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III. — ExPÉRIENCES SUR LES ANIMAUX

Pour démontrer laspécificité d’un microbe, il est utile d'étudier les réactions que donne aux animaux son inoculation. Ces réactions sont, il est vrai, de nature bien différentes ; tantôt,et c’est le cas le plus heureux, l’animal reproduit la maladie humaine, dans ses diverses formes, c’est le cas pour le bacille de Koch ; tantôt le microbe porte en lui-même un pouvoir pathogène lié à son existence même. C’est ainsi que le pneumocoque de Talamon-Fraenkel tue la souris de septicémie, que le microbe d'Achalme tue le cobaye, pourvu qu’on inocule une culture vivante de cet organisme. Dans un troisième cas le microbe est accidentellement pathogène, c’est-à-dire que son pouvoir pathogène extrêmement variable dépend de certaines conditions de culture ou d’inoculation.

Quoi de plus instructif à ce point de vue que les expériences qui nous montrent le bacille du choléra n’entraîner la mort du cobaye dans certaines conditions qu'après injection de teinture d’opium ?

Il est enfin une circonstance à envisager, c’est l’association microbienne, association qui peut être virulente, soit qu’un des deux microbes — ceci est très important — devienne virulent par l’adjonction de l’autre, soit que leur mélange soit en luimême plus virulent que chacune des espèces qui le constituent. C’est ainsi que Nobécourt a montré que dans quelques gastroentérites du nourrisson la symbiose du streptocoque et du colibacille était plus virulente que les deux organismes isolés, fussent-ils injectés au même animal, mais en deux endroits différents. E

Pour le cocco-bacille hémophile, on ne peut, avant nos recherches, établir aucune formule de pathogénéité. Nous croyons avoir déterminé sa formule biologique.

Les divers auteurs ont eu des résultats que l’on peut qualifier d’accidentels, dus non à la nature même du bacille, mais sans doute aux qualités de l'échantillon étudié. Aussi ne pouvonsnous souscrire à l'opinion de l'excellent traité classique de Macé qui s'explique ainsi :

« Les animaux d’expérience paraissent généralement peu sensibles aux inoculations du bacille de Pfeiffer. Chez les animaux vigoureux, on ne constate avec des doses moyennes qu’une réaction minime, un peu de fièvre. De très fortes doses tuent le lapin, en injection intra-veineuse. Les animaux affaiblis sont plus sensibles. L'inoculation sous-cutanée détermine fréquemment des abcès. Cantani dit avoir eu des résultats positifs en inoculant les cultures directement dans le cerveau du lapin; il faut alors des doses bien moins élevées de culture. »

Nous nous réservons de reprendre les expériences de Cantani sur lesquelles M. Metchnikoff a bien voulu appeler toute notre attention et que Martin a confirmées.

Nous désirons maintenant reproduire l’étude expérimentale faite par les auteurs, surtout celle de Pfeiffer et de Meunier. On verra combien leurs résultats diffèrent, ce qui prouve la non-existence d’une formule biologique de la valeur pathogène du microbe avant nos recherches.

a) RECHERCHES DE PrFEIFFER. — C’est dans son grand mémoire de la Zeitschrift für Hygiene, 1893, que Pfeiffer, dont il faut suivre les travaux pas à pas dans cette question, publie ses recherches sur les animaux.

Après avoir constaté que d’une façon spontanée l’influenza n'aticint aucune espèce animale, ce qui, selon cet auteur, rend probable la nullité des inoculations, Pfeiffer entreprend des recherches sur les rats, souris, cochons d'Inde, lapins, cochons, chats et chiens. Voici les expériences sur les singes :

.«1° Un premier singe reçoit, le 12 décembre 1891, dans la

trachée une parcelle grosse comme une tête d'épingle de crachats d’influenza diluée dans un centim. cube de bouillon stérile. Pendant l'injection l’animal se débat, si bien qu'une partie pénètre dans le tissu de la paroi postérieure de la trachée.

Le septième jour, le singe, qui n'avait eu aucun symptôme morbide, fut trouvé mort. L'autopsie fait constater un abcès au point où l'injection avait pénétré (1).

Dans les poumons, il y avait quelques lobules atélectasiés, et les bronches qui y conduisaient contenaient des bouchons de pus jaune verdâtre. Le pus de l’abcès et des bronches, ensemencé sur agar ordinaire, ne donna aucune culture. L'examen microscopique fit constater de rares bacilles de l’influenza se colorant très mal ; il n’y avait aucun autre microorganisme.

