‹ Recherches sur quelques problèmes d'histoireChapitre 92 sur 178 · Tacite, Annales f Xltl, 5i · texte numérisé non relu

Tacite, Annales f Xltl, 5i

7t. Cicéron, De Rep,^ V, 2 : « agi*i arvi, et arbusti, et pascui. » — De même, Sallustc (lit (|iio les Numides s'occupent plus de pâturage que de labourage, pabulo tnagis quam arvo student (Jugurtha, 90).

4. Varron cité {)ar Isidore de SéyiHc, Origines, XV, 13, 6 : <( Omnis ager, ut ait Varro, quadrifuriam dividitur; aut enim arTUS est ager, id est satioualis, aut consitus, id est aptus arboribus, aut pascuus, qui animalibus vacat, aut floi^'ns, in que sunt horti. )) — De môme, Plante oppose ïarvus au pascuus (Trucul.f I, 2, 47). Horace oppose Varvunif c'est-à-dire le labourage, qui ne fait que nourrir le propriétaire, à Ffdivier et h la vigne, qui l'enrichissent :

Arvo pascal heruin an baccis opulcnlet olivac, Poinisnc an pratis an amicta vitibus ulmo.

(Horace, Épi très. I, xvi, 2.)

5. Ulpien, au Digeste, L, i«>, 4 : u Forma censuali cavetur ut agri sic in censum referantur : Ârvuin quod satum erit, quot jugerum sit; vinea, quot vites babeat; oli\u*, quot jugerum; pratum, quot jugerum ; pascua, kî!?». »

place. Le sens littéral de arva miUant est que ces hommes déplacent leurs labours. Ils labourent tantôt ici et tantôt là. Ils ne labourent qu'une partie du terrain, et ne labourent pas toujours à la même place*.

5"* « Ils n'en manquent jamais. » Voilà encore une traduction fausse des mots superest ager. Le traducteur semble croire que arva et ager sont synonymes, et il les traduit par un seul mot. Loin qu'ils signifient la même chose, Tacite les oppose ici l'un à l'autre comme les deux termes d'une antithèse. Le verbe «Mperesse signifie littéralement être au-dessus, et la préposition super y qui y est contenue, indique une comparaison. Les deux choses qui sont comparées ici sont arva d'une part, ager de l'autre. Supei^e$t ager signifie qu'il y a plus à^ager que d*an;a, c'est-à-dire qu'il y a plus de terre qu'on n'en laboure.

C'est par cette série d'inexactitudes que l'on a défiguré la pensée de Tacite, et qu'on lui a fait dire que les Germains ignoraient la propriété du sol. Nous pourrions même nous demander si c'est la traduction inexacte qui a fait naître l'idée que les Germains ignoraient la propriété, ou si ce n'est pas plutôt l'idée préconçue qu'ils devaient l'ignorer qui a induit plusieurs traducteurs à cette série d'inexactitudes.

Si l'on se tenait au texte de l'historien latin, sans y ajouter les pensées qu'on a soi-même dans l'esprit, on remarquerait qu'il n'y a pas dans tout ce chapitre un seul des termes de la langue latine qui expriment l'idée de propriété ou celle de communauté. Tacite songeait-il au droit de propriété foncière, il devait employer des termes tels que terra propria, ager privatvSy funduSy dominium, possessio, /%ne$f termini^. Ce sont là les mots qui, pour tout esprit romain, servaient à exprimer la notion de propriété. Il était forcé

i . L'expression per anno$ ne signifie pas chaque année ; elle n*est pas synonyme de quotannis ou de per singulos annos ; elle signifie par intervalles ou par périodes d'années.

2. Quant au Tcrbe occuparCy nous verrons plus loin qu'il ne désigne ni la propriété ni la possession. M. Waitz le traduit inexactement par in Besiiz nehmcn.

de faire usage de Tun d'eux s'il voulait faire comprendre à ses lecteurs romains que la propriété existât ou qu'elle n'existât pas en Germanie.

De même il n'a aucun des termes qui expriment l'idée de communauté. Il ne dit pas que la terre soit communis^ qu'elle soit promiscuay qu'elle appartienne à tous, omnibus. Or, quand je vois que Tacite n'emploie aucun des mots qui désignent la propriété ni aucun de ceux qui désignent la communauté, cela me fait douter que, dans le moment où il écrivait ce chapitre, son esprit ait pensé à la communauté ou à la propriété du sol. Il n'est certes pas dans les habitudes de cet écrivain de se servir d'expressions vagues. Si aucun des termes précis qui exprimaient la propriété, ne s'est présenté sous sa plume, c'est que la question de savoir si les Germains ignoraient ou connaissaient la propriété, ne se présentait pas à son esprit. C'est d'autre chose, en effet, qu'il veut parler dans ce chapitre.

Observons encore que dans ce même chapitre nous ne trouvons pas un seul mot qui désigne un peuple, un État, une autorité publique quelconque. Nous n'y lisons pas le mot populus. Nous n'y trouvons ni les magùtratm ni les principes dont parlait César. Cela donne à penser que, dans tout ce chapitre. Tacite a voulu décrire, non une institution d'ordre public où l'État serait le principal acteur, mais une coutume ou une pratique d'ordre privé.

