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CHAPITRE III

Documents du troisième et du quatrième siècle Ck>lons amenés de Germanie.

Les historiens des derniers siècles de l'empire ne sont pas sans parler du colonat. Ils n'en parlent, il est vrai, qu'incidemment, en racontant les guerres. Ils ne nous le montrent aussi que par un seul côté; mais ce côté n'est pas négligeable.

Le biographe de Marc Aurèle, Julius Capitolinus, rapporte que, dans une de ses expéditions en Germanie, <( les Marcomans lui ayant fait dédition, il transporta un grand nombre d'entre eux en Italie' ». Et un peu plus loin : ce II vainquit d'autres Germains, et il amena un nombre incalculable d'hommes de cette nation qu'il plaça sur le sol romain \ » Il faut faire attention à cette expression : In Romano solo collocaml. Personne ne supposera que ces mots puissent signifier qu'il les rendit propriétaires du sol. La langue latine aui'ait exprimé cette idée par d'autres termes. Il est clair d'ailleurs que le prince ne songeait à dépouiller pour des vaincus ni le domaine impérial ni les particuliers; collocare in solo signifie seulement placer sur le sol, et

i. Julius Capitolinus, Marcus, 22 : « Accepit in deditioocm Marcomannos, piurimis in Italiam traductis. » — Peut-être la cause de cette introduction i]o barbares fut-elle la grande peste qui avait sévi dans l'empire romain (voy. Jules Capitolin, VeriUf 8; Ammien, XXIII, 6, 24; Orose, VII, 15).

2. Id., ibid., 24 : « ^Equitatem etiam circa captos hostes custodivit; infinitos ex gentibus in Romano solo collocavit. » — Dion Cassius, LXXI, 1i. — M. Révillout a dit (Revue hist. du droit, i857, p. 212) que ces Germains se révoltèrent. Dion Cassius dit seulement que quelques-uns d'entre eux, aÙTûv Ttvi;, firent des désordres, muTi^oav, et que Marc Aurèle les éloigna.

VOUS ne trouvez jamais celte expression employée à l'égard d'un homme qui devient propriétaire. Vous la trouvez au contraire appliquée à des hommes qu'on met sur le sol pour le cultiver, c'est-à-dire à des tenanciers ou à des colons. L'historien ne dit pas que Marc Aurèle donna les terres aux barbares; il dit qu'il plaça ces barbares sur les terres*.

Si nous n'avions que cette seule ligne de Julius Capitolinus, nous hésiterions beaucoup; mais voici d'autres textes plus clairs encore. Un historien du troisième siècle, compilateur peu intelligent, mais qui résume ce qu'il a lu dans des documents contemporains, raconte que l'empereur Claude II et ses lieutenants remportèrent plusieurs victoires sur les Gotlis : beaucoup de barbares périrent; la plupart de leurs rois furent faits prisonniers; les femmes qui les suivaient dans leui's chariots furent prises aussi, et tel fut enfin le nombre des captifs que « les provinces furent remplies d'esclaves barbares et de cultivateurs goths ». Il ajouteque « le (rOth se transforma en un colon* ».

Un autre historien, qui n'a aucune raison pour flatttM' Claude H, raconte aussi qu'une grande armée gothique fut détruite. « Parmi ceux qui échappèrent au massacre, les uns furent incorporés dans les corps de troupes romaines, les autres reçurent de la terre à cultiver et furent attachés ;\ celte terre'. » Peut-être croira-t-on à première vue que

1 . Li* sens do coUocare in solo eut bien marqué dans uue loi au (Me Jutiinietif \\, AS, ti, ^ L ou il p«t appliqué à des cultivateurs qui sont tout autiv chose que des propriétaires, puisqu'ils payent parlem fructuum pro êolo dehitam. Il est assez visible, dans cet exemple, que coUocare in solo signifie placer sur la (erre un tenancier ou un colon.

"2, Trébcllius Pollion, Claudius, 9 : « Multi naufragio pt^rierunt, plerique capli regcs, captT diversarum gentium nobiles femin.T, impletac barltaris servis Scythicisque cuUoribus provincia* (on sait que par le mot Scytbcs les écrivains de cette époque désignent les Goths ; cf. Tréb. Pollion, Gallienij G ; Claudius, 6) ; factus iimitis barbari colonus ex (iotho; nec ulla fuit r(*gio qu» Gothum servuiii Iriumpliali quodam servitio non haberet. »

3. Zosime, I, 40 : ^Oo'a ^iiatt^,a3iv, tI ?x<Yux9t PMaaÎMv o-Jvr.piôaTiOr.oxv, i^ -Ity XaCcvTtç li; ^i^p-yiav Txûrr. irptawasTifr.axv. — AaaCâviiv yiiv ti; 'VKupYÎX'» se dit du colon qui < prend en culture », c*est-à-dire qui est admis sur la terre comme cultivateur et tenancier. C'est bien là le sens de ki phrase de Zosime. Comparez les vca&t -^Mpiixot, tit. 1, § 22, édit. Ileirobach, p. 834, où

COLONS AMENÉS DE GEKMAME. Vo

le prince leur donna des terres; mais ce n'est pas ce que dit l'historien. Il emploie l'expression >«|x6aveiv yriv eiç y£&)pyiav. Or laixoiveiv n'est pas synonyme de Y,By.TYiaOxi. Il se dit, comme notre mot français preneu7\ de celui qui reçoit la terre comme tenancier, fermier, ou colon. Le langage deZosime ne souffre aucune ambiguïté; ces barbares « prirent à cultiver », rien de plus; et il ajoute qu'ils « furent attachés là ».