Bien que la mort doive être attribuée à l’abcès rétrotrachéal, il est impossible de ne pas rapprocher les lésions pulmonaires de celles de l’influenza chez l'homme. »

2° Sur cinq autres singes, P feiffer fit des inoculations de cultures pures de bacilles d’influenza. Il prit des cultures fraîches de vingt-quatre heures sur agar sanglant et les dilua dans le bouillon de façon que 0,5 centim. cube de la solution obtenue correspondissent à un tube de culture. Mais comme ces cultures étaient faites à l’aide de sang humain que Pfeiffer employait alors exclusivement, cette quantité ne représentait certes que quelques milligr. de micro organismes.

Trois des singes reçurent une inoculation dans le poumon par piqûre de la poitrine. Ils eurent de la fièvre qui s'installa vingt à trente heures après l'injection et dura trois à cinq jours. La fièvre affectait un type franchement rémittent avec des abaissements le matin où la courbe atteignait la température normale. Le soir le thermomètre marquait 39°, 9 au lieu de 38° à 38, 7 température normale de l’animal.

En outreles singes avaient une toux légère mais ne présentaient aucun symptôme considérable de maladie. La déferves-

(1) En somme, la blessure de la trachée a réalisé une infection mixte,

cence se fiten lysis, par abaissement progressif des températures vespérales, aucun phénomène ne marqua la venue de l'apyrexie.

Après quatorze jours une nouvelle inoculation chez les mêmes animaux amena une réaction bien plus faible. Ils présentaient une certaine immunité analogue à celle que l’on observe chez les hommes qui ont subi une première atteinte de la maladie.

Le quatrième singe fut inoculé dans les fosses nasales en évitant toute lésion de la muqueuse. Le même jour la température monta d’un degré et pendant quatre à cinq jours survint un état subfébrile dont la plus haute température 30°,9 se produisit le soir du troisième jour.

Tout en faisant remarquer qu’une conclusion générale ne peut se tirer d'expériences aussi peu nombreuses, P feiffer fait remarquer l’analogie entre les phénomènes observés chez le singe et les formes légères de la grippe chez l’homme. Maisl'augmentation de la dose, trop minime dans les premiers, cas lui

‘permet de déterminer des intoxications graves et même d'amener la mort. |

Voici une nouvelle expérience portant sur le cinquième singe de la deuxième série.

30 Ce singe, dont la température normale oscillait entre 37 et 38°, reçut le 30 mai trois cultures complètes diluées dans du bouillon en inoculation dans la trachée. Le même soir la température monta rapidement à 39°,2; le jour suivant l’animal paraissait gravement malade, la température baïissait, et le 1 juin au matin, quarante-huit heures après l’injection, la mort survint avec des symptômes de prostration et d’hypothermie et cependant l’autopsie faite immédiatement ne révéla aucune lésion. Mais les lamelles faites avec les sécrétions bronchiques, le suc pulmonaire et le sang montrèrent des bacilles de l’influenza en petite quantité, il est vrai. La culture montra que le bacille de l'influenza était resté pur de toute infection secondaire. La rareté du bacille qui ne s’est pas multiplié dans l'organisme fait conclure que la mort est due à la résorption de produits toxiques.

Dans des recherches ultérieures sur les toxines de l’influenza, Pfeiffer a employé le lapin qui paraît très sensible à ce poison. Par injection intra-veineuse d’une culture de vingt-quatre heures sur agar-sang, culture diluée dans le bouillon, Panimal devient malade, et cela de une heure et demie à deux heures après l’inoculation. La dyspnée et un affaiblissement considérable de la force musculaire apparaissent alors. La température peut atteindre jusqu’à 41°,5. Après cinq à six heures, les animaux commencent à redevenir vifs, ils reprennent leur position normale et se conduisent comme des animaux sains. Après vingtquatre heures, il ne reste comme symptôme qu’une légère élévation de température.

Mais si on augmente la dose de façon à la doubler, ou à la tripler, les animaux réagissent d'une façon analogue mais bien plus intense. La température s’abaisse à 36 degrés et lorsque la mort survient, on ne trouve à l’autopsie aucune lésion considérable. Les recherches dans le sang et dans les organes montrent que le bacille, loin de se multiplier, se détruit rapidement dans l'organisme du lapin. Les cultures donnent le bacille en culture pure.

En opérant avec des cultures tuées par le chloroforme, on peut, d’après Pfeiffer, obtenir chez le lapin la même dyspnée etle même affaiblissement de la force musculaire qu'il a obtenus avec les cultures vivantes. Cette dyspnée et cette parésie musculaire ressemblent bien aux symptômes de la grippe chez l’homme.