Je prie le lecteur de se mettre sous les yeux tout ce chapitre 26 de la Germanie *. S'il le lit sans idée préconçue, il y remarquera d'abord que tous les mots saillants, à partir de agri^ sont relatifs à la culture du sol ou à ses produc-

i . a Fcnus agitare et in usuras extcndere ignotum : ideoque mngis servatur quam si vctitum csset. Agri pro numoro cultoruin ah univcrsis in vices (aliiu ÎQYicein nu vice) occujKintur, quas moi inter se secundum dignationcm partiuntur. Facilitatem partieodi cami)oinim spatia pnebent (alias praestant). Anra per anuos mutant et supcrest ager. Nec cnini (alias necnon) cum ubertate et amplitudine soli labore (alias laborarc) contcndunt, ut pomaria conserant et prata séparent et hortos rigent; sola ierrse seges imperatur... Autuinui Domcu ac bona ignoraotur. »

lions. Comptons-les : dgri, cuHores, campiy arva^ ageVf ubertds soliy pomaria^ prata^ horti^ seges, atitumni bona. Regardons quel est le point culminant du chapitre; c'est que les Germains n^ont ni vergers, ni prairies, ni jardins, et qu'ils ne font produire au sol que des céréales, $ola seges imperatur. Ainsi, tous les termes se rapportent à la culture, tandis qu'il n'en est aucun qui se rapporte au droit depro* priélé. D'où nous pouvons conclure que ce qui occupait I'es« prit de Tacite au moment oii il écrivait ce chapitre, ce n'était pas l'existence ou l'absence de la propriété, c'était le mode de culture.

Si maintenant nous voulons avoir quelques chances de traduire ce passage exacteinent, nous devons tenir compte de deux choses. L'une est qu'il y a toujours une suite et un enchaînement dans les pensées de Tacite, alors même qu'il se plait à supprimer les anneaux qui les unissent. L'autre est que dans ce livre sur la Germanie il compare toujours chaque usage germain à un usage romain correspondant ou opposé. Il n'exprime pas toujours en termes formels la comparaison; mais la comparaison est toujours dans son esprit, et elle se laisse apercevoir dans la façon dont il énonce les faits. Chacune de ses affirmations sur les Germains est l'un des termes d'un parallèle, exprimé ou sousentendu, dont Tautre terme est à Rome^

Aussi les commentateurs qui expliquent la Germanie de Tacite en ayant toujours les yeux fixés sur la Germanie du moyen âge, sont-ils entraînés dans un bon nombre de contre-sens. Ils traduisent les phrases de l'historien romain comme s'il eût eu sous les yeux la Lexsalica^ ou comme s*il eût songé à la Marke germanique du douzième siècle. Il ne songeait qu'aux hommes de son temps, c'estrà-dire aux Germains qu'il voulait peindre, et aux lecteurs romains

1. Nous parlons de la première moitié du livre, celle où il traite des Germains in commune, jusqu'au chapitre 27 . — Sur le but que Tacite parait s'être proposé en écriTant ce livre, on peut lire Tétude do II. Ferd. Brunot sur le De moribus Germanorum, 1883.

pour lesquels il écrivait. Nous ferons donc sagement, si nous voulons comprendre sa pensée et nous mettre en unisson avec elle, de détourner notre esprit du moyen âge et de le tourner plutôt, comme lui, vers Rome. C'est là que doit être notre terme de comparaison, parce que c'est là qu'était le sien. La Germanie de Tacite serait plus exactement comprise qu'elle ne Test, si, au lieu d'être commentée par des hommes dont l'étude exclusive du moyen âge a prévenu Tesprit, elle était simplement traduite par des hommes connaissant à fond la société romaine au milieu de laquelle elle a été écrite.

Si nous songeons aux habitudes d'esprit de Tacite, nous comprendrons que, voulant décrire le mode de culture des Germains, il n'en parle pas d'une manière abstraite et purement objective ; il en parle, comme toujours, en songeant à l'Italie. Son esprit se demande si les Germains cultivent le sol comme le font les Romains ; ce qu'il signale à l'attention de ses lecteurs, c'est qu'ils le cultivent autrement, et qu'ils ont une manière à eux d'exploiter les terres. Observons maintenant la suite de ses idées et la marche de sa pensée.

Il est vrai que ce chppilre qui va être consacré au mode de culture, débute par une phrase qui surprend d'abord : « I^s Germains ne savent pas faire valoir l'argent ni lui faire porter intérêt, et leur ignorance en cette matière est plus efficace contre les abus que ne sont les lois chez les Romains '. » On s'étonne, à première vue, que Tacite

\, Il 08t bon do remarquer que ce langage de Tacite est moins sévère pour les Homains (pfou no la supposé d'après des traductions inexactes. Ceux qui traduisent usuras par usure, font un contre-sens; tiêura signifie simplement Tusage qu'on fait d'une rliose, le revenu qu'on en tire, c'est-à-dire l'inléivt de l'argent; vovez Cicéron ofi Atlicuni, V, 21 : VI, 1 ; Digeste, XH. r», 20; XX. i, 18; XX, 1,7, 0, 11, 12, 13. 17, 21»: XXXIII. 2, 2-1; XXXIV. 1, 15. et au Cork Justinien tout le litre De usuris. — Fenus atjilare est l'expnvssion ordinaire pi>ur dire ((u'on fait valoir ses capitaux (Code Jusliuien, IV, 2. ."», loi de l'année ttr»U). Tacite dit ailleurs (/l;fnn/f«, 1. K». alias 22): <( cum ante:i fenus exiihidiue locupletium agilaretur )>; mais notez bien que, dans cette phrase, ce sont les mots ex libidine qui donnent à l'expression fcnui agiiare son sens défavoralde.

prenne la peine de nous apprendre que les Germains, qui n*onl pas d'argent*, ne spéculent pas sur l'argent. La phrase n'est pourtant pas négligeable. Â tout le moins, elle nous prévient que Tacite pense aux habitudes romaines et qu'il va introduire une comparaison entre les deux sociétés au point de vue des intérêts privés.

