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CHAPITRE VII

César signale-t-il Tabsence de propriété?

Après avoir observé dans l'état social, dans le droit, et dans les mœurs des Germains, tous les faits qui peuvent se rapporter à notre sujet, nous avons à chercher si les écrivains anciens qui ont connu la Germanie, y ont vu la pratique de la propriété ou celle de l'indivision.

Yoici d'abord un passage de César : « La nation des Suèves est la plus forte et la plus belliqueuse des Germains ; on dit qu'ils ont cent cantons; de chacun de ceux-ci sortent chaque année mille hommes armés pour guerroyer hors du pays. Ceux qui restent cultivent la terre pour se nourrir et pour que les autres trouvent des vivres à leur retour. L'année suivante, c'est au tour de ceux qui étaient restés à prendre les armes, et les premiers restent au pays*. De celte façon, ils n'interrompent ni la culture du sol ni la pratique de la guerre ; mais aussi il n'y a chez eux ni propriétés privées ni champs limités, et il n'est pas permis de rester plus d'un an établi au même endroit ^ »

Il y a sur ce passage plusieurs remarques à faire. En premier lieu, César ne parle pas de tous les Germains, mais seulement des Suèves. Il ne parait même pas qu'il ait en

1. César, De bcllo Gallico, IV, I, ('diliou Ki'anor : « Sueborum gens... centum pagos hahcre dicuntur, ex quibiis quotanuis singula inilia annaturuin MlaD(li causa ex fiiiihiis educunt. Holiqui qui domi iiiaiiseruiit st* atque îllos alunt. Ili rursus in vicem annn post in aniiis sunt, illi doino nMiianont. »

'i, Ihid, : (( Sic iicquc a«;riruUuni nt*c ratio atquo usus helli intcriiiitlitur. Scd privati ac srparati agri apud eus uiliil est, ncquc lougius anuo rciiiancrc UDo iu luco iucolendi causa licet. »

vue toute la race des Suèves, laquelle s'étendait depuis le Rhin jusque vers la Vistule et comprenait beaucoup de nations puissantes, comme les Marcomans, les Quades, les Semnons, les Hermundures, peuples que César n'a pas connus \ Il serait inadmissible que tous ces Suèves ensemble n'eussent possédé que cent cantons. Les Semnons, à eux seuls, atteignaient déjà ce nombre'. La suite du récit de César montre bien qu'il ne s'agit que d'un groupe de Suèves, c'est-à-dire de ceux qui étaient le plus voisins du Rhin et qui ne cessaient de faire la guerre à d'autres peuples germains, riverains de ce fleuve'.

En second lieu, si l'on observe la suite des idées dans ce passage de César, on s'apercevra que l'absence de propriété privée qu'il signale chez ces Suèves, est présentée comme la conséquence d'une organisation qui est particulière à ces mêmes hommes. Us sont partagés en deux moitiés dont Tune va combattre au loin et dont l'autre reste au pays. D'après cette règle, que l'on ne retrouve d'ailleurs chez aucun autre peuple germain et dont Tacite ne parle jamais, chacun de ces Suèves est tour à tour soldat et laboureur. Le blé recollé par le laboureur doit nourrir aussi le guerrier, et les deux hommes se succèdent sur les mêmes champs pour semer et moissonner. Dans ces conditions, on conçoit que la propriété privée n'ait pas pu être pratiquée et que le même champ n'ait pas appartenu deux années de suite au même maître. Mais celte particularité, consé-

i. Slrabon, VIT, i, 3; Tacite, Germanie, 38-46; Plolémëe, Géogr., H, il. D'ailleurs la description de César ne peut pas s'appliquer aux Hermundures, aux Marcomans, aux Semnons que Tacite dépeint sous de tout autres traits.

2. Tacite, Germ,y 39 : (i Scmnones... ccntum pagis habitant. ))

3. Ce qui confirme cela, c'est qu'on lit un peu plus loin, de ces mêmes Suèves, qu'a la nouvelle que César passe le Rhin, ils tiennent une assemblée (( suirant leur habitude » et prescrivent aux leurs d'abandonner les villes et de se réunir en armes on un lieu « qui est le centre de leur pays », pour attendre là les Romains. On voit assez ici qu'il ne se peut agir de toute la race suévique; tint de peuples n'avaient pas l'habitude de se concerter, et le « centre de leur pays )) eût (lé par trop loin des Romains (César, IV, i9). — On voit ailleurs (VI, 1 0) que César ne connaît d'autres Suèves que ceux qui habitent entre le pays des llbiens et la foret Bacénis qui les sépare des Ghérusques.

quehce d'un état social exceptionnel, n'existait que chez un peuple qui avait précisément pour caractère d'être plus belliqueux que les autres et d'être en guerre avec tous ses voisins *.

