‹ Récifs au soleil, poèmesChapitre 24 sur 31 · LA DANSE DES HEURES · texte numérisé non relu

LA DANSE DES HEURES

à Eugène Koettlitz.

L'Homme :

En vain l'aurore et le jour et la nuit Enlacent la danse des Heures Sur la plaine où leurs pieds étincellent sans bruit Et courent comme une onde qui s'enfuit : Tu pleures, tu pleures, Et dans la nuit, et dans l'aurore, et dans le jour,

Lorsqu'au long des heures Tu te lamentes, tu te désoles, tu pleures, L'ouragan gronde alentour.

La Femme :

Ne cesserez-vous point, éclairs, tempêtes, Voraces démons acharnés, Ne cesserez-vous point, furieux que vous êtes, De rugir et de pousser sur nos têtes En vols effrénés Les vautours de la tempête et le feu des éclairs ?

Fauves acharnés, Ils fondent sur la plaine, et les champs calcinés Sont de décombres couverts.

Ni le jour ils ne cessent, ni la nuit, — Que la danse des Heures enlace, Silencieuse et vorace, L'orgueil du monde par leur rage détruit, Ou qu elle coule comme un ruisseau qui s'enfuit, Ils ne cessent de sonner la guerre Et de couvrir de honte la terre :

Au vol démesuré des vautours de tempête,

Démons de mort et de nuit, Ils sèment sur notre cœur et sur notre tête Le deuil dément et le désastre de la nuit.

L'Homme :

Je me souviens. Naguères l'Heure tendre, Attentive devant le seuil, Des matins d'ambre clair aux soirs de blonde cendre Se plaisait dans un sourire à suspendre, Guirlandes d'accueil, Les glycines en grappe ou la vigne sauvage,

Et, suave, au seuil Entrait la Joie, et l'on faisait un chaud accueil Aux parfums qu'elle propage.

LaR

emme

Regarde devant toi : l'Heure est funeste, Elle gesticule et maudit ; Le vent déchire, l'air brûle, la pluie empeste ; L'homme lance la mort avec le geste Qu'il lève et brandit Parmi la plaine, semeur sinistre et méchant

Sous un ciel maudit, Et il ne sème, et il ne lève et ne brandit

Rien que la mort sur son champ.

UH<

omme

La plaine frémit de lumière tendre.

De sourds roulements dans le lointain S'attardent, mais le matin Baigne dans la joie où la Paix va répandre La fête de ses fruits doux et blonds, et descendre, Annonciatrice du réveil, Et dans les saints rayons du soleil Chasser au loin et pour jamais l'Heure funeste :

Ah, par la jeunesse tendre Et la clarté d'amour dont brillera son geste La terre dans sa joie étreindra l'Heure tendre !

L'Heure tendre, l'Heure pacifique et sereine Ruissellera de fleurs aux plis de son manteau ;

Déjà sa main les égrène ; Elle chante en marchant sur la terre et sur l'eau ;

Ses pieds nus dans la lumière

De l'aurore printanière Pénètrent de soleil le monde grand et beau :

Que le monde sera beau Si la divine Paix en renaissant ramène Parmi les hommes de nouveau Le pur sourire de l'Heure tendre et sereine !

La Femme :

L'Heure de la Paix est loin.

Le sang coule, la mort s'abat sans lassitude ;

C'est une Heure rude Dont le muffle afïamé fouille au moindre recoin D'amour ou d'étude Pour s'y gorger de carnage et d'horreur. Ni présage sacré, ni souffle avant-coureur

N'atteste qu'à la Paix le Printemps prélude : Une Heure tendre, ô fol espoir, funèbre erreur !

L Homme :

L'Heure de la Paix est proche.

Je l'entends qui s'avance à pas clairs dans les bois ;

Là-bas je la vois S'élancer de la mer, monter de roche en roche

Et soudain tenir

Le ciel, d'où ses bras frais enlacent le monde. 0 mon Amie, il n'est plus temps que se morfonde

Ni ta douleur ni ton dolent souvenir : La Paix s'épanouit ; tout vit ; l'Heure est féconde.

LaE

emme :

Homme faible, ton cœur oublie : où sont nos morts ? Où sont nos fils, si beaux de leur jeunesse neuve ?

Ils tendaient, nobles et forts, Le vierge élan d'âmes farouches à l'épreuve

De la guerre aux durs combats...

La gloire a suivi leurs pas Peut-être, qui le sait? — Puis, un jour, l'eau d'un fleuve

Du Nord, l'eau lourde d'un fleuve Avec tant d'autres corps a charrié leurs corps...

A jamais mon âme est veuve, Mais toi, Père, peux-tu sourire sans remords ?

Ainsi, seule, je vous pleure, Mes pauvres fils en qui vivait mon vaste espoir !

Quoi, ne plus vous voir !

Comment ne se peut-il, Dieu clément, que je meure ?

Que le monde est noir A présent : nos fils sont morts! Et moi, leur mère Impuissante parmi ces fureurs de la guerre, Je pleure, mais rien ne peut émouvoir L'Heure de sang, l'Heure implacable de la guerre.

VHi

omme :

0 malheureuse ! nos fils, Je les sens vivre, et, tandis que tu te courrouces,

J'entends leurs voix douces D'espérance et de foi chanter comme jadis ; Une eau sous les mousses N'est plus limpide ou plus fraîche que leurs voix. Purs, ils désignent, devant eux, avec leurs doigts

L'avenir de fête que tu repousses ; Ils se dressent parmi l'aurore, et je les vois !

Le Poète :

0 grandeur ! l'homme à l'homme adouci tend la palme De la victoire, et la terre renaît au calme Du labeur sain, de la pensée, et de l'amour. Les claires Heures alentour

Tissent leur danse pacifique et souriante ; Leur chœur léger mène le monde, et l'oriente Vers la vierge beauté Où sous le ciel enchanté L'air résonne aux accords merveilleux de la Lyre, Où, jeune, florissant, ardent, l'Homme respire La vie et la divine ivresse de la Paix !

Eaux bienfaisantes, champs regorgeants, bois épais,

Montagnes et vallons, ô Nature diverse,

Et vous, les villes d'industrie et de commerce

Où plonge aussi l'étude aux sources d'idéal,

Écoutez, regardez : au transparent cristal

Où vibre la splendeur de l'humaine harmonie,

Brise propice aux jeux d'une joie infinie,

C'est vous, les Heures, qui du frôler de vos pas

Allumez par étincelles les éclats D'une fougue lucide où s'embrase le rêve, — Et l'homme éperdûment d'heure en heure s'élève !

Sereinement alors Nous songeons à vos deuils, aux nôtres, à ces morts,

A ces héros qui sont tombés dans la mêlée Affreusement, quand leur force fut immolée Pour d'incertains espoirs d'amour :

0 vous, nos Saints ! votre Heure s'enflamme à son tour. Nous nous traînons, pieux, devant le mausolée Où s'exaltent votre courage et vos douleurs ; Et notre âme vous prie, émue et désolée, Et l'Heure belle vous parsème de ses fleurs.

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