N'exisle-t-il d'ailleurs aucun rapport, aux yeux d'un Romain, entre l'absence de spéculation sur l'argent et la culture du sol? Transportons-nous à Rome, et ce rapport nous apparaîtra. A Rome, tout le monde spéculait sur l'argent. Il n'était pas de famille, sauf les indigents, qui n'eût son compte de Doit et Avoir chez un banquier. Chacun faisait la banque directement ou par intermédiaire".: Toute grande fortune était fondée, partie en terres, partie en argent placé. Le calcul du chef de famille consistait à maintenir une juste proportion entre les deux éléments de sa richesse'. Les lois elles-naêmes veillaient à coque cette proportion ne fût ])as rompue et à ce que l'abus de la spéculation n'écrasât pas la culture*. Le rapport entre l'ex-^ ploitation des terres et l'exploitation des capitaux était l'un des objets les plus familiers à Taltention d'un Romain, et nous avons un curieux passage de Tacite qui montre qu'il en était personnellement préoccupé*. 11 n'est donc pas étonnant qu'au moment d'expliquer comment les Germains font valoir la terre, il commence par dire qu'ils ne font pas valoir l'argent. C'est à des Romains qu'il s'adresse et sa remarque est tout à fait dans le courant des idées

— Tacite ne reproche pas à ses contemporains le fenm agitarc; il insinue seulement qu*ils n'y gardent pas de mesure, non servalur. Les traducteurs négligent à tort toutes ces nuances.

i . Tacite, Gennanic, 5 : « Argeutum et aurum propitiine an irati dii negaverint dubilo. » Les Germains n'avaient que quelques monnaies romaines, â. Tacite, Annales, VI, 22 : « neque enim quisquam tali culpa vacuus. » 5. Voyez par exemple Pline, lellres, HI, 19 : « Sum multum in agris, aliqui<l tainon fencro », ma fortune est surtout en biens-fonds, encore ai-jc quelques capitaux.

4. Tacite, Annales, VI, 23, dans d'autres éditions, VI, 17. L'historien cite une loi de modo ct^edendi poasidendique per Italiam,

5. Voyez les chapitres 22 et 25 (16 et 17) du VI* livre des Annales.

ordinaires. Notons bien que le mot agri qui commence la seconde phrase du chapitre, est exactement placé comme le mot fenm qui commence la première. Les deux termes s'opposent visiblement l'un à l'autre. C'est comme si l'on disait : ce Pour ce qui est des capitaux, le Germain ne sait pas les exploiter; pour ce qui est des terres, voici comment il les exploite*. »

Abordons maintenant la phrase Agri pro numéro cullo^ mm ah univer$is in vices occupanlurj et observons le sens de chaque mot. Ne craignons pas d'être long. La même méthode qui fonde la recherche de la vérité sur l'étude des textes, exige aussi qu'on étudie chaque texte avec une attention minutieuse et patiente. Les à-peu-près sont des causes d'erreur en histoire comme en toute autre science.

Le mot agri ne signifie pas terres ou terrains d'une manière générale. 11 ne signifie pas non plus ici, comme quelques-uns l'ont cru, le territoire d'un peuple. Pour qu'il eût ce dernier sens, il faudrait que Tacite eût écrit agri populorum ou ager cujmque populi*. Agri signifie

i. Peut-être y a-t-il un autre lieu encore, dans la pensée de Tacite, entre fenui et agri. Dans la spéculation romaine, qui ne connaissait pas, comme nous, les fonds d'État et la grande industrie, Tardent était presque toujours placé sur la terre ; la propriété rurale était la garantie presque unique de tout placement. L'argent était prêté le plus souvent sur un gage foncier, et presque toute terre portait son emprunt. Tacite voulant parler de la culture germaine, commence par nous dire que la terre n*est pas, comme en Italie, sujette des capitaux. Or voyez quel rapport il y a entre celte remarque et ce qui va suivre. Tacite nous montrera que la terre germaine est mal cultivée; il n'est pas inutile qu*il uous dise d'abord que l'emprunt sur la terre n'existe pas. C'est en effet parce que la terre n'a pas à payer les intérêts d'un capital, c'est parce qu'elle n*a besoin que de nourrir les hommes au jour le jour, qu'elle peut être cultivée aussi superficiellement que Tacite va nous le montrer. Tacite abrège; mais son lecteur romain, à qui toutes ces choses sont familières, a compris tout de suite que, si la tcn*e en Germanie n'a pas à payer les intérêts d*une dette, s'il n'y a pas de capitaux qui y soient engagés, il ne sera pas indispensable de Texploiter avec la même énergie, la même âpre té, le même art qu'en Italie.