Ce premier passage de César ne prouve donc rien pour l'objet qui nous occupe. Il en est autrement d'un second passage qui s'applique certainement à tous les Germains. <c Ils ont, dit-il, peu de goût pour le travail agricole et ils se nourrissent plus de laitage et de viande (que de blé). Aucun d'eux ne possède en propre une étendue déterminée de terre; aucun n'a de champs limités; mais chaque année les magistrats et les chefs distribuent la terre aux familles ^t aux parentés d'hommes, donnant à chacune d'elles ce qu'ils veulent et oii ils veulent; l'année suivante ils les obligent à changer de place'. »

Ce langage est clair et l'historien qui parle ainsi a une grande autorité \ Ce n'est pas que César ait vécu en Germanie. Il n'a franchi le Rhin que deux fois et sans s'avancer beaucoup dans le pays ; car de ces deux expéditions, la plus

i. Voyez sur ces guerres continuelles César, IV, i; IV, 4; IV. 8. — Je ferai encore une remarque. Dans co chapitre de César, on traduit ordinairement ccntum pagi par cent cantons, comme s*il s'agissait de circonscriptions territoriales. J'ai quelques doutes sur ce point. Il est possible que cctie expression désigne plutôt des groupes militaires. Cela se voit mieux au chapitre 37 du premier livre, où se retrouve la même expression; les Trévires informent César « que les centum pagi des Suèves viennent de camper sur la rive du Rhin et s'apprêtent à franchir le fleuve. » Or, ces centum pagi ne sont pas un peuple immense qui se transporte, car César dit quelques ligues jiliis loin que ce n'est là qu'une bande de Suèves, manus Suevonim, qui essaye de rejoindre Arioviste. Les centum pagi sont donc plutôt une armc'e qu'un territoire. Cette expression était probablement un tt»rme de convention; cf. Tacite, Germanie, 6 : « Quod primo numerus fuit, jam nomen et honor est. » — Si ces cenium pagi ne sont qu'un organisme militaire, on conçoit qu'à cet organisme spécial corresponde un mode particulier de posséder le sol.

2. César, VI, 22 : « Germani agricultura; non studcnt, majorque j)ars victus eorum in lacté, caseo, carne consislil. Neque quisquam agri modum certum aut fines habel proprios; sed magistratus ac princijms in annos singulos gentibus cognationibusque hominum, qui una coierunt, quantum et quo loco visum est agri attribuunt, atquc anno post alio transirc cogunt. »

5. 11 serait intéressant de savoir quelle autorité Tacite lui attribuait. Il l'apiielle êummus auclor, mais c'est au sujet des Gaulois (Germanie^ 28). A propos des Germains, il ne le cite jamais et il s'écarte souvent de lui.

sérieuse n*a duré que dix-huit jours*. Il a vu peu et vite. On pensera certainement qu'il n'a jamais été témoin de cette opération du partage des terres dont il parle. Du moins il a connu, dans la Gaule même, beaucoup de guerriers germains qui y étaient venus soit pour le combattre, soit pour le servir ; car il en avait à sa solde. Il rapporte ce que ces guerriers lui ont dit.

Il paraît même que leur affirmation l'a frappé et qu'il leur a demandé l'explication de cet usage, car il ajoute : «Ils donnent pour raisons de cela que, si l'homme s'attachait à un même lieu par un séjour continuel, il perdrait le goût de la guerre pour prendre celui de la culture; que les richesses seraient trop inégales, les puissants étendant leurs domaines aux dépens des faibles; que l'on bâtirait les maisons avec trop de soin et que les corps s'amolliraient; qu'enfin la grande inégalité engendrerait la discorde, au lieu qu'avec ces usages la plèbe est contenue par le sentiment de l'équité, voyant que chacun a la môme j)art que les plus puissants. »

