioekê^ me parait beaucoup mieux compris par Pantcur de la Chanson de Godefroy de Bouillon^ cet autre poème du cycle de» Croisades.
8» PAGB 91.
Od m'a reproché., avec beaucoup d'esprit , du reste , mon opinion sur la noblesse, à propos dé ce que dit le HHagaain pittoresque d'Héracle de PoUgnac, et l'on m'a répondu par ce charmant couplet de Coulanges :
La noblesse , comprenez-vous , N'est pas an avantage mince ; Si cela dépendait de nons, Q«l ne voedrait pas être prince?
** Ve aort nous en a-t-il exclu 7; ..
Retrancbons-nous sur la vertu.
Cela est joli , mais donne nne assez faible idée de la dignité humaine. Répon?' dons k des vers par des vers; cherchons-les cependant ailleurs que chez les muguets et disons avec l'auteur de la chronique Hargaritine :
Il te vaulxfnieux âi'uQQ vilain estre
Engendré sage et vertueux , Que d'nng noble home avoir prins estre
Et eslrcfol et vicieux.
Le fils d^ung noble home est ignoble
Et vilain , s'il vit vilement ; Mais le fils d^un vilain est noble
Et gentil , s'il vit noblement.
9* PAGES ftd^QO. — J'ai dû prendre des verres grossissants pour décrire les fêtes wdéeentes qui avaient lieu dans les églises au moyen âge. Qu'on lise les chroniquears liégeois et qu'on médise qu'il soit possible, sans être Suétone ou Juvénal, de les décrire. Ce qu'il manque au moyen âge, ce ne sont point des chroniqueurs qui racontent, ce sont des Tacftes qui jugent.
On me reproche d'avoir exagéré les mœurs des barons : qu'on lise Glabejr et d'autres chroniqueurs , et l'oi^verra que j'ai alTafbli les couleurs' pour ne pas 'être accusé de faire de l'horreur à plaisir.
On me réproche, mais à tort, d'avoir méconnu le rôleréformatein* de l'Eglisequi décréta la Trêve de dieu et rinviolabHé des charrues. Mais tout en reconnaissant l'aide de l'Eglise, nous ne devons pas perdre de vue que ces réformes ne sont pas exclusirement son œuvre et qu'il fallut les arracher aussi bien aux pré1atst]u'auK barons. L'Eglise ne décréta l'inviolabilité des charrues qu'alors que les féodaux, ne connaissant plus de frein, pillaient les monastères sans vergogne. Alors elle se ressomvint des malheureux.
La grande lutte de la papauté contre les féodaux est une lutte égoKte , dont l'ambition fait tous les frais, et rien de plus. Le |)euple est compté pourri en et subit les conséquences de ce va et vient perpétuel qui se joue dans le sang.
Quand un prince n'obéit pas à la tiare, ce n'est pas ce prince seul que la tiare poursuit, ce sont aussi ses peuples qui pâtissent.
La papauté oublie qu'ils sont esclaves et les comprend dans ces horribles sentences d'excommunication, qui contiennent tout ce que l'esprit du mal peut inventer de mauvais pour se procurer une domination îUiciie : « Qu'ils périshent
» par la malédiction des anges, et éprDUTent la communion de Satan par la per- » dition de leur chair. Qu'ils réunissent la malédiction céleste et terrestre ; qu'ils » réprouvent dans leur corps, que leur âme en soit affaiblie; qu'ils soient mau- » dits avec les maudits, maudits avec les Juifs; maudits aTec les hérétiques; » maudits avec les pécheurs et les impies ; maudits avec les damnés dans l'en- 1» fer. Qu'ils soient maudits dans les quatre parties du monde , maudits dans » l'Orient, abandonnés dans l'Occident , interdits au Nord et excommuniés au » Midi; maudits le jour, maudits la nuit; maudits quand ils sont debout , mau- » dits quand ils sont assis; maudits quand ils mangent, maudits quand ils tra- » vaillent, maudits quand ils cherchent à se reposer; maudits en été , «audits » en hiver, etc. etc. » Ce n'est pas tout : « que les étrangers envahissent leurs » biens ; que leurs femmes aiÛent en perdition ; que leurs fils périssent par » l'épée et que quinconque goûtera de leurs aliments soit aussi maudit. Que le » prêtre qui les voudrait visiter dans leurs maladies soit également maudit.... » etc., etc. » La fin couronne l'œuvre.... « En un mot qu'ils soient maudits de » toutes les malédictions possibles (1) ». Ce dernier cri de rage et de férocité impuissante est effrayant. C'était ainsi qu'on civilisait les hommes. A voir ces choses, ne devons>nous pas supposer que les hommes de ce temps étaient fous ou enragés?
Et qu'on ne croie pas qu'il s'agit ici de punir un forfait unique sous le ciel par sa noirceur ; il s'agit de quelques pieds de terre dérobés par un comte à des moines.
Il y a loin de ces excommunications pour quelques pieds de terre dérobés à des moines, aux bannières bénites envoyées par le pape aux envahisseurs.
Que devaient penser les peuples de ces cris de rage , quand -du haut de la chaire de vérité, le prêtre, au lieu de faire entendre des paroles de consolatioo, vomissait la haine et la vengeance et jetait à la foule épouvantée des pierres que suivait la fermeture de l'Eglise?
De tels excès sont la condamnation d'un siècle et d'un système.
Qui donc donnait à ces hommes le droit de maudire les hommes? Dieu l mais Dieu a voulu que les hommes fussent tous frères.. Dieu n'a pas donné aux uns le droit de maudire le travail des autres, et ces hideuses doctrines , prêchées au nom du Saint-Esprit, sont d'épouvantables doctrines de tyrannie.
Gomment, pour punir un homme d'avoir volé, l'Église souhaitait que des étrangers vinssent le voler à son tour? Le crime n'était donc pas le vol, mais de voler l'Eglise. Quelles idées les femmes devaient-elles avoir de la fidélité, si, pour punir leurs maris, l'Eglise souhaitait qu'elles allassent à la perdition? Et qu'avaient fait les enfants de ces hommes pour souhaiter qu'ils périssent par l'épée? Et les populations entières que l'on privait des choses les plus nécessaires à ce que l'on pensait être leur salut , sans qu'elles connussent même l'objet de la querelle, quelles idées devaient-elles donc avoir de la charité et de la justice?
f 1) Pour qiron ne dous accuse pas de partialité, nous avons choisi une sentence d^excooinio- «ication ordinaire. Il y en a de plus infâmes, où la langue ne suffisant plus, on eut recours aux malédictions de TEcriturc, et ce qa^il y a de caractéristique , ce sont souvent les Juifs que Top maudit ainsi, avec les propres livres de leur religion.