2. Il est bien vrai que ager signifie quelquefois le territoire d'une cité, ager Romanus, ager Tarentinuê; de même César dit ager Uelvetius (de hello GalLf I, 2); mais dans cette acception ager nVst jamais employé au pluriel, et il est d ailleurs accompagné toujours d'un adjectif ou d'un génitif indiquant le peuple auquel appartient Vager. — Quelques-uns ont pensé qu'ici agri si-

cri latin terres cultivables, par opposition à pascua ou à silvx*. Il n'est d'ailleurs pas synonyme de campi qui viendra un peu plus bas. 11 ne signifie pas ce que nous appelons proprement des champs; car nous savons par de nombreux exemples qu'un a(jer pouvait comprendre des vignes, des prairies, des bois d'oliviers, des jardins*. C'est même entre toutes ces sortes de cultures qu'on avait l'habitude de partager un ager en Italie, et Tacite va précisément nous dire s'il en est de même en Germanie.

Pro numéro. Yoici deux mots que les traducteurs ont à peu près négligés, comme s'ils étaient insignifiants. Ils le sont, en effet, dans l'interprétation qu'on donne ordinairement de ce chapitre. Si Tacite avait voulu dire que la terre appartenait à tous, le nombre des cultivateurs n'aurait rien à faire ici, et l'on ne voit pas pourquoi il s'en préoccuperait. Mais observons ces mots en eux-mêmes et nous en verrons l'importance. La préposition pro signifie « eu égard à, comparativement à, en proportion de ». Pro numéro indique un rapport. Ce rapport est établi entre agri qui précède et cultores qui suit immédiatement. Agri et cultores

unifiait le domaine public ; mais ager n*a ce sens que quand il est accompgné du mot publicus ou quand ce mot est très \isiblcment sous-entendu. Or il n*est pas question de populus dans tout ce chapitre. Nous avons dit, d'ailleurs, que agri correspond à fenus; or fenus agitare ne s*applique certainement pas à un peuple; agros occupare ne s*y applique pas davantage. N'oublions pas que, dans tout ce chapitre, nous sommes au milieu des intérêts privés.

1. Caton, De re ruêtica, 6; Varron, De re rmtica^ I, 6 et III, 1; ColumcUe, De re ruslica, I, i ; Palladius, De re rusiica, VI, 5.

2. Ce point est digne d^altention. Ager signifie souvent un domaine; il peut s'appliquer à la plus grande propriété comme h la plus petite. Cet ager peut réunir tous les genres de culture. Caton, énumérant les diverses parties d'un ager, compte 1' t'inea, 2* hortus, 5' ialictum, A' olelum, 5' pratum, 6' campuêy 7» êilva (Caton, De re ruslicaf 1). — Columelle, De re ruêUcOf I, 2 : « Agrum habebimus partim campestri globa, parte alia collibus, terrenisque, aliis cultis aliis silveslribus. » La suite du chapitre montre qu'il y a dans ce même ager des prata, des arva, des saliclaf des campi frumentaiii, un oliveiunif un vinctum, des horti. — De même Pline le Jeune, parlant d^uno pi'opriété qu'il se propose d'acheler : « Agri sunt fertiles; constant campis, vineis, silvis » (Hiue, Lettres f 111, 19). — Plus tard, nous voyons que Vager d'Ausone comprend un millier d'arpents en vignes, champs, prés et bois(Ausone, Idylles, Ilf). Wager Octavianus de Sidoine Apollinaire est aussi un grand domaine qui renferme toutes sortes de cultures (Sidoine, Ylll, 11, éd. Barel).

sont donc les deux termes d'une proportion. Ce n'est jamais le hasard qui règle la place des mots dans une phrase de Tacite. S'il commence de cette façon si frappante : Âgri pro numéro cultorumj c'est qu'il veut tout de suite mettre devant nos yeux, comme pensée principale, un rapport entre l'étendue des terres à cultiver et le nombre de ceux qui les cultivent. Ce rapport n'aurait aucune valeur s'il s'agissait du mode de propriété; il en a beaucoup, dès qu'il s'agit du mode de culture. Loin que ces mots pro numéro cultorum soient insignifiants, ils sont le point de départ de tout ce qui va suivre ; car il est visible que le mode de culture sera déterminé par le nombre des cultivateurs *.

L'expression in vices ou ricc, qu'on lit dans la plupart des manuscrits et dans les meilleurs, signifie c< alternativement, tour à tour, par un roulement successif* )>. Agri in vices occupantur signifie que les terres ne sont pas occupées toutes à la fois, mais qu'elles le sont par parties et successivement. On voit bien, d'ailleurs, que in vices correspond à pro numéro cultorum; l'alternance entre les parties qu'on occupe varie suivant le nombre des cultivateurs, c'est-àdire que, les terres n'étant jamais toutes occupées, elles le sont par moitié, par tiers ou par quart, suivant que les cultivateurs sont plus ou moins nombreux. liCur nombre

