CHAPITRE VI
De quelques coutumes des Oermains.
Pour arriver à résoudre, s'il se peut, le difficile problème que nous nous sommes posé, nous avons fait un long détour. Nous avons cru devoir observer tout l'état social des Germains et tout ce que nous pouvions saisir de leur vieux droit. C'est que ces faits sociaux et ces règles de droit sont toujours en relation étroite avec le mode de possession du sol. Cette vérité n'échappe à aucun homme qui ait étudié les sociétés humaines. La possession du sol n'est jamais une chose isolée. L'étudier isolément, c'est s'exposer à de graves erreurs. La propriété est un fait social qui dépend d'autres faits sociaux et duquel ceux-ci dépendent. Elle est une sorte d'organe en rapport avec d'autres organes dont l'harmonie constitue une société vivante.
Ce n'est pas le hasard ou le caprice qui fait que chez un peuple la propriété existe ou n'existe pas. C'est l'ensemble de l'organisme social qui en décide. Ne croyons même pas qu'une société soit libre de choisir celui des deux régimes qu'elle veut. Elle ne peut pas dire, un jour : Établissons la propriété suv le sol; ni un autre jour : Supprimons la propriété et mettons le sol en commun. Les institutions humaines ne se fondent ni ne se renversent au gré de la volonté des hommes. La communauté du sol existe si l'organisme général la comporte; la propriété prévaut si les autres institutions et les mœurs l'exigent. C'est pourquoi nous devions faire préalablement une étude des principales institutions et du droit des Germains.
Après le droit, observons les mœurs. Tacite signale quelques-unes de leurs habitudes. Nous avons à nous demander si elles se concilient avec le régime de la propriété ou avec celui de la communauté.
Tacite remarque au chapitre 16 que les Germains n'ont pas de villes. « Ils n'aiment pas que leurs demeures soient groupées. Ils s'établissent isolément et à part; chacun choisit sa place suivant que l'attire une source ou une plaine ou un bois. Leurs villages ne sont pas, comme les nôtres, formés d'habitations contiguës; chacun entoure sa maison d'un espace libre*. »
Voilà une série de traits qui méritent notre attention. On y voit, en premier lieu, que les Germains ne cultivent pas en commun, tous ensemble; chacun s'isole, colunt discreti ac diversi.
On y voit, en second lieu, que la place de chacun ne lui est pas assignée par des chefs. Chacun choisit sa place suivant son goût personnel. Celui qui préfère la forêt s'établit dans la forêt. Celui qui préfère la plaine, fixe sa demeure, dans la plaine.
Tacite ne veut pas dire par là que ces Germains changent de demeure à tout moment. Pas un mot dans ce chapitre n'implique ni un déplacement annuel ni un esprit d'instabilité. Tacile compare les Germains aux habitants de l'em-. pire, et il remarque qu'au lieu de grouper leurs habitations de manière à former des villes et des villages, ils ont des maisons éparses que chacun bâtit où il lui plait.
C'est qu'ils ont, suivant Tacite, un goût marqué pour l'existence indépendante. Il leur répugne que deux maisons se touchent. Ils n'aiment pas que deux familles soient en contact. Chacun met un espace entre sa demeure et celle du voisin.
Yoilà des habitudes et des sentiments qui se concilient
1. Tacite, Germanie, 16 : « Colunt discrcti ac diverai, ut fous, ut campus, ut Dcmus placuit. Vicos locant dod in nostrum morem connexis aedificiis; suam quisquo domum spatio circumdat. »
mal avec un régime de communauté agraire. Dans la communauté, l'existence isolée n'est guère possible; les hommes sont forcément rapprochés; ils dépendent beaucoup les uns des autres. Il est difficile que chacun choisisse sa place.
