‹ Recherches sur quelques problèmes d'histoireChapitre 95 sur 178 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Comment concilier César et Tacite?

Sur ragricultiire des Germains, César et Tacite sont d'accord. Sur la question de propriété, leur désaccord est complet. César dit en termes très nets que, chez les Germains, la propriété n'existe pour personne, privalÀ agri^ nihil cst^iiec quhquam fines habet proprios. Tacite ne dit rien de semblable en aucun endroit de son livre*. Suivant César, les magistrats et les chefs assignent à chacun autant de terres qu'ils veulent; tout ce que Tacite dit des chefs germains est en contradiction avec un pouvoir si exorbitant. César, montrant une sorte de communisme agraire, montre aussi le despotisme des pouvoirs publics; Tacite décrit, au contraire, un régime de liberté qui serait incompatible avec le communisme. César affirme que les chefs assignent à chaque famille sa place et l'obligent à se déplacer l'année suivante, alîo tramire cogunt; Tacite affirme, au contraire, que chacun s'établit où il lui plaît, suivant qu'il préfère la foret ou la plaine, ou que le voisinage d'une source l'attire, ut fonSy ut nemuSy ut campus placuit^. Cette ligne contredit visiblement l'assertion de César. César parle d'un déplacement continuel des hommes; le changement dont parle Tacite, ana mutant^ ne s'applique qu'à la culture, non à la résidence. Celle-ci est fixe, car les Germains bâtissent des maisons et l'esclave lui-même a ses pénates.

J . César, De hello GalUcOy M, 24. — Vous ne trouverez, dans la Germante (le Tacite, iii le mol privaiufk iiï le mol finiSf ni le mol proprim.

tuAu 2. Tacite, Germanie, 10. I

COMMEiNT CONCILIER CÉSAR ET TACITE? âgh

Il semble que les deux historiens n'aient pas vu la même Germanie. Devons-nous croire que l'un des deux se soit trompé? En ce cas, est-ce César qui s'est laissé induire dans une grossière erreur? Est-ce Tacite dont les yeux se seraient fermés à un fait aussi important et aussi visible que la communauté agraire? Aucun homme de sens ne s'arrélera à l'une ou à l'autre supposition. ;

On pensera plus volontiers que, puisqu'il s'est écoulé près d'un siècle et demi entre César et Tacite, la propriété foncière a pu s'établir dans cet intervalle et prendre la place de la communauté. La conjecture est spécieuse, mais il y a des raisons de douter qu'elle soit juste. Le passage du régime de l'indivision au régime de la propriélé privée est une révolution si difficile, si importante et de telle consé^ quence, que, si elle s'était produite à cette époque, elle n'aurait pas échappé à Tacite, et il l'aurait signalée. Ni lui ni personne n'en fait mention. Cette révolution est d'ailleurs de la nature de celles qui ne s'accomplissent que dans une longue période de calme; or la Germanie a élé très troublée durant toute celte période. Les peuples n'ont pas cessé d'être en guerre les uns avec les autres, et, dans Tintérieur même de chaque peuple, l'histoire a conservé le souvenir de nombreuses guerres civiles. Il est malaisé de croire que ce soit au milieu de ces troubles que le régime de la propriété ait pu se fonder*.

II est d'une méthode plus prudente d'écarter toute. conr jecture et d'accepter ces divers passages de César et de

\. Sur ces guerres perpétuelles entre Germains, voy. César, De bello Gn//., IV, 1, IV, 4; VI, 25. — Tacite, Gcrm., 14 : « Petunt ultro eas nationes quai aliquod bellum geruut, quia ingrata gcnti quies. )) Ibid,, Tio : (( Rructeris penitus cxcisis vicinaruin cooseusu uationum. » ïbid., 4U; Annales, XII, 28 : (( Cherusci cuin Cliattis îetcrnuin discordant. » Ibid., XIII, 55 : « loter llerinuDduros Chattosque rertaluin uiagno prœlio. )> — Sur les guerres civiles dans cIkkiuo peuple, guerres civiles dont les Romains n\mt pu. connaître qu'une failde partie, voy. Annales^ I, 57, 58; II, 44; 11, 88; Germanie^ 29; Hiftoires, IV, 12 : <( seditiiuie dnmestica pulsi. » Anmdes, II, 26 : « Cheruscos cetei-asquc geutes internis discordiis relinqui. » Ibid.^ XI, 10 : « Cheruscos, amissis per interna bclla nubilibus. » Ibid.^ XII, 20 : « domesticis discordiis circumventus. »

9dS LES GERMAINS.

Tacite comme contenant tous une part de la vérité. Quand nous rencontrons en histoire des textes ou des faits qui semblent se contredire, cela tient, le plus souvent, à ce que la vérité historique est très complexe. Des choses fort opposées entre elles peuvent se trouver également vraies, parce qu'une société est un composé d'organes très divers. Sans doute ces organes ont entre eux quelque rapport et quelque lien, mais il est rare qu'il y ait une parfaite unité*. L'erreur que l'on commet ordinairement sur les anciens Germains est qu'on se les figure comme une société simple, une, n'ayant qu'un seul système d'institutions. C'est le contraire qui est vrai. La Germanie, au temps de Tacite et d'après sa description même, était une société infiniment diverse, où les institutions les plus opposées se rencontraient. En politique, il existait des républiques et des monarchies ; et parmi ces monarchies il s'en trouvait de tempérées et il s'en trouvait de despotiques'. Dans l'état social, il y avait toutes les inégalités et toutes les diver* gences; on distinguait des nobles, des hommes libres, des affranchis, des esclaves; et chacune de ces classes avait ses degrés et ses subdivisions. La condition de chaque classe n'était pas toujours la même chez deux peuples voisins'. Les mœurs et les caractères variaient de même ; il y avait des peuples belliqueux et il y en avait de pacifiques. On en voyait qui ne cherchaient que les aventures, comme quelques-uns des Suèves, et l'on en voyait qui avaient soif de

\ . Qu'il nous soit permis de rappeler ici que dans nos précédents traTaux qui portaient sur la Grèce et Rome, nous avons essaye de montrer que, si Torganismo primitif de la cité avait i^té marqué d'une singulière unité, cette unité avait disparu à mesure que les révolutions s'étaient déroulées. Pour les sociétés germaniques, il nous paraît impossible de saisir Tunilé première, et nous vovons mieux la diversité.

2. Sur la royauté chez les Gennains, voyez Tacite, Germanie, 7, 42, 43, 44; Histoires, IV, 15; Annales, XI, 16; Pline, Lettres, II, 7; Dion Cassius, LXXI, il; Jules Gapitolin, Marcus, il; Vopiscus, Probus, 14; Ammien Marcellin, XVI, 12; XXVllI, 5, XXIX, 6; XXX, 5.

3. Par cxemj»le, la condition des affranchis n'était pas la même dans les Ëtats monarchiques et dans les États républicains. (Tacite, Germanie^ 25.)

Page 1