1. La proportioD entre rétendue d'une terre et le nombre des bras était une des choses qui préoccupaient le plus l'esprit positif d'un Romain. Voyez les Scriptorcs rei rusiiae; ils ne manquent pas de calculer ce qu'il faut avoir d'esclaves suivant que la terre est en vignobles, en oliviers, en blé ou en prairie (Caton, De re ruslica^ 10 et 11; Varron, De re rustica, I, 18; Columelle, De re i-uslica, II, 13). Pline le Jeune (III, 19), avant d'achcttT une propriété, 8*enquicrt du nombre et de la qualité de ceux qui la cultivent. Plus tird, Ausone décrira son domaine et dira qu'un des principaux mérites de sa terre est d avoir un nombre d'esclaves justement proportionné à son étendue, ni trop ni trop peu : a cultor agri nobu nec superesl nec ahal. » (Ausone, Idylles f III, V. 24.) — La préoccupation que marque ici Tacite est donc toute naturelle à un Romain.

2. In vice ou in vicem ou vice sont les divers cas <le vicis qui signilio alternance. Exemples : César, IV, 1, in vicem in armis sunl, ils sont tour à tour sous les amies. Titc Livo, II, 4i : in vicem victi riclorcsque, tour h tour vaincus et vainqueurs. Id. 111, 50, suam quisque vicem^ chacun à son tour.

est toujours insuffisant pour occuper le tout, et, suivant ce nombre, ils en occupent plus ou moins chaque année ^

Agri occupantur. C'est commettre une grave inexactitude que de traduire occupare par posséder. Les Romains ne confondaient jamais Voccupatio avec la possessio, bien que Tune conduisît quelquefois à l'autre'. La possessio était l'exercice d'un droit. Elle différait de la pleine et pure propriété, mais elle différait encore plus de l'occupation '. Le verbe occupare n'impliquait aucune idée de droit, et Voccupatio était un fait purement matériel. Je ne puis donc pas admettre avec M. Waitz que les mots agri occupantur puissent signiOer que les terres étaient la propriété commune de tout le village*. Si Tacite avait voulu exprimer cette idée, il aurait dit possidentur ou quelque mot analogue. Un Romain ne se trompait pas sur le sens juridique et précis des termes.

Si Ton passe en revue les nombreux emplois du mot occupare dans les écrivains latins, on remarquera qu'ils se réduisent tous à l'acte de prendre en mains un objet ou de se placer corporellement sur une terre*. On remarquera surtout un emploi singulier de ce terme, et précisément

1. Quelques-uns, par exemple Thudichum, Die Gau- und Markverf.f p. 96, rapportent in vices k université en ce sens que la même terre serait toujours occupée et que ce seraient les universi qui alteineraient entre eux. Nous ne croyons pas que cette interprétation se justifie philologiquement ni qu'elle s*adapte à ce qui précède et à ce qui suit.

2. C*est ainsi que le droit romain admet qu*on devienne propriétaire d'un objet par la simple occupatio, c'est-à-dire par la main-mise sur cet objet. Mais encore cela n'est-il admis que dans des cas spécifiés, s'il s'agit 1* d'animaux sauvages, 2* de choses enlevées ï l'ennemi, 5*" d'objets abandonnes, vacants, et qui sont res nuUitis {Digeste, XLl, 2, 1; Institutes, II, i, 12-22, Cicéron, De officiis, I, 7; Gaïus, II, 65-68).

3. Accarias, Précis de droit romain, 3* édit., t. I, p. -499 et suiv.

\, Waitï, Verfassungsgeschichte, 5* édition, I, p. 1-43. L'auteur cite quatre textes de Tacite oh occupare lui parait avoir le sens de posséder; mais précisément dans ces quatre phrases, que l'on peut vérifier, il s'agit toujours d'une simple occuption sans aucun droit.

5. Ainsi l'on dit occupare hestiam en parlant d'une béte prise \ la chasse (Institutes, H, 1, 12-16; Gaïus, II, 67-68); occupare locum (Cicéron, De finibus, III, 20); occupare montem (Tacite, //tel., lY, 27); navis occupât partum (Horace, Odes, I, 14), nubes occupât polum (ibid.y III, 29, 41). — Occu*

quand il est joint à un mot qui désigne des terres. Pour dire qu'on mettait une terre en culture, on disait accapare agrum. Les grands propriétaires romains n'avaient pas toujours assez d'esclaves pour cultiver la totalité d'un domaine; la partie qu'ils mettaient en valeur s'appelait agri occupati. Au sens littéral, c'était la partie du domaine où ils mettaient leurs esclaves, par opposition à celle qu'ils laissaient en friche. Ce sens du mot occupare est très nettement marqué dans Columelle, et se retrouve encore dans une loi de Valentinien P' *. Les agronomes disaient oaapare en parlant de la terre qu'on ne laissait pas en jachère; ce Si nous occupom deux années de suite la même terre,

