Sahien, De gubernatione Dei, V. 8, édit. lïalm, p. (J
Il a été « changé en esclave, comme ceux ([ui entraient dans la demeure de Circé étaient changés en bétes* ». Voilà de bien grands mots, et quelques faits précis feraient mieux notre affaire. Il y a pourtant quelque vérité à tirer de Salvien, si on sait la dégager de dessous ses formes oratoires et ses contradictions. Ce colon dont il parle en ce passage était d'abord un petit propriétaire. Il a renoncé à son petit champ, pour devenir le colon d'un riche. Salvien accuse ce riche. Mais il est visible que c'est le pauvre qui a voulu devenir colon. Il a môme livré son petit champ, ce qu'aucune loi ne l'obligeait à faire, pour entrer dans le colonat. Ce que Salvien ne nous dit pas, mais ce qui est bien visible encore, c'est que cet homme qui a donné son champ, a obtenu en retour une tenure. Cette tcnure est au moins aussi étendue et aussi productive que le champ qu'il a donné; elle l'est même probablement davantage ; car un dernier mol de Salvien laisse voir que ce colon est loin d'avoir jHjrdu au change. « Ceux qui se font colons, dit-il, sont des hommes avisés et qui calculent bien '. » Ils calculent apparemment que leur petite propriété, dont ils ont à payer l'impôt, les nourrit à peine, et « ils se réfugient dans le domaine du grand propriétaire comme dans un asile^ ».
Pour comprendre tout cela, il faut songer à la manière dont le sol était découpé à cette époque. La petite propriété était rare. Ce qui prévalait, c'était le grand domaine, avec son nombreux personnel, en partie scrvile. La petite propriété avait peine à se soutenir à côté de ce grand domaine.
1. Salvien, De gtibcrnatione Dei, V,8 : « Fundos niajorum cxpclunl el coloni divitunifiuDt.... Perdito incoluiiiitatis statu.... dcspei'alione coofugiuot.... jugo se ioquilin:i' al)jectiooiK addicuut, in hune necessitatein redacti ut extorres non facultatis tantuin sed etiam eonditidnis su:e, non a rébus tanlum suis, scd etiain a »c ipsis, ac pcrdentcs secuni umnia, et reruin proprielate eareaut et jus libertatisamitLint.... Fiunt pnejudieio habitalionis indigeniu.... quasi Circa'i poculi transfiguratiuue inutanlur.... Vertuntur in servos. »
2. Ibid. : a Aut consulliores ^unl aut consultos nécessitas faeit. »
ô. Ibid. : (( (lum agellos suos aut pervasionihus aut fu^jali ab exactorihus |)€rdunt, quia tenerc non jwjssun!. fundos iiiajorum expetunt.... ad asyluin confugiunt. »
Ce n'était pas seuicment parce que celui-ci avait beaucoup de laboureurs, de bergers ou de vignerons; c'était peut-être plus encore parce qu'il possédait en lui tous les artisans nécessaires, meuniers, charpentiers, charrons. Le petit propriétaire était dans la dépendance du grand, ne fût-ce que pour ses instruments de travail. 11 était ce que serait aujourd'hui un ouvrier qui, entre de grandes usines, travaillerait seul. Mal outillé, payant tout plus cher, vendant tout plus mal, risquant davantage en proportion, perdant beaucoup de temps et de forces sans profits, il s'appauvrissait peu à peu, et sa terre aussi s'amaigrissait et se stérilisait dans ses mains. S'il fallait croire Salvien à la lettre, le riche aurait oblige le pauvre à se livrer à lui ; mais nulle violence ici n'était nécessaire. Ce fut, le plus souvent, le pauvre qui calcula qu'une bonne et solide tenure lui vaudrait mieux et lui rapporterait plus que sa petite propriété. Échappant alors aux soucis et aux incertitudes, il se réfugia dans le colonat « comme dans un asile ». Aujourd'hui encore, en maint endroit de la France, comparez le petit propriétaire, qui récolle à peine son pain, au fermier, qui vit dans l'aisance.
Or pouvons-nous penser que, si le colonat avait été une condition aussi misérable que quelques historiens modernes l'ont supposé, on eût vu jusqu'au sixième siècle des hommes libres y entrer d'eux-mêmes? La vérité est plutôt qu'il y eut alors, comme de tout temps, des hommes à la fois pauvres et laborieux, qui furent heureux de trouver une terre à cultiver. I^ colonat leur offrait une tenure assurée, et à des conditions qui excluaient au moins l'arbitraire; ils Taeceptèrenl. La règle de perpétuité est ce qui nous répugne et nous indigne le plus aujourd'hui; mais pouvons-nous affirmer qu'elle dépliU à ces hommes?
Il est facile de dire qu'il aurait mieux valu que le colonat ne s'établît pas; et cela aussi est futile. Sans le colonat, la terre serait restée cultivée par des esclaves, conime au temps de Columelle. La grande propriété étant constituée ainsi que nous venons de le dire, la vraie question qui se posait était
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de savoir si le grand domaine continuerait d'être travaillé par des décuries d'esclaves labourant et moissonnant en groupes pour le seul profit du riche propriétaire, presque toujours absent, ou bien si ce même domaine, distribué en petits lots, serait cultivé par des tenanciers travaillant à leur profit. C'est ce second système qui a prévalu par le colonat.
Ce colonat ne parait avoir été funeste ni à l'homme ni au sol. Il ne fut pas funeste à l'homme, puisqu'il mit à la place de l'ancien esclave un tenancier libre. Là où il y avait auparavant une décurie servile, il y eut six ou huit tenures, et par conséquent six ou huit familles vivant d'une vie indépendante, régulière, assurée. 11 ne fut pas funeste au sol, puisque, au lieu d'esclaves travaillant sans intérêt et sans goût, il mit de véritables cultivateurs. Ceux-ci furent intéressés à améliorer le sol, puisqu'ils furent assurés de n'en pas être évincés. Ils purent défricher, planter et bâtir, sachant qu'ils travaillaient pour leurs enfants et que les améliorations leur profiteraient beaucoup plus qu'aux propriétaires.
Au fond, le colonat n'est pas autre chose que la substitution du système de la petite tenure au système de la culture en masse par des mains serviles. Ceux qui, de nos jours, prônent avec quelque raison la grande culture doivent songer qu'à une époque où l'on ne connaissait pas les machines agricoles, la petite culture avait d'incontestables avantages sur la grande. Or deux faits économiques, à l'époque qui nous occupe, ont régné dans l'existence des hommes. L'un fut la prédominance incessante de la grande propriété sur la petite; l'autre fut, dans l'intérieur de chaque domaine, la prédominance de la petite culture libre sur la grande culture servile. De ces deux faits, le second fut le correctif du premier.