La souris meurt par injection dans le péritoine d'un dixième de la dose mortelle pour le lapin. :

Le cochon d’Inde supporte des quantités relativement considérables de bacilles d’influenza.

Ce sont là des expériences relativement positives. Les résul- . tats ne sont obtenus qu'avec de fortes doses, et comme conclusion Pfeiffer est obligé de dire: « Je n’ai jamais obtenu une multiplication du bacille introduit, je n'ai. jamais observé une véritable infection et cela dans cent expériences portant sur

les lapins avec du sang ou du crachat d’influenza inoculé à petites doses dans les veines, la trachée ou le poumon. »

b) RECHERCHES DE GRASSBERGER. — Dans son article du Centralblatt, mars 1898, Grassberger publie la note suivante sur le rôle pathogène du cocco-bacille de Pfeiffer.

Il regrette que les circonstances extérieures l’aient empêché d’expérimenter comparativement sur les espèces A et B que nous étudions en un autre chapitre et il ajoute : « Un cas nouvellement observé de bronchite grippale chez un malade mort de mal de Bright a montré dans les cultures un bacille ayant une tendance considérable à la formation de filaments.

Trois cochons d'Inde reçurent dans le péritoine d’après la méthode de Delius et Kolle une injection d'une culture pure de quarante-huit heures faite sur le milieu de Vogel; l’un d’eux mourut après cinq jours ; les deux autres guérirent après une courte maladie.

L’autopsie montra un exsudat séreux dans le péritoine en petite quantité, avec un dépôt de fibrine peu abondant sur le foie et la rate. Des bacilles d’influenza en petite quantité se trouvaient dans l’exsudat, et les cultures sur agar-sang restèrent négatives.

Il faut dire que l'animal mort avait reçu une dose correspondant à un tube de culture, les deux autres une dose correspondant à la moitié ou autiers d’un tube.

La virulence de cette culture est donc très faible.

Grassberger n’a donc pas, lui non plus, observé d’infection véritale.

c) RecHerRcHES DE Meunier. — Les expériences de Meunier présentent un intérêt considérable, tant par les résultats obtenus que par la discordance entre ses résultats et ceux de Pfeiffer. Nous allons les analyser et les reproduire, en indiquant les réfiexions qu’elles suggèrent à leur auteur.

Voici les résultats de ses expériences:

« Grenouille. — Une injection sous-cutanée de X gouttes d’une culture de cocco-bacille (fond de tube vérifié) n’a produit aucun résultat. »

« Pigeon. — Le sang du pigeon étant extrêmement propice à Ja culture du cocco-bacille, il nous vint naturellement à l’esprit d'éprouver la susceptibilité de cet animal vis-à-vis du microbe : une injection de 1 centimètre cube d’un bouillon sanglant abondamment cultivé dans la veine axillaire de l’oiseau, ne lui produisitaucun effet apparent ».

« Souris. — Plusieurs souris ont été inoculées avec divers liquides contenant du cocco-bacille pur : toutes ont survécu. Deux d’entre elles ont reçu des liquides extraits fraîchement d’un de nos sujets, liquides dont l’examen sur lames et les ensements ultérieurs ont démontré la richesse extraordinaire en bactéries. La première reçut III gouttes du sang d’une ponction pulmonaire, la seconde IV gouttes de la sérosité pleurétique du même sujet ; elles n’en éprouvèrent aucun trouble apparent.

Deux autres souris furent inoculées sous la peau avec 1/2 ou 1 centimètre cube de fond de tube de culture jeune ; malgré ces doses relativement considérables, elles. survécurent. »

« Cobaye. — Des cultures liquides de cocco-bacille injectées dans le péritoine du cobaye, à la dose de 1/2 et 1 centimètre cube, sont restées également sans résultat. »

« Chien. — Un chien de moyenne taille auquel nous injectâmes dans la trachée 1 centimètre cube d’un bouillon ayant lavé la surface d’une culture sur gélose sanglante, ne manifesta aucun trouble pendant les jours suivants : la température resta normale, son appétit excellent, son entrain ordinaire. »

« Donc jusqu'ici, aucun des animaux expérimentés, grenouille, pigeon, souris, cobaye et chien n’a paru vulnérable par le coccobacille : notre conclusion est autre en ce qui concerne le lapin. »

Une série de sept expériences conduit Meunier à la conclusion suivante:

«En résumé, nous voyons que le cocco-bacille isolé par nous aété pathogène pour le lapin, etcela suivant deux modes: 1° habituellement il ne confère au lapin qu’une maladie passagère, caractérisée par une hyperthermie intense, de l’anorexie et de l’abattement, syndrome morbide qui doit être attribué plutôt à

une toxémie qu’à une infection proprement dite ; en faveur de cette hypothèse nous avons l'expérience II dans laquelle l’animal estmort sans que les ensemencements de son sang aient permis de retrouver la bactérie injectée, et surtout l'expérience III où nous voyons le syndrome morbide se produire après injection d’une culture stérilisée.