Le môme historien louche un autre point des coutumes germaniques. Il parle des esclaves ruraux et il montre par où ils diffèrent des esclaves ruraux de l'Italie. Au lieu que sur un grand domaine italien, les esclaves forment un seul groupe, familidy qui se partage en subdivisions, ministeria^ suivant qu'ils sont laboureurs, vignerons, bergers ou ouvriers*, et au lieu que ces esclaves travaillent en commun pour le seul profit du maître du domaine, l'usage ordinaire en Germanie est que chaque esclave cultive seul et pour soi. ce II a sa maison et ses pénates. » Il a aussi sa récolte, sous la seule condition de payer une redevance au maître.
Remarquons bien la situation de cet esclave germain. Il est, en même temps qu'un esclave, un lenancier. Tacite observe, en effet, qu'il ressemble à un fermier, ut colonus. Or ce tenancier possède une demeure fixe ; Tacite ne dit pas seulement suam sedem; il ajoute, lui qui n'aime pas à se répéter, mos pénates. C'est que ce mot pénates éveillait dans l'esprit d'un Romain l'idée de fixité, de permanence. Il est difficile d'admettre que Tacite l'applique à une demeure dont on changerait tous les ans. Il a en vue un esclave qui est fixé au sol, qui ne change pas de place, et qui, en général, vit et meurt sur le même champ.
En nous montrant ce tenancier. Tacite nous fait entrevoir un propriétaire. Il le nomme dominus. Nous aurions
1. Tacite, Germanie f 25 : « Cetcris servis non in nosti'um inorem dcscriptis per familiam ministcriis utiintiir. » — Sur la familia rtutica chez les Romains, YoyczCaton et Varron, De rc rustica, passiut ; et sur les divers ministeriaf voyez surtout Col umelle, I, 8; Ulpico, au Digeste, XWIII, 7, 12, § 31; Froutin, De aqwvductibuSf § 117. (^est en se rendant compte des habitudes d*expIoitalion rurale des Romains que Ton i)eut comprendre les tenues de Tacite, deêcriplit per familiam ministeriis, que Bumouf a traduits ineiactemeat.
pu supposer que la redevance de l'esclave serait payée à une communauté, à un peuple, pour être ensuite répartie entre les citoyens. Rien de cela. Pour chaque champ il y a un maître, et c'est lui qui prélève la redevance, dominus injumjit. Le mot dominus signifie à la fois maître et propriétaire. Il désigne indivisément le pouvoir sur l'esclave et le pouvoir sur les biens. Il est si vrai que Tacite voit ici un propriétaire, qu'il remarque que ces deux hommes sont entre eux à peu près comme seraient un propriétaire et un fermier, dominm ni colono injungit. Sa pensée n'est pas douteuse. Son esprit voit sur chaque champ un propriétaire et un tenancier*.
Notons combien ce passage de Tacite est inconciliable avec un régime de communauté agraire. Ceux qui se représentent les Germains comme une société qui vivrait encore dans l'état de communauté et d'égalité, peuvent-ils s'expliquer cet usage de la tenure servile si nettement décrite par l'historien romain? La tenure est l'opposé de la communauté, comme l'esclavage est l'opposé de l'égalité. Si les hommes cultivaient en commun, il n'y aurait pas de tenanciers. Supposera-t-on, au-dessus de la tenure privée, une propriété collective? Mais alors la redevance serait payée à la communauté; or Tacite nous dit formellement le contraire. Si cet esclave a sa maison et sa demeure fixe, croira-t-on que son maître change de terre chaque année? La tenure fixe implique la propriété constante*.