On sait que l'agriculture, à cette époque, manquait de bras. Beaucoup de champs, même en Italie, restaient incultes ou imparfaitement cultivés. L'empereur Aurélien acheta ces champs à leurs propriétaires ety plaça des troupes de prisonniers barbares pour y relever la culture*. Ce n'est pas qu'il fît de ces hommes des propriétaires du sol ; car la suite de la phrase de l'historien montre que ces champs, achetés par l'empereur, continuèrent à appartenir au fisc impérial qui en touchait les revenus, reditus*. Les barbares que l'empereur y avait placés, n'élaient donc pas des propriétaires. Ils étaient de simples cultivateurs. Nous ignorons seulement s'ils cultivaient comme esclaves ou comme colons.

Il n'était pas plus étrange de faire de ces Germains des cultivateurs que d'en faire des soldats. L'empereur Probus fit des expéditions en Germanie. En même temps qu'il en ^ ramena « 16000 conscrits qu'il dissémina, cinquante par cinquante, dans les diverses troupes de l'empire' », il y prit

Tcxpression Xa^êavEiv 'iH-t est appliquée à uo métayer : iiv -^itùi-^o; XoiCwv -^r,^ to'iQjxKrtia;; ibidem, § iO, p, 85'i, la inéiiie expression s'applique à uu colon partiaire. La traduction latine de ^xv Xap.€âvetv tî; «^toipitav est rura colenda su9cipere, que nous trouvons au Code Juslinieny XI, 5i , et qui se dit précisément des colons.

i. Yopiscus, AurelianuSj 48 : (( Etrurix per Aureliara ingentes agri sunt, iique fertiles ac silvosi; statuerai igitur (Aurelianus) dominis locomm incultomm, qui tamen vellent, pretia dare atquc illic familias captivas constituere. >)

2. Id., ihid. : (( Statuerat... illic vitibus montes conserere atque exeo opère Tinum dare (populo Romano) ut nihil redituum fiscus acciperet, sed totum populo Romano concederet. » — La seconde partie du projet de Tempereur n*eut pas de suite, et le vin de ces terres ne fut pas distribué au peuple.

5. Yopiscus, ProbiiSf 14 : a Obsidcs imperavit qui statim dati sunt, deinde

\i\ U: COLONAT ROMAIN.

aussi une foule d'hommes « qui vinrent labourer les terres des Romains et moissonner pour eux * ».

La Germanie a donc fourni son contingent au colonat. D'ailleurs les relations que l'empire eut avec elle, durant quatre siècles, furent 1res complexes, et il s'en fautbeaucou[) qu'elles aient été toujours des rapports d'iiostililé. Rome a eu de tout temps chez les Germains des peuples amis; elle a toujours eu quelque commerce avec eux', et de tout temps aussi il y a eu des Germains qui sont venus dans l'empire. Ceux qui supposent que ces Germains avaient une haine naturelle pour la race romaine, ou qu'ils sentaient une vive répugnance pour les institutions qui régissaient les peuples de l'empire, disent une chose qu'ils ne peuvent autoriserd'aucun texie, et que plusieurs textes démentent expressément. Ce n'est pas avec la logique et les idées préconçues qu'il faut faire l'histoire, c'est avec les seuls documents. Or les documents nous montrent que beaucoup de Germains venaient eu Italie ou en Gaule. Les plus riches vivaient à Rome; les plus braves obtenaient de servir dans les armées. Beaucoup bornaient leur ambition à cultiver des terres qui étaient plus fertiles qu'en Germanie. Il se fit donc, durant ces quatre siècles, un courant continu d'hommes et de familles qui vinrent isolément, pacifîquement, humblement, se fixer dans l'empire, et qui, ne pouvant acheter des terres, s'y établirent à titre de cultivateurs. On entrevoit quelle dut être la condition de ces hommes. Ils n'étaient pas des esclaves, et sans nul doute ils avaient assez d'énergie pour défendre

fniiiienlum, iMHlrtMiio xavcas ;tli|iio ovos.... Accepit pr«i>ler(M sodiTiiii iiiillia limouiii, quos oniDos )H*r ditcrsas proviiiciasMparsit, ita ut imnicriM vi*l liiiiilanois iiiililibus quinquagenos vel sriagcoos inlerscrei*et. »

1. Vopiscus, Probut^ \h. I/historieii insère ici une (lé|M'Tlie Je ri'iiiporeur au sénat : « Oinnis qua tenditur lato <îei*niauia subaela est; uoviMn regos genliuiii diversaiiim ad mens podos supplires sti-alique jaruoniut. Omnos jain l»arb:iri nobis araut, nobis si'inint. » — II y a sans doute beaucoup à rabattre de ces exagéi*ations que le langage tlu temps admettait ; le omne$ est viMblemeut de trop ; il reste toujoui> qu'un certain nombre de tîeniiains lalmureut et sèment |»our len Romains.

*i. Vov. Tarile, Gennank', 11.

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