CHAPITRE II
Documents du temps des Antonins. — Les « Saltus ». Les Colons du « Saltus Burunitanus ».
C'est surtout sur les grands domaines que le eolonat s'est développé. Aussi ses progrès ont-ils été en proportion de la prépondérance de la grande propriété. Ils ont été aussi en proportion des défrichements qui se firent dans les deux premiers siècles de la période impériale.
L'ancienne langue latine appelait saltus un terrain montueux et boisé qui était inculte ou d'une culture difficile*. Rarement ces saltus étaient des propriétés privées, et on ne les cultivait que comme terres de vaine pâture. Telle avait été la signification première du mot. Au temps de Trajan, nous lui voyons une signification nouvelle. Il désigne une propriété privée, un ensemble de terres dont beaucoup sont en labour. Par exemple, la loi alimentaire de Véléia, qui énumère une quarantaine d'immeubles, en appelle plusieurs du nom de saltus. Nous y voyons un saltus Marianus, un saltus Drusianus et dix autres. Ce ne sont plus des terres vagues, puisque chacune d'elles porte un nom propre et a un propriétaire. Ce ne sont plus des terres en friche, puisqu'il est dit dans l'inscription que chacune d'elles a un revenu et que la valeur en est quelquefois très élevée. Ces sallûs sont des propriétés comme les autres, analogues à celles qui sont appelées fundi dans le môme document. Parfois Tin-
1 . Varron, De lingua latina^ V, 56 : « Quos agros nou colebant propler silvas aut id gcnus, ubi pccus possct pasci, et possitlebant, saltus noiiÙDarunt. » — Fcslus, (^d. 0. Millier, p. .^)02 : n Salins est nhi silva^ et pasfiones simt. «^
26 LE COLONAT ttOilAIN.
scriplion dit : saltm sive fimdi. Les deux termes sont syoonymes'.
Ce n*est pas le mol saltm qui a changé de sens ; c'est plutôt la terre qui a changé d'aspect. Cette terre était une friche; elle est maintenant labourée et mise en valeur; et la force de l'habitude lui a laissé son ancien nom de saltm. IJlpien parle de ces défrichements comme d'une chose qui n'était pas rare. « Un vaste sallmj dit-il, peut avoir été donné en gage h un créancier; le propriétaire n'avait pas été capable de le défricher; le créancier le met en culture et lui donne une grande valeur'. » La conquête romaine, en exterminant la population agricole, avait changé }>eaucoup de terres cultivées en saltus. Dans les deux premiers siècles de l'empire, la population agricole se reconstitua, et beaucoup de mllus se changèrent en terres cultivées'.
Ce qu'on appela dès lors un saltus était indifféremment une petite ou une grande propriété : une petite, comme dans l'inscription de Véléia; une grande, comme dans ce passage de Frontin : « On voit fréquemment des saltus appartenant à des particuliei*s, qui sont aussi vastes que le territoire d'une cité\ » Il en décrit la physionomie : (c Au milieu, dit-il, se tmuve la villa du propriétaire; plus loin, une ligne de tuci entoure cette villa comme d'une ceinture*. » Par
1. Corput inicriptionum Latinarum, t. III, n" r>5<); t. \\\ u* 5ô05.
2. l'ipit^n, au Diyesle, XIII, 7, 2;> : « Pula saltuin grandmn pigoori daluin ah hoinine qui vix luoro poU'st, ncfluni oxroli*n\ Tu acreptuni pignori oxcnluisti sic ut magni pivtii fareivs... »
5. /umpt a dit, loco nialo, p. 3. qui* « le but do l'institut iou du colonat «'tait de ranimer rn^rriciilture (pii allait défNTissaut et menaçait «le «lisparaitiT de l'empire i». (!ela a été souvent ré|N'té. Je ne |HMise |kis que cette opinion soit juste de tous {Miints. Si elle est Maie pour le quatrième siècle, elle ne me parait |ias l'étiv pour le 8(*cond. On a beaucoup déclamé sur C(>tte ruint* de l'agriculture. L'historien doit se garder de ces exagérations.
4. Frontin, De conlroverêm agrorum^ dans la collection des Cromalici re/t're», édit. Lachmann-ltudorf, p. 57) : «i Fréquenter in provinciis, pnecipue in Africa. saltus non minores lialicnt pri\ali quum res publier liTritoria; quiu imo multis saltus b>nge majoivs sunt territoriis.»
5. Ibid, : «< lict» circa ^illani in modnm numitionum. •> — M. MonnuMMi (//crmrx, 1880. p. 59lM pro|M>s4' île lire nnwicipiorum : cette correction me semble trop hardie et ne me iianiît pas nécessaire: munilio ou miinitncniiim se