2° Exceptionnellement, ainsi que le prouvent nos expériences

‘Let IT, le lapin peut être infecté réellement, c'est-à-dire constituer un milieu favorable au développement de la bactérie : celleci, soit à cause de la dose d’inoculation, soit à cause de sa virulence, soit à cause d’un état de réceptivité spécial à l’animal, germe dans le sang et crée dans les organes (poumons et reins) des lésions anatomiques plus ou moins graves. »

En comparant ses résultats àceux de Pfeiffer, Meuniers’exprime de la manière suivante : «Le second point, dit-il, par lequel nos résultats diffèrent de ceux de Pfeiffer est relatif à la pathogénéité du cocco-bacille pour le lapin. Encore ne sommes-nous séparés que par une question de degré, puisque l’auteur allemand admet que le lapin auquel on injecte une dose suffisante d'une culture de bacille grippal, peut être tué par toxémie, le sang et les organes ne contenant plus dans ce cas la bactérie injectée, et qu’en somme, la plupart de nos expériences nous ont conduit à la même conclusion.

La dissidence surgit seulement de ces deux faits, que dans un cas (exp. [) l'animal tué par injection de un centimètre cube de bouillon nous a fourni un sang tellement riche en microbes qu’il fallait évidemment mettre cette pullulation sur le compte du développement de la bactérie dans le corps de l’animal (sans nier pour cela que la mort ne fût survenue par toxémie puisque les organes ne présentaient pas de lésions constituées)etque dans un autre cas (exp. III) l’injection expérimentale s’est nettement localisée puisque notre lapin a succombé avec deux foyers de broncho-pneumonie et des hémorrhagies interstitielles des reins, le microscope décelant dans toutes les lésions la présence exclusive du cocco-bacille injecté.

Cette dernière expérience, unique dans la série, ne peut être un argument contre l'identification de notre cocco-bacille et du bacille de Pfeiffer; la virulence des espèces microbiennes est trop variable pour qu’un fait pareil puisse porter atteinte à l’essentialité d’une espèce définie par tous ses autres caractères, et sa seule conséquence est de prouver en somme que le bacille découvert par Pfeiffer peut exceptionnellement conférer au lapin une infection généralisée avec lésions locales. »

Bien que ce soit là une exception, il est difficile de ne pas en tenir compte et de ne pas insister sur la variabilité extrême des résultats expérimentaux.

d) RecHERCHES D’ELmassian. — Les expériences d'Elmassian, faites avec un microbe que nous réunissons au bacille de Pfeiffer (voir l’unité du bacille de Pfeiffer) ne concordent nullement avec celles des autres auteurs.

Le lapin résiste à dix centimètres cubes d'injection intra-veineuse de culture liquide, et meurt de cachexie lente sion dépasse cette dose. Le pigeon et la souris résistent.

Le cobaye est sensible aux inoculations intrapéritonéales.

« Si l'on injecte dans le péritoine d’un cobaye de 200 grammes, deux à quatre centimètres cubes d’une cultureen bouillon sérum de quarante-huit heures, l'animal succombe le plus souvent en moins de vingt-quatre heures, l'abdomen esttendu, douloureux. L'animal reste immobile. La température s'élève rapidement de 4 à 5 degrés dès la première heure qui suit l’injection.

A l’autopsie on constate une péritonite généralisée caractérisée par une teinte rosée de la séreuse, et par la présence d’un exsudat séro-fibrineux plus ou moins abondant. Au niveau de la face convexe du foie on voit souvent une exsudation abondante formant un revêtement gris jaunâtre continu. De plus, le cobaye présente une péricardite séreuse à exsudat riche en microbes, et le sang du cœur ensemencé donne de belles cultures. »

André Veillon ainjecté un centimètre cube dans la veine de l'oreille d’un lapin de 1,850 grammes ; le lapin a eu un peu de fièvre et a guéri. |

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