CHAPITRE VIII
Tacite signale-t-il chez les Germcdns Tabsence de propriété?
Il n'y a pas de phrase d'auteur ancien qui ait donné lieu à plus de discussions que ces trois lignes de Tacite : Agri pro numéro cuUorum ab universis in vices occupantur^ quos mox inter se secundum dignationem partiuntur... Arva per annos mutant et super est ager\
Cette phrase, qui paraîtra plus difficile à mesure qu'on l'observera de plus près, a été interprétée de trois façons. Suivant Eichhorn et Landau, elle signifie que les Germains avaient la pratique de l'assolement triennal, c'est-à-dire qu'ils faisaient alterner en trois années une culture d'hiver, une culture d'été et une jachère*. Suivant M. Waitz, Tacite a voulu décrire des villages qui seraient collectivement propriétaires du sol dont ils distribueraient les lots entre les habitants \ ËnGn, suivant G. L. von Maurer, Thudichum, Sumner Maine et beaucoup d'autres, Tacite a voulu dire par cette phrase que les Germains ignoraient absolument la propriété privée, que le sol appartenait à tous, et qu'ils se le partageaient annuellement \ Qu'une même phrase donne
i. Tacite, Germanie, 26. II y a doute sur le mot vices. Le Vaticanus 1869 porte in vices, le Leydanus invicem, lo Vaticanus 1518 et le ms. de Stuttgart vices; la leçon vice est celle qu'adopte M. Iloldcr d'après le manascrit de Naples ; MullenhofT préfère in vices. Toutes ces formes appartiennent d'ailleurs à un même mot et offrent le même sens.
2. FÀchhorn, Deutsche Staats- und Rechtsgeschichie, 5* édition, 184.5, § 14. — Landau, Die Teirilorien in Bczug auf ihre Bildung und Entwickelung^ 1854, p. 62 et suiv. Cf. Inama-Sternegg, Unters. ûber das Hofsysiem.
3. \Vaitz, Deutsche Yerfassungsgeschichte, 5' édit., t. I, p. 107-127.
4. G. Ton Maurer, Einleilung zur Geschichte der Mark, 1854. — Thu-
lieu à des interprétations si contradictoires, c'est ce qui n'élonne pas outre mesure ceux qui sont familiers avec les difficultés de la science historique.
Nous ne nous arrêterons pas à Topinion de Eichhorn, qui a d'ailleurs été réfutée par Roscher et par Wailz. Il suffit de remarquer qu'il n'y a pas dans tout le chapitre un seul mot qui implique une alternance de produits agricoles ou une habitude régulière d'assolement.
Ce qui enlève beaucoup d'autorité à l'opinion de M. Wailz, c'est qu'elle repose sur une leçon conjecturale. Au lieu du mot vke ou in vices ou inviceniy que portent les divers manuscrits, il lit vicis. Ainsi, ce terme de village, qui est capital dans son explication, c'est lui-même qui l'introduit*.
Reste la troisième opinion, d'après laquelle les Germains possédaient le sol en commun et changeaient de lots de culture chaque année. Elle repose tout entière sur une certaine façon de traduire la phrase de Tacite. Nous allons donner une idée de cette interprétation en prenant pour spécimen la traduction de Rurnouf : ce Chaque tribu en masse occupe tour à tour la terre qu'elle peut cultiver et la partage suivant les rangs ; ils changent de terres tous les ans, et il n'en manquent jamais. » Si cette traduction est exacte, il faudra admettre sans conteste que les Germains ignoraient la propriété privée ; mais nous allons voir qu'elle ne répond pas au texte latin.
dichum, Die Gau- und Markverfatsung, 1860. — Sumncr Maine, Communautés de village. — Pardessus, Lot salique, p. 555. — Lehuérou, Inttiiutions carolingiennes, p. 44. — GelTroy, Rome et les Barbares^ 1874, p. 170-188.
— E. de Laveleye, De la propriété et de ses formes primitives^ 1874, ch. v.
— P. Yiollet, dans la Bibliothèque de Vécole des Chartes^ 1875. — Garsonnet, Hist, des locations perpétuelles, 1878, p. 40. — Vciyez, on sens coutrain', Denman Ross, Sludies in the early Uistory of institutions, 1880, et The early History of Land Holding among the Germons, 1885. — Voyez aussi une sérieuse élude de Ilennings, Uber die agrarische Verfassung der alten Deutschen nach Tacitus und Cœsar, 18GU.
