‹ Recherches sur quelques problèmes d'histoireChapitre 93 sur 178 · Caton, De re ruslica, I ; Pline, Lettres, III · texte numérisé non relu

Caton, De re ruslica, I ; Pline, Lettres, III

5. Comparez l'intéressante et pénétrante étude de M. Em. Belot, Nantucket, étude sur les propriétés primitives, 1884. — Je suis très disposé à croire que l'opération que firent les colons anglais dans l'ile de Nantucket était analogue 2i celle que faisaient les anciens Germains. Nous n'avons pourtant pas le dn»it d'arguer des uns |)our les autres. Ces Anglais avaient au fond de l'âme le sentiment invincible de la propriét<' foncière. Pour les Germains, c'est la question. — D'autre |)art, des pratiques analogues, sinon semblables, se retrouvent aujourd'hui encore chez plusieurs peuples. On me les signale même dans quelques cantons de l'Andalousie.

Telle est, si nous ne nous trompons, le sens de la phrase de Tacite. Tels sont les faits qu'il avait dans l'esprit et qu'il a voulu indiquer. Est-ce là de la propriété ou de la communauté? Sans doute, cela n'est pas cette propriété fixe, immuable, que nous pratiquons aujourd'hui. Mais cela est encore plus éloigné de la communauté. Car chaque homme ou chaque famille possède un droit propre à telle ou telle part de terre. Si le principe de fixité n'est pas dans le sol, il est dans la personne. Si ce n'est pas toujours la même glèbe qui appartient à une famille, c'est du moins la même étendue et la même valeur de terre. Quand on change, ce n'est pas pour égaliser les lots ; on ne change que pour trouver une terre moins épuisée. Quand tous se transportent du même côté, ce n'est pas pour travailler en commun, c'est pour labourer plus aisément. Ces hommes peuvent donc être, tout en changeant de place, de véritables propriétaires. Si leur droit n'est pas implanté à toujours dans un même champ, ils portent ce droit en eux-mêmes et l'appliquent à des champs différents. C'est un mode de propriété qui peut nous paraître étrange, et qui semble aussi avoir surpris Tacite, mais qui s'explique, peut-être par une sorte d'association primitive, certainement par l'identité des intérêts, et surtout par l'insuffisance des travaux agricoles.

La phrase étant ainsi comprise, la pensée de Tacite est d'une singulière netteté. Les terres cultivables, agri^ sont cultivées comme elles peuvent l'être en proportion du petit nombre de bras qui cultivent, pro numéro cuUorum. Elles ne sont mises en valeur que par parties et alternativement, occupantur in vices. Elles le sont, pour plus de commodité, par tous les cultivateurs ensemble, ab universis. Chacun y a d'ailleurs sa part proportionnée à son droit, parliunlur secuiidum digyiationein. De temps en temps, périodiquement, ils déplacent leurs labours, per amws arva miUant, oX ils se transportent alors sur une autre partie que leurs troupeaux ont engraissée. Ainsi, il y a toujours plus de

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terre qu'ils n'en cultivent, superesl ager^ c'est-à-dire qu'il reste toujours une partie du terrain qui est inculte ; et c'est la conséquence naturelle du petit nombre des cultivateurs*. Super est a(jer répond ainsi à pro numéro cultorum. Les premiers et les derniers mots de la phrase expriment une même idée, au milieu de laquelle plusieurs détails se trouvent enfermés. C'est la structure habituelle des phrases de Tacite'.

Tacite a donc seulement décrit une entente et un accord

i. D^autres ivnàmscni supereêt ager par a le sol est en abondance, le sol ne manque pas ». Il est vrai que superet$e a quelquefois ce sens (Tacite, Germanie j 6; Hist., I, 51 et 85; Agricola, 44, 45); mais le sens le plus ordinaire et le plus littéral du mot est « être par-dessus, dépasser » (Annales^ IV, 7; VI, 40; VI, 51 ; Histoires, I, 22; IV, li ; Germanie, 54). — 11 est difficile de croire que Tacite ait voulu dire que la terre cultivable, ager^ abondait en Germanie, puisqu'il a dit que cette contrée était en général horrida silvis, fœda paludibus.