1 . Tacite, GermaniCf 25 : « Frumcnti modum aut pccoris aut vestis dominus ut colono injungit; et senrus hactcnus parct. »
2. Les iHïnscigneinents que Tacite fournit ici sur Tusagc do la tenure servile en Germanie, sont confirmés d*une façon singulière par un kagiographe du neuvième siècle. L*auteur de la Tramlalio S, Alexandrie dans Perlz, Scriptores, t. H, p. 675, raconte l'ancien établissement des Saxons en Thuringe : « Terram Thuringiorum sorte dividentes (l'expression sorte dividere a toujours en latin le sens de partager en propre, et il n'est pas question ici d'un tirage au sort qu'on recommencerait chaque année, mais d'un tirage qui est fait une fois pour toutes et qui constitue la pleine propriété), partem illius colonis Iradebant, singuli pro sorte sua, sub tributo exercendam; cetera vero loca ipsi possederunt. » Ce qui veut dire : Les Saxons se partagèrent en propriété la terre des Thuringiens; chacun mit une partie de son lot entre les
II faut étudier encore le chapitre 31, pour voir s'il ne pourra pas nous éclairer. Il y est parlé, en effet, d'hommes qui n'ont ni maison ni terre, 7iulli ager aut domus. S'il s'agit ici de tous les hommes libres, nous conclurons tout de suite que le régime de la communauté prévaut. « U existe une pratique qui, chez les autres peuples germains, est rare et n'est adoptée que par quelques braves isolément, mais qui, chez les Cattes, est devenue d'un usage fréquent*. Elle consiste en ce que dès la première jeunesse, on laisse croître la barbe et les cheveux, et tant qu'on n'a pas tué un ennemi, on garde cet extérieur qui marque qu'on est voué et engagé à la Vertu guerrière*. Ce n'est que sur le sang et les dépouilles d'un ennemi que ces hommes se découvrent le front, et c'est alors seulement qu'ils croient avoir acquitté le prix de leur naissance. Ceux d'entre eux qui sont lâches et inhabiles à la guerre, gardent cet extérieur toute leur vie'. Quelques-uns parmi eux portent en
mains de colons qui cultivèrent, k charge de rcdeyance, et chacun occupa Juiméme le reste de sa terre. » Remarquez les mots singuli pro sorte tua. Ils marquent hien que les terres n'ont pas été confiées aux colons (lar la communauté. G*ost chaque propriétaire qui a mis moitié ou deux tiers de sa terre aux mains de quelques colons. Ainsi Thagiographe germain du neuyième siècle, voulant retracer le premier établissement d*un peuple germain dans un pays, ne va pas supposer la mise en commun du sol ; il décrit tout de suite la propriété privée et la tcnurc.
1. Tacite, Germanie, 51 : « Aliis Germanorum populis usurpatum raro et privata cujusque audcntia, apud Chattes in consensum vertit. » — Burnouf traduit in consensum par « est devenue une loi générale ». Consensus ne saurait signifier une loi, et la suite du chapitre montre bien qu'il ne s'agit pas d'une institution générale. Notiez que les mots in consensum s'opposent aux mots privata cujusque qui précèdent. Tacite veut dire que ce qui est, chez les autres Germains, particulier à quelques individus isolés, est, chez les Cattes, l'objet d'un accord, et que beaucoup d'hommes s'entendent pour s'adonner à celle pratique. On ferait un contre-sens si Ion croyait que Tacite eût dit que cette pratique était commune à tous. La suite du chapitn% suis monstraii, prima acieSy ut ad quemque venere, etc., tout man{ue bien que, s'il y a un très grand nombre de Cattes, plurimi, qui pratiquent cet usage, il y en a encore un plus grand nombre qui ne le pratiquent pas. C'est un usage fréquent, ce n'est pas un uaage universel.
2. 0 Ut pritnum adoleverint, crinem barbamque submittere, nec nisi hostc csso exuere votivum obligatumque virtuti oris habitum. »
5. a Super sanguinem et spolia révélant frontem, seque tum demum pretia nasccndi retulisse.... ferunt. Ignavis et imbellibus raanet squalor. n
outre un anneau de fer, qui est chez cette nation un signe dégradant, et ils le portent jusqu'à c€ qu'ils se soient rachetés par la mort d'un ennemi. Nombre de Cattes se plaisent dans cet état; ils y vieillissent et c'est ce qui les signale aux ennemis et à leurs propres concitoyens. Ils ont le privilège de commencer tous les combats. Ils sont toujours au premier rang*. »
liC portrait est curieux et Tacite s'y est complu. Notons d'abord qu'il ne parle pas là de tous les Germains. Ces hommes, dit-il, sont rares chez les différents peuples; ils ne sont nombreux que chez les Cattes. Même chez ce peuple, ils ne forment pas la majorité des hommes libres, puisque dans les combats ils ne garnissent que <c le premier rang ». Ils sont une minorité, puisque leur extérieur particulier ce les signale à leurs concitoyens ». Us ne sont pas tous les guerriers, ils sont seulement une classe particulière parmi les guerriers.