pare aliquem gladio, loucher qiiclqu*un de Tépée ( Virg., JEn,^ IX, 77(* ; X, 6i)9.) Mon ipsam occupât, la mort la saisit (Térencc« Andr., I, 5, 62). Dans la languo du cirque, toucher le but, cccupavit et ricit (Inscr. apud Gruter, p. .157). Occupari morbo, être pris par la mahidic. — Dans la langue du droit, on dit occupare hereditaiem, occupare legala, occupare umm, prendre en mains une succession, un legs, un usufruit (Digeste, VII, 8, 22; XLIII, 5. 1), occupare res debitorù, mettre la main sur les biens d'un débiteur (Dig., XLVIII, 7, 8). — En parlant de terres, occupare se dit indifféremment du propriétaire qui est sur son bien ou de l'homme qui se place sur le bien d'autrui sans aucun droit; alienam rem occupare (Gains, 111,201); domus a latronibus occupata (Paul, au Digeste, XLI, 2, 3, § 8). Notez que agros publicos occupare, dans Tite Live, YI. 57, est autre chose que agros publicos possidcre du chap. 55. Occupare est un terme indifférent au droit; ager occupatus inundaiione fluminis (Digeste, XLI, i , 50, § 5). Les agn occupatorii (Gromalici veteres, p. 115) sont des terres quon tient de fait, sims aucun droit. Le sens vrai du mot est bien marqué par Cicéron quand il parle d'un affranchi qui reste corporellement sur les biens de son maître pour lui en conserver la posst^ssion, domini possessiones occupai (Philippiques, XI H, 5).

1. Columelle, De re rustica, I, 5 : <( Prspotentes qui fossioem fines geatium quos ne circumire cquis quidem valent, sed proculcandos pecudibus cl vastandos feris relinquunt, aut occupatos nexu civiuin et ergastuUs tencnt. n On voit que occupatos lenent s'oppose à quod feris relinquunt. On voit aussi la différence entre occupare et possidere. Ce propriétaire dont parle (>)luinellc, possède le domaine entier, mais il n'en occupe qu'une partie, c'est-à-dire qu'il ne place les bras de ses esclaves que sur une partie. — Cf. une loi de Valentinien, au Code Théodosien, IX, 42, 7, ou au Code Justinien^ IX, 48, 7 : « Quot mancipia in praediis occupatis teneantur. » Cette loi indique aux fonctionnaires inqtériaux comment ils doivent faire la descriptio d'un domaine nouvellement ac(|uis par le fisc; ils doivent marquer, entre autres choses, combien il se trouve dVsclaves sur la partie occu|H*e, sans Wiùv compte de la partie inculte ; les mots m pncdiis occupâtes désignent donc, sur un domaine, la iKirtic où il y a des bras, la partie mise eu valeur et cultivée.

dit Columella, il faudra fumer fortement*. >) De même encore, pour dire « ensemencer un champ », on employait le mot ocmpare agrum '. Ainsi l'idée qui s'attachait à occupare était celle de mise en valeur et de culture, par opposition à la jachère ou à l'abandon en friche \ Quand Tacite dit agri a cultoribiis occupantuVj il veut dire que les cultivateurs se placent sur les terres pour cultiver, qu'ils y mettent leurs bras, leur travail, leurs semences. Agri in vices occupantur signifie que les terres sont mises en culture tour à tour, tantôt une partie et tantôt une autre. Enfin, ab univenk occupantur signifie que sur chaque partie le travail est fait par tous les cultivateurs ensemble *.

L'enchaînement des idées qui se pressent dans cette courte phrase est bien visible. Les terres sont mises en culture par parties plus ou moins étendues suivant le nombre des cultivateurs. Par exemple, si les hommes sont peu nombreux, on ne cultive qu'un tiers du terrain. Seulement, tous les cultivateurs se portent à la fois sur le même tiers. Or voilà justement le trait de mœurs qui frappe Tacite. Au lieu que chacun cultive un tiers de sa terre et son voisin un tiers de la sienne, tous labourent à la fois le même tiers de tout le terrain, et les deux autres tiers restent tout entiers en friche.

i. Columclle, II, 10 : « Sin proxiinse mcssis occupandum erit restibile, quatuor et viginli vohcs storcoris in jiigrnim (lisponemus. m

2. Ihid.^ 1 1 : (( Jiigcrum scx modiis (scminis) occupamus. » Il dit de mèir.c : H Seminis scx niodii jugeniin occupant » (II, Û). Cf. Palladius, De re ruitica, XII, i.

5. Autres exemples. Un pays est vide de cultivateurs, les Bataves s'y placent et cultivent, vacua aiUoribus Baiavi occupavere (Tacite, Hist., IV, 12). — Tacite, Annales, XIII, 55 : Eosdem agios (c'esl-k-dire les vacuos agros, terres en friche dont il est parlé au chap. 54) Ampsivarii occupavei'e; et la suite du chapitre montre que ces Ampsivarii veulent transformer ces campi jacentes, cette solitudo, en arra, en terres labourées. — Comparez à occupare agrum l'expression occupare pecuniam, faire valoir son argent, Cicéron, pro lege Mawi7iVi, 2; pro Flacco, 21 ; Columelle, I, 8.

4. llennings a déjà fait remarquer, et fort justement, que la phrase agri pro numéro cuUorum ah universis occupantur a le même sens que si Tacite avait écrit : Agri ab universis cultoribus pro numéro eorum occupantur, (llennings, Dieagr, Verfassung^ p. 15.)

