Tacite, ibid. : (( nuUi domus aut ager aut aliqua cuni
3. « Prout ad quemque venere, aluntur, proiligi alieui, contemplores sui. n
guerriers qui doivent être toujours prêts à défendre l'État et « à combattre au premier rang » ne sont pourtant pas nourris par la communauté. Ils n'ont rien qui ressemble à une solde. Ils ne vivent pas en commun. Si la terre était partagée annuellement entre tous, je ne vois pas pourquoi l'on refuserait à ces hommes une part de sol que des esclaves cultiveraient pour eux. A tout le moins, la communauté leur devrait une part des grains. Rien de tout cela. La communauté ne s'occupe pas d'eux. Elle ne leur donne rien. En sorte que, si le régime de l'indivision dominait, ce seraient justement les meilleurs guerriers et les plus utiles à l'Ëtat qui seraient exclus du bénéfice de l'indivision. Les autres recevraient de la terre, eux ne recevraient rien.
D'autre part, ces hommes ne forment pas une caste. Rien dans les paroles de Tacite ne donne à penser que ce vœu qui les lie soit héréditaire. Il semble même, d'après l'ensemble du chapitre, que ces hommes ne se marient pas, et l'on supposerait volontiers que leur vœu les condamne au célibat aussi bien qu'à la guerre. Ce qui est certain, c'est qu'ils vivent comme s'ils n'avaient pas de famille. Us n'ont pas de maison à eux, pas de foyer domestique. Ils ne restent même pas auprès de leurs parents ou de leurs frères. Ils vont de maison en maison, comme s'ils ne comptaient plus dans la famille où ils sont nés.
Pour vivre, ils n'ont qu'un moyen, c'est de s'adresser chacun individuellement à un homme qui ait maison et terre. L'usage est qu'ils soient reçus et nourris. Est-ce une loi, est-ce la religion, est-ce la force qui oblige cet agriculteur à nourrir ce guerrier? nous l'ignorons. Tacite fait entendre que cette hospitalité ne laisse pas d'être fort onéreuse ; car le guerrier est d'autant plus prodigue du bien d'aulrui qu'il dédaigne de posséder lui-même aucun bien, prodiyus alieni^ cantemptor sui. Faisons attention à ces derniers mots. Us établissent, dans la pensée de Tacite, une antithèse entre un agriculteur qui a des biens à soi et
un guerrier qui n'en a pas. Sans ces mots nous pourrions conjecturer que ces deux hommes sont peut-être placés par l'Etat sur un lot de terre commune, l'un cultivant, l'autre guerroyant, sans qu'aucun d'eux le possède plus que l'autre. Mais Tacite met au contraire en présence un homme qui n'a rien et un autre homme qui possède quelque chose à soi. Le premier vit des biens qui appartiennent au second, prodigus alieni. C'est l'opposé de ce que Tacite dirait s'il pensait que la terre fût commune à tous les deux.
Il serait heureux pour nous que Tacite eût écrit quelques mots de plus pour nous faire mieux connaître cette sorte d'hospitalité qui n'était peut-être pas absolument bénévole. Quelle part la coutume accordait-elle au guerrier dans la maison et sur les biens de l'agriculteur, c'est ce que nous voudrions savoir. Car il ne serait pas impossible que cet usage contînt l'une des origines d'une hospitalité que nous retrouverons au cinquième siècle.
Mais il faut nous contenter de ce que Tacite nous dit. Il a consacré un chapitre à décrire une particularité qui l'a frappé. Elle consiste en ce que certains hommes, à la différence de la masse des Germains, n'ont pas de maison à eux et n'ont pas non plus de terre. Cette particularité vient uniquement de ce qu'un vœu leur défend toute autre occupation que les combats. Ils vivent ainsi sans avoir maison ni terre à eux, au milieu d'autres hommes qui ont maison et terre.
Voilà donc dans Tacite trois traits de mœurs : l'isolement de l'agriculteur, colunt discreti ; la fixité du tenancier serf, mam quisquc sedem ; enfin l'exception d'un guerrier qui ne possède pas de terre. Je ne dirai pas que ces trois traits fournissent la preuve de la pratique de la propriété privée, mais elles induisent notre esprit à supposer plutôt qu'elle existait.
Tacite racontant une révolte des Bataves, dit expressément qu'un de leurs chefs possédait « des domaines et des
fermes*. » Il est vrai que ces Bataves étaient alliés de l'empire; on pourra donc conjecturer qu'ils avaient pris les habitudes romaines comme leurs chefs avaient pris des noms romains. Encore doit-on remarquer que ce peuple germain ne pratiquait pas Tindivision du sol. Dès le temps de Tibère, Tacite avait signalé chez les Frisons un certain Cruptorix qui était un propriétaire foncier*.