LA GUERRE
Travaille, vilain, travaille.
Rabelais.
Là-bas l'homme couché sur le sol est réveillé :
Debout ! Lève-toi, réponds à l'appel de tes frères
Qui pleurent sous le joug et le fouet de l'étranger.
Va. Lève-toi. Prends tes armes. Accours où s'assemblent,
Enthousiastes et farouches,
Les paisibles de la campagne et les fiévreux des villes,
Le glaive aux mains et le cri de guerre à la bouche,
Pour affranchir les serfs de leur race qui souffrent
RÉCIFSJAU SOLEIL
Depuis les siècles et qui se lamentent sans secours
En vain, en vain toujours.
Ah ! brisons l'orgueil des vieux envahisseurs
Qui jadis maîtrisèrent nos pères misérables ;
Levons-nous. Levons-nous. Accours. Franchissons la mon-
Cohortes qui portons l'espérance en nos yeux, [tagne,
Dans nos âmes la flamme libératrice,
Ruons-nous comme un torrent débordé dans les plaines,
Fécondons de nos frères l'ardeur et le courage,
Et, tous unis, ressuscitons en eux la joie de vivre
Libres, pacifiques et confiants selon leur destinée
Sur leurs terres ou dans leurs villes.
A la splendeur des champs et à la fraîcheur des bois,
Au rire frissonnant de la mer au bord des plages
Vos cœurs s'épanouiront comme les nôtres dans l'ivresse
De vous sentir les seuls maîtres de vous-mêmes,
Et nos mains laisseront tomber les armes inutiles,
Et, nous ressouvenant des vrais et longs combats fertiles,
Nous reprendrons nos serpes, nos marteaux et nos plumes
Pour trancher l'erreur, fixer le rêve, ou pour étendre
De cime en cime la force invisible du verbe
Dont la haine de nul tyran ne peut rompre l'essor.
Alors ! alors, dans cette aube de jouvence et de bonheur,
Frères pacifiés et rendus à la vie,
Avec nous vous vous réjouirez d'être sans maître sous le ciel,
Vous apprendrez les arts qui magnifient, à notre exemple,
Vous vous exalterez dans le désir d'être plus grands
De jour en jour, vous vous ouvrirez à l'orgueil d'aimer
Le monde et les hommes comme vos frères,
Et vous saurez sourire et vous viendrez à nous.
Avec de la lumière exaltée en vos yeux,
Vous prendrez part à nos travaux et à nos jeux,
Vos fils épouseront nos filles,
Et bientôt vers nous les hommes de tous les pays
Tourneront leurs regards étonnés et anxieux,
Ne sachant pas que la même place à tous peut être offerte
Et qu'un jour brillera prochain où sur la terre
Tous ceux qui respirent ne formeront qu'une famille :
Allons, debout, aux armes ! Préparons les grands destins.
Les grands destins ! — A présent la terre est couverte de neige, Des flaques rouges de sang se figent dans la glace. Les grands destins ! 0 honte ! Des hommes gisent le flanc Ou agonisent dans la bouc ; [ouvert
De toutes parts dans les fossés, sur la plaine nue et livide,
Au fil de l'eau qui charrie d'affreux vestiges,
Des casques cabossés, des armes rouillées et brisées,
De toutes parts, sur les tertres défoncés,
Ce ne sont que cadavres d'hommes ou bêtes éventrées,
L étendue vide des campagnes désertes sous le ciel gris,
Au loin, au loin, des remparts croulants qui fument,
Des églises aux dômes embrasés,
Une rumeur confuse de deuil et de douleur.
Les grands destins ! Partout les guerriers violent et pillent, Arrachent aux vieillards écroulés de honte et d'impuissance A poings pleins les poils de leurs longues barbes d'argent Ou, riant, éteignent d'un coup la lumière de leurs prunelles ; Ils démembrent, comme on arrache les pétales d'une fleur. La promesse adorablement tendre des corps d'enfants, Courent aux filles qu'ils dénudent et souillent dans les rues, Mordent leurs seins, s'enivrent d'arômes sous leurs chevelures Se gorgent de lourdes et d'atroces luxures [dénouées,
Qui triomphent quand elles résistent ou quand elles pleurent ! Les grands destins !... Est-ce au passage des hordes hagardes Le tumulte morne et rapace de la victoire ? Est-ce la pesanteur de la rapine et du ravage, Est-ce les sanglots de sang qui étouffent et qui râlent, Ou ce cortège sinistre des sénateurs en leurs simarres
Qui, genoux fléchis, proclament le bon droit du vainqueur
Et exaltent le bienfait de sa justice souveraine ?