2. Qu'il me soit permis de soumettre au lecteur une autre explication du même passage sur laquelle j'ai longtemps hésité. Tacite ne déGnit pas le mot cuUores. Or, dans la langue des Romains, ce mot avait deux applications fort différentes. Il se disait du propriétaire qui cultivait sa propre terre, et il se disait aussi du fermier et môme de l'esclave qui cultivait la terre d'un autre. Si Tacite avait marqué par un simple adjectif dans lequel des deux sens il employait le mot cuUores^ toute la difficulté du chapitre disparaîtrait. Le premier sens semble le plus naturel. Le second peut se soutenir. Tacite a montré en effet, qu'il y avait en Germanie des esclaves qui cultivaient la terre « à la façon de fermiers ». Ces tenanciers, dont il a précisément parlé au chapitre 25, pourraient bien être les mêmes que ceux dont il parle au chapitre 26. La suite de sa pensée serait très naturelle. Après avoir décrit au chapitre 25 la condition sociale de ces serfs, il nous dirait au chapitre 2G leur façon de cultiver. On voit alors comment la phrase agri pro numéro cultO' rum in vices occupantur s'expliquerait. Ager aurait le sens qu'il a si souvent en latin, de domaine. Les agri seraient les grands domaines des locuplctes ou des nobiles dont Tacite a parlé ailleurs. Sur chacim d'eux il y aurait un nombre de tenanciers, ctdtores. Tous ces tenanciers, au lieu d'avoir chacun leur lot fixe, cultiveraient tous à la fois une partie du domaine altemalivemenl. Ils se le partageraient d'ailleurs au prorata, c'est-h-dire suivant l'évaluation ou de leur redevance, ou de la classe à laquelle chacun d'eux appartenait; car nous savons qu'il y avait des inégalités entre ces esclaves, ces affranchis, ces cultirateurs ou tenanciers de toute sorte. Enfin, h intervalles |MTiodiques, per annos, ils porteraient leurs labours sur une autre partie du même domaine. — Si l'on admettait cette interprétation. Tacite aurait décrit un système d'indivision de tcnures, lequel se trouverait subordonné à un rtrgime de pleine propriété, puisque tous ces tenanciers occuperaient la terre du dominus dont l'auteur a parlé au cha[)itre précédent. Ce serait la propriété pour le seigneur foncier, l'indivision pour le cultivateur. — Cette opinion se rapprocherait beaucoup de celle que soutient M. Denman Ross.

entre des cultivateurs. Sa pensée se développe ensuite, et toujours dans le même sens. 11 vient d'insinuer que les Germains ne font pas de plantations, campo}iim spatia. II revient sur ce point, il y insiste comme sur un trait caractéristique, et il montre qu'ils écartent de l'agriculture tout ce qui exige beaucoup de travail : Non cum xibei^tate soli labore contendunty ils ne luttent pas par le travail avec la fertilité naturelle du sol ; c'est-à-dire, il ne font pas produire au sol à force de travail autre chose que ce qu'il produit naturellement*. De mémo, ils ne doublent pas, en quelque sorte, l'étendue de leur sol à force de labeur, non cum amptittidine soli labore contendwit^. Nos économistes modernes diraient, d'un seul mot, que les Germains ne connaissaient pas la culture intensive. Tacite ajoute qu'ils ne pratiquent aucune de ces cultures difficiles qui demandent des soins persévérants. Ils n'ont ni assez de bras ni assez d'énergie « pour se faire des vergers bien plantés, des prairies bien aménagées, des jardins bien arrosés », ut pomaria comerant^ ut prata séparent^ ut horlos rigetit. Ces hommes ne demandent à la terre que des céréales, sola lerrx seges imperatur. Ils ne songent pas à lui faire produire les fruits de l'automne, aulumni bona ignorantur. Voilà le mode de culture que Tacite voit en Germanie. N'allons pas croire qu'il l'admire. 11 n'y a pas un seul mot dans tout ce chapitre qui implique un éloge. Il faut toute

i . Vberias signifie la ferlilitc nalurcllc du sol : a Uberlas loci » (Columclle, f, 5); « Agruin mercari uberi globa )) (id., I, 2).