Il s'agit, en effet, d'hommes qui sont littéralement « voués » à la guerre. C'est ce qu'expriment les mots volivum obligatumque virtuti. On sait bien qu'en latin votivm n'a pas le sens vague que nous donnons souvent à notre mot voué. Il se dit de ce qui a été consacré d'avance à un dieu et de ce qui appartient réellement à ce dieu. Ce que Tacite appelle ici VirtuSy ce n'est pas le courage abstrait, c'est le courage personnifié et divinisé, c'est le dieu du courage. Ces hommes sont donc liés par un vœu à la divinité de la guerre*. Pour eux la guerre est plus qu'une profession ou un goût; elle est une obligation
1 . (( Plurimis Ghattorum hic placet habitus, jamque canent insignes et hostibus simul suisque monstrati. Omnium pcnes bos initia pugnarum. Uacc prima scmper acics. »
2. Tacite, en un autre endroit, Histoires, l\, 61, fait allusion à cette sorte de vœu : (( Barbare voto crincm propexum, palrata dcmum caede, dcposuit. » Nous retrouvons la même chose dans Grégoire de Tours, Hist, Fr., V, 15, en parlant des Saxons : « detestati suut nulluni se capillos incisurum nisi prius se de adversariis ulciscercntur ; » et dans Paul Diacre, Hist, Langob,, 111, 7 : « Sex niillia Saionum devoverunt se neque barbam neque capillos rasuros nisi se de Suebis ulciscerentur. »
religieuse. Il y a même un mot de Tacite qui fait penser que le vœu qui les liait n'était pas toujours Teffct de leur volonté propre; l'historien dit qu*il peut se trouver parmi eux des hommes lâches ou impropres à la guerre, ignavi et imbelles. Ils ne renonçaient pourtant pas à cet état, apparemment parce qu'ils n'avaient pas le droit d'y renoncer. Ils gardaient toute leur vie la marque de leur vœu, qui devenait en même temps la marque de leur lâcheté. C'est que ces hommes avaient été voués à la guerre « dos leur première jeunesse », peut-être même avant de naître, <( car c'était en tuant un ennemi qu'ils acquittaient le prix de leur naissance. » Encore cette première victoire ne les déliait-elle pas d'un vqbu qui avait engagé toute leur existence. Ils appartenaient à la guerre « jusqu'à ce que la vieillesse eût glacé leur sang* ».
C'est de ces hommes-là que Tacite dit : « Ils n'ont ni maison ni terre, ni rien qui les occupe*. » Mais il nous a dit d'abord que ces hommes étaient rares chez lous les peuples germains, nombreux seulement chez les Cattes. Il s'agit donc d'une exception.
Mais comment devons-nous la comprendre? Tacite entend-il qu'il y a parmi le peuple un partage annuel du sol, et qu'on ne donne pas de part à ces guerriers, afin qu'ils soient déchargés de tout travail? Il ne dit pas cela, et la suite de sa phrase se concilierait mal avec une telle pensée : (c Ils se rendent chez qui ils veulent et se font nourrir; ils gaspillent ce qu'un autre possède et ne se soucient pas de rien posséder eux-mêmes'. »
Que de choses ressortent de ces lignes ! D'abord, ces
1. Ibi(L : (( DoDCc eisaoguis srnooUis lain durai virluli impnrcs faciat. » — On se trom|)erait ))caiicoup si Ton ronfondait colle praliiiue avec colle de la bande guerrière, dont Tacite prie ailleurs. Il ne s*a«((it pas ici d'hommes qui librement s'attachent ))our un temps à un chef et vont courir les avenlun^. Ils peuvent fans doute le faire quelquefois ainsi que d'autres. Mais leur u vœu » comporte plus que cela.