1. Il parait qu'un manuscrit de liamberg aujourd'hui perdu portait vicis (Waitz. 5* édit., p. 115). — lloltzinann fait une autre conjecture; il ajoute cognationibus.
TACITE SIGNALE-T-IL L'ABSENCE DE PROPRIÉTÉ? ri65
1^ Les mois ce chaque tribu » ne sont pas dans la phrase (le Tacite. En aucun endroit de son livre, Tacite n'emploie le mot tribu ni aucun terme analogue. S'il avait voulu parler de l'ensemble des habitants d'un pays, il se serait servi ici, comme dans tout le reste du livre, du mot populus ou dvilas.
2** « La tribu en masse occupe la terre. » Il y a ici une grave inexactitude. Tacite ne dit pas que la (erre soit occupée par le peuple. Il n'écrit pas a populo occupantur. Il emploie l'expression ab universis. Or le mot universi n'a jamais signifié en lalin ce le peuple ». Ce terme n'est pas synonyme de omnes hominesy et ne peut pas, à lui seul, signifier tous les habitants d'un pays*. L'idée qu'il exprime n'est pas celle de totalité ou de multitude; c'est celle d'ensemble, d'association, d'unité d'action. Il s'oppose à singuli qui veut dire chacun à part, et il se dit d'hommes qui agissent de concert. Il est d'ailleurs un adjectif, et il se rapporle nécessai rement à un substantif qui doit se trouver dans la phrase. Or ce substantif ne peut être que cultoribus. Agri ab uni" ver$is cultoribus occupantur y les terres sont occupées par les cultivateurs ensemble.
3** Burnouf ajoute que « la tribu partage la terre entre ses membres ». Mais Tacite ne dit pas que ce soit la tribu ou le peuple qui fasse le partage. Il dit que ces hommes partagent eux-mêmes entre eux, inter se partiunlur. La nuance est digne d'attention. Ce n'est pas la même chose que le partage soit effectue par l'autorité publique entre les individus, ou qu'il le soit par les individus entre eux. Notons bien que cette idée de communauté populaire que l'on fait planer sur tout ceci, et qui fait illusion, est introduite par le traducteur. Elle n'est pas dans la phrase de Tacite. Vous ne trouverez pas dans tout ce chapitre un seul mot qui l'exprime.
4° c< Ils changent de terres tous les ans », n'est pas une
1. Nous parlons du moins du latin de répoque de Cici^ron ou de Tacite. Plus tard, dès le rv* siècle, on trouve univeni dans le sens de omnes.
traductTon exacte des mots awamuiant. Arva ne signifie pas terres d'une manière générale; il signifie terre en labour; àrare^ aratruniy arvum*. C'est dans ce sens que Tacite a écrit ailleurs inferre semina arvis^ jeter la semence dans les sillons'. Arvum ou ager arvm se dit de la terre qui est en labour, par opposition à celle qui est en plantations, en prairies, en jardins, en forêts, ou qui est inculte. Cette signification est très nettement visible dans la langue latine. Cicéron oppose Vager arvm à ce qui est arbmtum et à ce qui est pasma^. Varron distingue quatre sortes de terres : 1 ^ V arvum « c'est-à-dire la terre ensemencée » ; 2* la terre plantée d'arbres ; 3** la terre en prairies à l'usage des animaux, et 4** la terre en jardins*. Le jurisconsulte Ulpien nous fait savoir que sur les registres de l'impôt foncier on distinguait plusieurs catégories de terres, l'artnim, le vignoble, le plant d'oliviers, la prairie, la forêt \ Si l'on ne faisait pas attention à ce sens précis du mot arvum dans la phrase de Tacite, on ne comprendrait rien au reste de son chapitre.
Mutare ne signifie pas échanger entre soi. Pour que le mot exprimât cette idée, il fallait que Tacite écrivit mutant inter se^ comme il a écrit plus haut inter se partiuntur. MutOj fréquentatif de moveo^ signifie changer une chose de
i. Varron, De re f*us(ica, I, 29 : « Arvum dicitur quod aratum est. »