2. Burnouf traduit élôgaminimt, mais inexactement : « C'est que l'homme ue s*évertue pas à épuUer le sol et à rétrécir Vespace pour le plaisir de planter des vergers. » Contendere labore cum ubertate ne peut pas signifier qu'on épuise le sol ; labore s'oppose à ubertate, le travail de l'homme k la fertilité propre à la teiTc. Contendere cum ampliludine est justement le contraire de rétrécir res[)acc. Quant au plaisir de planter des arbres, cela n*est pas dans le texte; Tacite parle de travail et non pas do plaisir : Non labore contendunt ut pomaria conserant, les Germains ne travaillent pas assez pour planter des vergers. — On voit par cette traduction de Burnouf combien les idées préconçues égarent les meilleurs esprits ; Burnouf est parti de cette idée que Tacite devait faire l'éloge des Germains et la satire des Romains, et ^eh l'a conduit siuis qu'il y prît garde à dénaturer la phrase de Tacite.

la prévention qui règne dans certains esprits, pour se ligurer qu'il juge favorablement cette agriculture. Comment la louerait-il au chapitre 26, lui qui, au chapitre 14, a dit que ces hommes méprisent le travail agricole, et qui, au chapitre 45, parlera encore de leur paresse en matière de culture*. Quand il dit ici « qu'ils ne luttent pas de travail avec la terre », c'est un reproche qu'il leur adresse. (Juand il dit ce qu'ils ne demandent à la terre que des céréales », ce n'est pas un mérite qu'il leur attribue. N'oublions pas que Tacite est Romain et que les Romains regardaient la culture des céréales comme une des parties inférieures de l'agriculture. Ce qu'ils plaçaient fort au-dessus, c'était l'art de planter des arbres à fruit, de créer les prairies les plus propres à la nourriture des bestiaux', d'entretenir, par un arrosage savant, les jardins maraîchers'. Voyez chez les agronomes latins ce que c'était qu'un pomariumy un pratum, un horlus irrigutiSy et vous comprendrez que Tacite ne loue pas les Germains de ne pas travailler assez pour avoir tout cela. Arva mutant est un blâme; les propriétaires romains se gardent bien de déplacer leurs cultures, parce qu'ils savent fumer le sol. Superest ayer contient un blâme aussi, car c'est dire qu'il y a beaucoup de terre perdue. Tout ce chapitre 26 tend à montrer que les Germains cultivent mal.

1. Tacite, Germanie, 45 : « JSstii frumenta ceterosquc fruclus patieutius quam pro solita Germanorum inerlia laborant. »

^2, Les agronomes latins sont unanimes à estimer très haut la culture four'^ wgère; voyez Caton, De re rtuiicaf 1; Yarron, De re rusl,^ I, 7 : « Ibnt primatuin bonis pratis, ut ego quoque. » — Cette prédilection pour les kerbages ne date {kis de la décadence : (( Pratum cui Tetercs Romani primas in agricolatione partes tribueruut n, dit Columelle, II, 7. l)c niénic, Pline, HUt, nal,f XVIU, 29. On a déclamé contre le goût des Romains pour les prairies: on aurait mieux fait de regarder ce qu'étaient leurs prala et quelle somme do travail ils y mettaient; voyez surtout Caton, De re ruêtica^ 50; Pline, HisL naL, XVm ; Palladius, De re rustica, II, 2; IV, 2; X, 10.

3. (l*est ainsi qu'il faut traduire horios. Les jardins de plaisance sont rarement ap{Hilés horliy plus souvent viridaria ou deambulatioues. Lu horlus était presque toujours cultivé en légumes et en fruits; voyez Cal(»n, De rc nul,, 7; Columelle, X, 55; XI, passim; Mine, Hùt. nat., XIX, i9-04; l*alladius, I, r>i; III, 24: IV, U. Voyez encore sur le sens du mot horlus llpion au Digeslc, VII, 1, i.", § i. Cf. le jircc x^F-î-

Pour bien comprendre la pensée de Tacite, il faut mettre en regard une phrase de Pline parlant de ragriculture italienne : « Quelles plaines fertiles! quelle abondance de céréales, de vignes, d'oliviers ! voyez ces belles toisons des moutons, et ces bœufs bien nourris!* » Et ailleurs, cette conclusion de son grand ouvrage : « Regardez l'univers entier, c'est l'Italie qui a le premier rang pour la fertilité du sol, pour la richesse des herbages; céréales, vin, huile, lin, laine, bestiaux, elle a tout, et pour aucune de ces productions aucun pays ne la surpasse*. » Varron avait dit la même chose : « Vous qui avez parcouru beaucoup de contrées, en connaissez-vous une qui soit mieux cultivée que l'Italie? Pour moi, je n'en sais aucune qui soit si entièrement cultivée. Trouvez-vous un blé qui soit comparable à nos blés de Campanie et d'Apulie? un vin comparable au Falerne? une huile qui puisse être égalée à celle du Samnium? Aucun pays n'a autant de plantations; l'Italie ressemble à un vaste verger*. » Columelle aussi nous dit comment on cultive en Italie; il signale partout la pratique de deux et trois labours annuels et d'une large fumure.