Un tel usage se comprend aisément. Le Germain, on le sait, ne veut pas se donner beaucoup de peine à la culture, agriculturx non sttidet. Il ne va donc pas, après une récolte, fumer la même terre pour en obtenir une récolte nouvelle. Il passera sur une autre terre qu'il trouvera reposée. Il y a plus. Le Germain a beaucoup de troupeaux ; ce sont ces troupeaux qui se chargent de fumer et d'engraisser sa terre. Il laboure une partie, et met ses troupeaux sur l'autre partie, afin de trouver celle-ci toute fumée l'année suivante. Or il voit deux avantages à ce que tous les labours se portent du même côté : d'abord les lerres labourées seront à l'abri des bêtes; ensuite ces bêtes seront plus à Taise. Tacite ne perd pas son temps à dire tout cela par le menu, parce qu'il abrège tout, et parce que son lecteur romain, très habitué aux choses de l'agriculture, comprend tout à demi-mot.

Mais cette opération qu'il décrit, est-elle le communisme agraire? Nullement. Tacite ne dit pas que ces terres, ces agrij soient à tout le monde, qu'elles appartiennent à tous indistinctement. Ni le mot omnesj ni le mot poptilua, ni aucun terme indiquant une collectivité quelconque ne se trouve dans ce chapitre. Tenons- nous aux expressions qu'il emploie. Il dit simplement que ceux qui cultivent la terre, la cultivent ensemble, du même côté et de la même façon '. Il ne dit même pas que ce mode de culture leur soit imposé par une loi formelle. Il ne dit pas que ce soient les chefs et les magistrats qui les obligent à se porter tous de tel ou tel côté. De son texte on ne peut tirer qu'une chose, à savoir que ce sont ces hommes eux-mêmes qui s'entendent entre eux pour agir ainsi. I^eur accord n'est

1. l\ faut écarter Tidée que le mot cuUores désigne tous les habitants du pays. Il est bien vrai que queliiuefois le terme cuUor a ce sens vague (exemple : Germanie, 28) : mais je ne crois pas qu*k côté de agri, culior signifie autre chose que cultivateur. Or ces cultivateurs ne sont pas tous les Germains sans distinction. 11 y avait bien des classes en Germanie, et toutes ne cultivaient pas. Je cmis donc qu*il faut traduire cuUores par cultivateurs et non pas par habitants.

peut-être que l'effet d'une habitude invétérée et de l'intérêt bien entendu.

Remarquez encore qu'en travaillant tous ensemble sur la même partie d'un terrain, ils ne travaillent pourtant pas en commun. Tacite dit ab universis; il ne dit pas in commune. Il se bâte même d'ajouter : quos mox inter se partiuntur, A peine transportés sur la partie du terrain que le roulement périodique appelle à la culture, ils ont bientôt fait de le partager entre eux.

Et comment le partagent-ils? Est-ce par le sort? Mais Tacite n'a pas un mot dans ce chapitre qui indique un tirage au sort. Tout au contraire, il nous avertit expressément que ces hommes, qui se hâtent de partager, ne sont pas des co-partageants à part égale : partiuntur secundum dignationem. Voilà deux mots bien importants. Quel qu'en soit le sens, il est visible au moins qu'ils excluent deux choses, le tirage au sort et l'égalité.

DiffimliOj dans son sens le plus large, signifie appréciation. Mais Tacite ne dit pas quel est l'objet qu'on apprécie et sur quel principe se règle la répartition. Il reste dans le vague. Restons-y et traduisons simplement : Ces hommes partagent suivant appréciation, ou comme nous dirions aujourd'hui, au prorata.

L'expression est, en réalité, moins vague qu'elle ne parait. Nous avons déjà éliminé l'idée de tirage au sort et celle d'égalité; il faut éliminer aussi l'idée de nombre. Vous ne trouverez jamais le mot di^natio appliqué à un calcul numérique. Secundum dignationem signifie tout au moins que les hommes ne partagent pas suivant le nombre de bras qu'il y a dans chaque famille. Comparez même les deux lignes qui forment la phrase de Tacite et vous remarquerez que le secundum dignationem de la seconde partie s'oppose au pro numéro de la première, et forme antithèse. Tacite dit que l'étendue de terre à occuper est déterminée par le nombre de bras ; mais ensuite, le partage de cette terre entre les hommes est déterminé par une autre

chose qui est la dignatio. C'est comme s'il disait qu'il y a (les inégalités entre les co-partageanis.

Mais nous voudrions savoir quelle est la nature de ces inégalités que Tacite a dans l'esprit. Le mot dignatio était un terme très usité dans la langue d'un Romain. Il désignait le rang personnel, c'est-à-dire la place que la naissance, la richesse ou les dignités publiques assignaient à chacun dans la société romaine. Je dirais, s'il s'agissait ici de Rome, que la dignatio est le rang de l'homme d'après son cens et sa noblesse, à savoir s'il est affranchi ou ingénu, chevalier ou sénateur, prxtorim ou consularis. Il s'agît des Germains. Peut-être Tacite entend-il le rang de naissance. Il nous a dit, en effet, qu*il y a en Germanie une classe noble, une classe libre, une classe d'affranchis. Cette interprétation est «admissible; je doute pourtant qu'elle soit la vraie. Il est diflicile de ranger les nobles parmi les cultores. Tacite nous a dit qu'ils ne cultivaient pas de leurs mains. Ils peuvent avoir des terres, mais ils ont aussi des esclaves pour les cultiver (chap. 25). Dans ce groupe de cuUorcs dont Tacite parle ici, une différence aussi radicale que celle que constitue la noblesse, se concevrait malaisément. Il semble bien que Tacite, dans sa description, songe à une classe moyenne. J'incline à croire que la différence qu'il peut y avoir entre ces c< cultivateurs » est plutôt une différence de richesse. Tacite nous a appris, en effet, qu'il y a chez les Germains des hommes plus riches que d'autres*.

