‹ Récifs au soleil, poèmesChapitre 20 sur 31 · LA PAIX · texte numérisé non relu

LA PAIX

Dans le parc dévasté, dont l'orage et la crue Ont brusquement flétri les fleurs et les gazons, Près des bords du ruisseau que leur démence obstrue, Tous deux, impatients d'espoirs, nous nous taisons ;

Mais nos cœurs sont étreints d'une même amertume A suivre, épris des jeux d'un ciel libre et léger, Bouillonner au hasard des tourbillons d'écume Sous la longue terrasse où nous[venions songer.

Où vont-ils, entraînés au vent qui les insulte, Dans cette ombre jaunie et grosse de sanglots, Ces pétales d'ardeur qui tentaient notre culte Quand leur joie a charmé nos yeux à demi-clos ?

Et ces rameaux rompus que la tempête emporte Dans son fracas et son tumulte grandissant N'est-ce pas les élans d'une jeunesse forte Qui courent vers le gouffre où tout plonge et descend ?

La ténèbre où, là-bas, tant de terreur transperce, Dans les cris de mourants entassés par monceaux, La rumeur furieuse et l'âpre attaque adverse Qui sourd et se déchaîne et se rue en assauts,

Toute la honte et la douleur des frénésies Dont sur la terre en sang le courroux s'est dressé, Et la vaine pitié dont les âmes saisies S'épeurent en pleurant les douceurs du passé,

La nuit fétide et molle et les lents crépuscules Grelottant aux frissons des plaines où la Mort Comme une pieuvre étend de visqueux tentacules, Et son rire édenté qui comme un poison mord,

Tout s'embrase et s'écroule au flambeau de la Haine Qui s'acharne à semer le carnage à son gré, Sans que, depuis des mois, une aurore ramène Un souffle lumineux sous le ciel effaré !...

Mais tu souris, et ton sourire de lumière Où je puise l'orgueil d'aimer et d'être à toi, Exalte, en dissipant notre angoisse première, La flamme pure et le prestige de ta foi.

L'espoir s'est relevé. Déjà la lune fraîche Sur le parc enchanté d'un mirage profond Escalade le ciel en fête par la brèche Des vieux nuages qu'une aube dissoud et fond.

Le ruisseau dont les eaux respirent apaisées Sous la terrasse d'or qu'enivre le matin Palpite du parfum des sucs et des rosées Au gré du bon soleil qui tout à coup l'atteint.

0 pieuse clarté, que ta splendeur s'y cambre, Que tout brûle du rêve heureux que tu défends ! Ta chevelure ruisselle d'aurore, et l'ambre Y déferle en un flux de rayons triomphants.

Ton esprit, enflammé de vision meilleure,

Ne voit, à l'horizon du funèbre jardin,

Le désastre nocturne et les spasmes de 1 heure

Que comme une ombre lourde et qui tombe soudain.

Tes yeux fiers, d'où surgit la fièvre enthousiaste Ne sont pas arrêtés par le brouillard épais Du sang qui fume sur la plaine et la dévaste, Et je bondis vers Toi, du sol où je rampais !

Comme l'éclosion d'une corolle tendre

Je sens s'épanouir le prodige futur,

Et, par ta main guidé, je m'éblouis d'entendre

Le jour danser pieds nus sur les parvis d'azur.

Rueil, août 191 5-

ÊCLOSION

Comme ce doux matin d'été clair est charmant ! Nous sentons fondre en nous la fraîcheur des pétales Au soleil comme si des mers orientales Un souffle parfumé voluptueusement

En épandait, parmi leur pur jaillissement, Des songes que, les doigts aux fleurs instrumentales D'un tel calme, tu prolonges et tu étales, Joyau de feux épars ou pourpre talisman :

0 si fraîche au milieu des pétales célestes

Par ce matin d'été doux et clair, toi, qui restes,

Ondoyant au frisson très tendre des buissons

Emplis d'abeilles et de corolles, maîtresse

De l'heure et du sourire en qui le jour se dresse,

Nous, fleurs sous tes regards, nous épanouissons.

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