1. Pline, Hist, nai.t UU o, 41 : « Tamferlilescampi, tanta iruguiii, viliuiii, oloaruin fcrtiliUis, tain nobilia pecudi Yellera, tam opima tauris colla ».

2. Pline, Hist. nat,, XXXYH, 77, 201-202 : « Ergo in lolo orbe principalum Natuno obtinet It.ilia... Quidquid est que carcre vila non debeat, nusquain cstprxstantius : fruges, vinum, oleuin, vellera, lina, Testes, juvenci. n A-t-on assez répété de fois le latifundia perdidere HaUam, comme si cela signifiait que Tagriculture de Tltalie fût ruinée? Outre les deux passages que nous citons, tout l'ouvrage do Pline marque la supériorité agricole de l'Italie; voyez notamment XIV. 8, 21-24, 53, 69; XVU, o-G, 40-50; XVllf, 65-6(J, 85-88. 11 ne donne à l'Espagne et à la Gaule que le second rang comme p;iys d*agricuUure.

5. Varron, De re }'usticay I, 2 : « Vos qui muUas perambu!astis terras, ccquam cultiorcm Italia vidistis? Kgo nullam arbitror esse qux tam tota sit culta... Quod in Italia non mo<to non nascitur sed etiam non egregium fît? Quod far confcram Campano? Quod triticum Apulo? Quod vinum Falerno? Quod oleum VenafroT Non arboribus consita Italia est ut tota pomarium vidcatur? » — Ou parle des latifundia et sans nul doute il en existait; mais h côté de cela, les Agrimensores signalent le graiïd nombre des petits pn>priétaires, demitas possessorum (Frontin et Ilygin, édit. I/achmann, p. 15 et 133; Siculus Flaccus, ibid., p. 154 et suiv.). C'est une grande cause d'erreur en histoire de grossir démesurément un texte et de ne pas tenir compte des textes opposés.

Il faut que nous songions à celle prospérité de l'agriculture italienne, et surtout au grand travail agricole qui se faisait en Italie, si nous voulons comprendre avec exactitude Topinion de Tacite sur les Germains.

L'historien pensait, et son lecteur romain pensait aussi à cette agriculture savante de l'Italie, à ce mélange heureux de céréales et de vignobles, de plants d'oliviers et de riches herbages, d'arbres à fruit de toute sorle et des cultures maraîchères les plus variées ; et Tacite avertissait son lecteur que rien de semblable n'existait en Germanie. Il lui décrivait, au contraire, un mode de culture qui consistait à ne mettre en valeur qu'une partie du sol, et à promener périodiquement la charrue sur les diverses sections d'un même terrain : mode de culture qui était précisément celui qui demandait le moins de travail, mais qui était aussi le plus incompatible avec toute sorte de plantations.

Ce chapitre 26 de Tacite correspond à une phrase de César, riiais non pas à celle dont on l'a toujours rapproché. Il n'a rien de commun avec la phrase où César dit que les Germains ne pratiquent pas la propriété, et c'est pour cela qu'on n'y trouve aucun des termes que César avait employés. Mais César avait dit ailleurs : agricuUurx non studenty ils cultivent sans goût, ils cultivent mal. Pomponius Mêla avait dit la même chose, non enixe colunt, ils ne savent pas se donner du mal pour cultiver*. C'est cette même idée que Tacite exprime et il la développe pour l'expliquer. Nous ne sommes pas surpris du jugement sévère de ces trois écrivains, si nous reportons notre esprit sur l'agriculture italienne, dont nous trouvons les règles dans Caton, dans Varron, dans Columelle, et dont les descriptions de ces auteurs nous donnent une si haute idée '. Nous devons penser à ce qu'était une exploitation rurale en Italie, avec ses cultures appropriées aux qualités de

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