DEVANT LA MORT
N'as-tu pas dit : fantômes vains, ce sont des formes Sans couleur, sans regard, sans désir et sans voix ? L'aube renaît ; il n'est plus l'heure que tu dormes, Détourne toi des vains fantômes que tu vois.
Les premiers jours d'automne ont été si moroses, Si ternes, si trempés de boue et de brouillards Qu'un uniforme ennui s'étendait sur les choses Et les passants glissaient tels des spectres blafards.
Éveille-toi. Ne plonge plus au fond du gouffre, Exalte-toi dans les prestiges du matin ; Écoute murmurer la terre au cœur qui souffre L'hymne réconfortant de son espoir certain.
Qu'importent les douleurs et les chutes lointaines ? Ceux-là qui sont partis ne reviendront jamais. Rafraîchis ton esprit avec l'eau des fontaines Des nocturnes erreurs en qui tu te complais»
L'ombre n'alourdit plus les plaines ; le silence Emplit l'espace et vibre où frémit la clarté Sur les chaumes, autour des meules, dans 1 air dense Et pacifique où se survit le bel été.
Le superflu regret d'un passé qui s'écroule, Et la tristesse avec les larmes et le deuil C'est le breuvage épais dont s'abrutit la foule ; Toi, regarde plus haut ; dresse-toi sur le seuil.
Dresse-toi sur le seuil au soleil qui ruisselle ; Les sources de la vie ont jailli sous tes yeux ; Contemple se mêler la force universelle Dans les cris de la terre et les frissons des cieux.
Il n'est pas vrai que tout se dissolve en poussière Ni que seul le néant de nos désirs soit sûr : Les visages des morts brillant de beauté claire Sourient à nos regards fixés vers le futur.
Il n'est pas vrai que tout succombe et disparaisse Nous sommes faits de ceux qui furent avec nous ; En nous grandit leur joie ou gronde leur détresse, Essaim tumultueux en d'incessants remous.
Le temps viendra bientôt qu'à ton tour tu t'endormes Dans l'impassible nuit qu'on croit sans lendemain ; Ta forme se fondra parmi les autres formes... Délivre-toi du deuil et des fantômes vains.
28 septembre 1916.