Nous ne sommes pas au milieu d'une société primitive. A supposer que ce groupe de cultivateurs se fût composé, à l'origine, d'hommes parfaitement égaux, voyez combien il y avait de motifs pour que cette égalité disparût. Il y a eu d'abord, de génération en génération, la différence des mariages, du nombre des enfanis, de la conduite. Ce n'est pas tout. Un de ces cultivateurs a manqué sa n'^colte par

1. T«irito, Germanie^ 17 : c Locuplelissimi voslo (iistinguuQlur. »

négligence ou par maladie ; il a vu mourir ses bestiaux; il a dil emprunter pour vivre; voilà bientôt un pauvre. Un autre a bien cultivé et bien réussi ; il a vendu l'excédent de son blé et augmenté son troupeau; voilà bientôt un riche. Croirons-nous que les dettes n'existassent pas? Mais l'absence de monnaie ne prouve pas l'absence de dettes. Si le pauvre n'emprunte pas d'argent, il emprunte du blé et des montons. Soyons assurés que le créancier saura aussi bien percevoir l'intérêt de son grain ou de ses bêtes que s'il s'agissait d'argent. On peut même remarquer que l'intérêt de ces sortes d'objets est loujours plus élevé que celui de la monnaie*; ils se prêtent plus à l'usure, et la libération en est plus difficile pour l'emprunteur. Je crois bien que le nom de l'hypothèque élait inconnu des Germains. Mais toutes les sociétés, même les plus primitives, ont trouvé le moyen de saisir les biens du débiteur insolvable, fût-ce en saisissant sa personne. L'inégalité s'est ainsi produite. Dans ce groupe de cultivateurs, qui ont pu être, à l'origine, copropriétaires et égaux, il y a des riches, des moins riches, des pauvres. Chacun a ainsi ce que Tacite appelle sa dignatio^.

Or les parts se font suivant la diverse dignatio des copartageants. On voit combien nous sommes loin de la communauté des terres. Le partage secundum dignationem suppose et implique nécessairement que chacun de ces hommes possède un droit individuel et personnel sur une plus ou moins grande étendue du sol. Ces hommes se sont entendus pour transporter tous à la fois leurs cultures sur une même partie du territoire, mais ils se hâtent de faire un

1. V«yo2 par exemple, la Loi des Wisigothê qui prononce (V, 5, 9) que Pintérêt ne poun*a pas dc^passer un neuvième, si c'est de l'argent qui a été prêté, mais qu'il pourra aller à la moitié, c'cst-5-<iire à 50 p. 100, s'il s'agit de grains ou de vin.

2. Pout-étre est-il permis de comparer k la dignaiio le pretium hominiSf (|ui varie suivant le rang de chacun (Loi des Burgondeê^ H, XLYUI, LV, 4; Loi des Lombards, Rotharis, H, 41, 4U, 140, 142; Loi des Alamandi^ 57-39, <ian8 Pertz, 111, p. 36). Cf. dans la Loi salique (Addit., I, 9, Behrend, p. 91), les vicini meliores et les vicini minofUdi,

partage, et ils le font de telle sorte que chacun ait autant de terre qu'il a droit d'en avoir, apparemment autant qu'il en avait sur la partie du territoire qu'ils viennent de quitter*. Ce déplacement des cultures et ce partage du sol à chaque déplacement étonnent d'abord. Mais Tacite a soin de nous avertir que cette sorte de partage est une opération facile, facililatem partiendi camporum spatia prxbent. Pour comprendre cette nouvelle observation, il faut se rappeler que le mot campus, dans la langue des agronomes romains, désigne la terre qui n'est ni en vignes, ni en verger, ni en bois, c'est-à-dire la terre non plantée*. Tacite prévient son lecteur romain que ce partage proportionnel n'est pas aussi difficile en Germanie qu*il le serait en Italie où il y a tant de plantations, de vignobles, de jardins, de bois d'oliviers. En Germanie, ce sont de vastes espaces sans arbres, camporum spatia. Rien de plus aisé que de faire des lots qui soient en proportion assez exacte avec le droit de chacun. Ces hommes n'ont pas pris la peine de planter des vignes, d'aménager des prairies ou des jardins. Ils n'ont que du blé ou de l'avoine, sola seges imperatur. Chacun d'eux, en se transportant ici ou là, retrouve toujours une terre semblable à celle qu'il a quittée, et, pourvu qu'il ait toujours sa mesure, il sent à peine qu'il ait changé de place '.

1. N'oublions pas, d'ailleurs, que chacun de ces hommes a sa maison (Tacite, Germ,^ 16), et rien n'indique qu'ils changent de domicile. Ajoutons que per annos ne signifie pas chaque année, mais par périodes d'années. Ils ne se déplacent que quand le sol est épuisé, et quand l'autre terrain a été suffisamment fumé par les troupeaux. L'opération peut donc ne se faire que tous les trois ou quatre ans.

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