On peut trouver que ces raisons, que César dit qu'on lui a données, sont un peu trop philosophiques, qu'elles conviendraient mieux à la république de Platon qu'à la société germanique, que l'état social des hommes ne se règle guère sur de si belles théories, que d'ailleurs elles sont en contradiction avec la grande inégalité qui régnait chez ces peuples. Toujours est-il qu'il ressort de la lecture de ce chapitre que César a pensé que la propriété privée n'existait pas en Germanie; et il n'a adopté cette opinion qu'après s'être renseigné auprès d'un assez bon nombre de Germains. Il n'est pas admissible qu'il ait été complètement induit en erreur.

Je sais bien que l'autorité de César sur ce point particulier a été combattue de nos jours'. Je sais aussi que

i. César, lY, 19 : « Dicbus omnino decem et octo trans Rhenum consumptis. » ^. Voyez E. M. Arndt, dans la Zeiltchrilî fUr allgem, GeschidUey t. Ilf,

César a commis plus d'une méprise au sujet des Germains^ Mais je réponds à tout cela que cet homme de guerre incomparable n'a pas manqué, avant de pénétrer en Germanie, de se renseigner sur l'état du sol, sur les ressources qu'il offrait, sur la manière dont il était cultivé et réparti, et je ne puis penser que la justesse de son coup d'œil ait été en défaut sur un point qui touchait de si près à ses intérêts de général d'armée.

Notons d'ailleurs exactement le sens de sa phrase. Il dit que l'individu n'a pas de terre en propre, mais il ne parle ni de culture en commun ni de tirage au sort des lots de terre. Ce sont les magistrats et les chefs qui font la distribution; ils assignent à chacun « ce qu'ils veulent »; ils placent chacun « où ils veulent », et ils « obligent w les hommes à changer de place. Tel est du moins le régime que César décrit'.

p. 234: Landau, TerritoHenf p. 65 et suiv.; Ziminerle, Da$ deuUche Stammgutsystem. Ce dernier pn^sente un arg^ument ingénieux : Ci^sar, après avoir signalé un trait de mœurs propre aux Suèves (lY, i), serait ensuite revenu sur cette idée (VI, 22), par l'effet d*une simple réminiscence et cette fois, par une méprise assez naturelle, il aurait appliqué ce même trait à tous les Germains. Zimmerle s*appuie surtout sur la ressemblance matérielle des deux passages. Il regarde aussi comme établi que les Commentarii ne sont pas des notes écrites au jour le jour, mais qu'ils ont été composés après coup. Son raisonnement me paraît plus spécieux que sûr.

1. Les erreurs de César au sujet des Germains sont assez nombreuses. La phrase non druides haheni est plus superficielle qu'exacte ; car les Germains ont des prêtres, sacei'dotes, lesquels exercent même un grand {louvoir (Tacite, Germanie, 7, 10, il, 40, 43; Strabon, VH, 1,4: Xârrwv îipiu;; Ammien, XXVin, 5, 14). Les mots non iacrificin sttident sont absolument démentis par Tacite, 9 et 10. César dit (VI, 25) que les Germains n'ont pas de rois; or Tacite montre que la royauté ne leur était nullement inconnue et qu'ils a\-aient mémo des dynasties royales dgà vieilles [Germ., 7, 11, 42, 43, 44; .4nn., XI, 16).

2. Gela ne laisse pas d'embarrasser. César ne dit pas si ces magistratuSj ou plutùt ces principeSy qu'il appelle plus loin principes regionum pagorumque, étaient électifs. Ils auraient été, en tout cas, armés d'un pouvoir exorbitant, puisqu'ils auraient distribué le sol h leur gré. ilv, ne serait p;is là le fait d'une société démocratique. Je ne connais pas dans l'histoire un seul exemple d'une autorité abs(due à ce point. — Qu'on me passe une hypothèse ; ces chefs de cantons pourraient bien être des chefs héréditaires; on pourrait aloi*s se les représenter comme une façon de chefs de clans ou de gi*ands seigneurs ter^ riens; et ce seraient eux qui, étant les vrais propriétaires du s<d, eu feraient la ré})artition entre les diverses branches du clan et entre les hommes qui dé|K*ndent d'eux; mais ce n'est là qu'une hypothèse.

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