Est-ce ces prêtres qui l'encensent de parfums et de louanges
Et magnifient, dans sa superbe et sa vaillance,
La gloire de Dieu ?
Est-ce enfin celui-là qui des chefs et des guerriers
Lentement à cheval s'avance environné,
Qui d'un sourire cède aux vils abaissements,
Et, le doigt levé vers l'éclair de la hache ou de l'épée,
Rappelle d'un mot bref qu'il consent qu'on survive ?
Ah ! comme ils rient tous à présent dans leur triomphe !
Mais qui songe aux promesses d'avant la guerre ?
Qui songe à cet orgueil d'être libres et fiers
Ou de rendre la vie aux peuples avilis
Dans la honte, le désespoir et le servage ?
Ah libres ! qu'importe ? Ils sont bien libres
De trafiquer, de ruser, de boire et de dormir,
Ils sont libres d'aimer les belles filles qui passent
Et dont les yeux, malgré elles, auront souri
Aux éclairs du regard, aux désirs des mains et des lèvres.
Ils sont libres de s'aimer, de procréer, parmi l'ivresse
Des caresses, des baisers enlacés et fervents,
Autant d'enfants qu'il faut pour témoigner de ces ferveurs.
Ils sont libres ? — Que veulent ceux qui déclament ?
Entraîner la foule et se hausser
Vers la richesse et les honneurs
Qu'ils ambitionnent pour eux seuls,
Et grâce au concours des baïonnettes et des canons
S'en assurer contre tous.
Que veulent-ils ? Qu'on leur cède ce qu'ils convoitent,
Prendre la place par l'imposture ou par la force
Et la garder quand même en dépit de la foule
Qui les aura grandis jusqu'à ce faîte illustre
Dans l'erreur d'être enfin associée à leur joie
Grâce à eux, et libre !
Ah, libre, ce mot tournoyant qui affole, Qui embrase, qui flambe, et se réduit à rien ! Libres ! Que vous fait un pouvoir que vous sentez à peine ? Quelle infortune vous est venue d'être là-haut protégés Par la fierté des hommes d'armes qui ont vaincu dans leur Et se dressent vos défenseurs vers l'étranger ? [vaillance
Quelle crainte, quel souci peut rompre à présent Le calme quotidien de vos labeurs féconds ?
Ah ! travaillez en paix ; produisez les saintes richesses,
Dont la vie est embellie, assurée et contente
Jusqu'à la mort, vous tous !
Travaillez, ne relevez la tête du sillon
Que pour boire ou pour rire avec les femmes
Les jours de fête ou de moissons ;
N'écoutez pas les vaines promesses de ces fous
Que harcèle le désir ou que la haine tenaille.
Si jamais, comme autrefois, des hordes d'envahisseurs Menacent vos maisons et vos semailles, Dormez en paix, nous sommes là, les hommes d'armes, les
[vainqueurs, Pour les garder contre quiconque prétendrait vous asservir ; Nous sommes là, dormez ! Nous veillons seuls, et en armes ; Et s'il faut un jour, hommes paisibles, qu'on vous réveille Et vous convoque une fois encore dans les alarmes Pour la sauvegarde du pays, Nous vous appellerons quand il faudra, comme jadis,
Nous vous conduirons, si cela vous plaît, vers des gloires plus
Pour nous grandir entre les peuples [belles
Et nous hausser sur tous d'un effarant prestige !
Mais nul, soyez sans crainte, n'insultera à votre nom ;
Nous sommes là, les redoutables ! nous veillons ;
Soyez en paix, ô frères, nous veillons :
Exempts d'autres soucis, vous pouvez travailler et dormir.