MATINEE AU BORD DE LA MER
à Théo van Rysselberghe.
La mer ! Toute la mer lente et plaintive Déferle ses flots sous les falaises de l'île, Et le vent qui gémit par les plaines de l'île Plonge las aux vagues et meurt à la dérive.
Flots de la mer et jeux des vents insidieux Qui enlacez parmi les treilles d'un silence Frais-issu les guirlandes où se nuancent Les fleurs d'écume par milliers ouvrant des yeux Ou éteignant à peine nées leurs corolles, C'est de vous, vers qui la fièvre nous affole, Que nous vient l'hymne exalté de la couleur.
Vous êtes, aux matins fortunés du Printemps, L'éblouissant miroir où du ciel tendre affleure A demi assoupi le baiser palpitant ; L'haleine douce éclose en des jardins stellaires De parfums merveilleux étonne votre éveil ; Votre beauté déjà plus ardente s'éclaire, Quand, toute brume fondue, sur la mer A surgi le Soleil !
Au long des porphyres en feu
Qui s'incurvent de promontoire en promontoire,
Cimes sous le limpide azur d ombre et de gloire
Et d'émeraude qui tressaille et qui s'émeut,
Sont tassés les fûts des rouges chênes-liège,
Et, tout ailés de feuilles fines dont s'allège
Le frisson, des mimosas sensibles qui lèvent
Les frêles grelots de leurs grappes suaves
Emerveillent de leur fraîcheur et de leur rêve
Amoureux un rampant et tortueux cortège,
Nœuds grouillants, dards tendus, de nopals et d'agaves.
Les blondes heures du souriant prestige, Clarines sur la mer alertes, puériles, Sonnent l'aube dans la rosée et voltigent Au large , où la féerie des flots oscille Selon les souffles de 1 espace.
Les blondes heures du prestige Vertigineux et vivace Suscitent au fouillis invisible des tiges Sans nombre l'essor des pétales mobiles.
Montez vers moi, montez, ô tourbillon d'abeilles Qui essaimez dans le matin d'outre la mer ; Emmêlez à foison où la joie appareille Le chatoyant émoi du solennel mystère : 0 rêves ! une douceur profonde Accueille dans les frissons bénins du ciel Qui volent à peine légers au ras des ondes De vives ailes d'or, de flamme et de miel.
Aux confins violets de l'horizon
Vous accourez de tous les rivages d'aurore,
Délaissant la candeur des nacres purpurines Béryls vibrants d'éclairs, saphirs sonores, Sardonyx rubescents, brusques aventurines, Souffles exhalés en pâmoisons D'améthystes enthousiastes et de topazes, Délires diaprés dont l'aiguë -marine Au gré divers des flots s'extasie et s'embrase.
Mon âme éperdument nage et se confond
Dans la chaude clarté exultante et vorace,
Dans ces glorieux matins blonds
Où la lumière brille attirante et m'enlace
Au déroulement fou des couleurs qui ondoient,
Qui frémissent du ciel paisible sur les vagues,
Et de ces bois où s'effrange un peu d'ombre opaque
Jusqu'aux fascinateurs lointains gorgés de joie.
Mon âme nage à l'aventure, elle se plaît Au jeu des vagues, au prestige des reflets Qui étincellent et qui miroitent.
Floraisons à l'infini des mers, forêt Toute flottante d'éclairs de flammes et de feux, Mon âme à l'aventure y plonge, et se hasarde Vers les fonds éperdus des horizons heureux.
Sont-ce mes yeux en vain grands ouverts qui regardent? Sont-ce mes lèvres qui respirent ?
Ni ma chair ni mes doigts ne connaissent L'air ailé dont la pénétrante caresse M'entraîne au ciel enivré de délire.
Meurent mes sens ! Mon âme mêlée à l'air
Qui ondule en se jouant par 1 espace
Allume au large, sur les vagues, des éclairs,
Et, glissant au silence des eaux, les embrase
Du prompt scintillement des aigrettes stellaires.
Elles vont souriantes de place en place,
Elles accourent avec le flot sur le rivage,
Et, gravissant les parois des promontoires,
Se blottissent parmi la gloire
Et le frémissement attendri des feuillages :
0, sacrés par leur présence, profonds feuillages
Des arbres lourds qui vous exaltez près des plages,
Les radieuses de la mer
Ont suscité, au rire avivé de leur joie,
L'hymne multicolore et le mystère
Infini de beauté dont ces matins flamboient !
Elles sont là, elles étincellent au sein des vagues, Elles s'enlacent dans le soleil, et leurs bras nus Ruissellent de lumière pure, Et la vierge fraîcheur de leur torse ingénu Flambe sous leurs torches de chevelures ; Elles attisent du doigt des naissances de fleurs ; Elles s'en lancent de l'une à l'autre la brûlure, Puis, lasses, d'un pas rapide sortant des vagues, Tout heureuses d'être engourdies par la chaleur, Sous les arbres, dans l'ombre bleue, elles s étendent.