‹ Récifs au soleil, poèmesChapitre 7 sur 31 · LA GUERRE · texte numérisé non relu

LA GUERRE

Travaille, vilain, travaille.

Rabelais.

Là-bas l'homme couché sur le sol est réveillé :

Debout ! Lève-toi, réponds à l'appel de tes frères

Qui pleurent sous le joug et le fouet de l'étranger.

Va. Lève-toi. Prends tes armes. Accours où s'assemblent,

Enthousiastes et farouches,

Les paisibles de la campagne et les fiévreux des villes,

Le glaive aux mains et le cri de guerre à la bouche,

Pour affranchir les serfs de leur race qui souffrent

RÉCIFSJAU SOLEIL

Depuis les siècles et qui se lamentent sans secours

En vain, en vain toujours.

Ah ! brisons l'orgueil des vieux envahisseurs

Qui jadis maîtrisèrent nos pères misérables ;

Levons-nous. Levons-nous. Accours. Franchissons la mon-

Cohortes qui portons l'espérance en nos yeux, [tagne,

Dans nos âmes la flamme libératrice,

Ruons-nous comme un torrent débordé dans les plaines,

Fécondons de nos frères l'ardeur et le courage,

Et, tous unis, ressuscitons en eux la joie de vivre

Libres, pacifiques et confiants selon leur destinée

Sur leurs terres ou dans leurs villes.

A la splendeur des champs et à la fraîcheur des bois,

Au rire frissonnant de la mer au bord des plages

Vos cœurs s'épanouiront comme les nôtres dans l'ivresse

De vous sentir les seuls maîtres de vous-mêmes,

Et nos mains laisseront tomber les armes inutiles,

Et, nous ressouvenant des vrais et longs combats fertiles,

Nous reprendrons nos serpes, nos marteaux et nos plumes

Pour trancher l'erreur, fixer le rêve, ou pour étendre

De cime en cime la force invisible du verbe

Dont la haine de nul tyran ne peut rompre l'essor.

Alors ! alors, dans cette aube de jouvence et de bonheur,

Frères pacifiés et rendus à la vie,

Avec nous vous vous réjouirez d'être sans maître sous le ciel,

Vous apprendrez les arts qui magnifient, à notre exemple,

Vous vous exalterez dans le désir d'être plus grands

De jour en jour, vous vous ouvrirez à l'orgueil d'aimer

Le monde et les hommes comme vos frères,

Et vous saurez sourire et vous viendrez à nous.

Avec de la lumière exaltée en vos yeux,

Vous prendrez part à nos travaux et à nos jeux,

Vos fils épouseront nos filles,

Et bientôt vers nous les hommes de tous les pays

Tourneront leurs regards étonnés et anxieux,

Ne sachant pas que la même place à tous peut être offerte

Et qu'un jour brillera prochain où sur la terre

Tous ceux qui respirent ne formeront qu'une famille :

Allons, debout, aux armes ! Préparons les grands destins.

Les grands destins ! — A présent la terre est couverte de neige, Des flaques rouges de sang se figent dans la glace. Les grands destins ! 0 honte ! Des hommes gisent le flanc Ou agonisent dans la bouc ; [ouvert

De toutes parts dans les fossés, sur la plaine nue et livide,

Au fil de l'eau qui charrie d'affreux vestiges,

Des casques cabossés, des armes rouillées et brisées,

De toutes parts, sur les tertres défoncés,

Ce ne sont que cadavres d'hommes ou bêtes éventrées,

L étendue vide des campagnes désertes sous le ciel gris,

Au loin, au loin, des remparts croulants qui fument,

Des églises aux dômes embrasés,

Une rumeur confuse de deuil et de douleur.

Les grands destins ! Partout les guerriers violent et pillent, Arrachent aux vieillards écroulés de honte et d'impuissance A poings pleins les poils de leurs longues barbes d'argent Ou, riant, éteignent d'un coup la lumière de leurs prunelles ; Ils démembrent, comme on arrache les pétales d'une fleur. La promesse adorablement tendre des corps d'enfants, Courent aux filles qu'ils dénudent et souillent dans les rues, Mordent leurs seins, s'enivrent d'arômes sous leurs chevelures Se gorgent de lourdes et d'atroces luxures [dénouées,

Qui triomphent quand elles résistent ou quand elles pleurent ! Les grands destins !... Est-ce au passage des hordes hagardes Le tumulte morne et rapace de la victoire ? Est-ce la pesanteur de la rapine et du ravage, Est-ce les sanglots de sang qui étouffent et qui râlent, Ou ce cortège sinistre des sénateurs en leurs simarres

Qui, genoux fléchis, proclament le bon droit du vainqueur

Et exaltent le bienfait de sa justice souveraine ?

Est-ce ces prêtres qui l'encensent de parfums et de louanges

Et magnifient, dans sa superbe et sa vaillance,

La gloire de Dieu ?

Est-ce enfin celui-là qui des chefs et des guerriers

Lentement à cheval s'avance environné,

Qui d'un sourire cède aux vils abaissements,

Et, le doigt levé vers l'éclair de la hache ou de l'épée,

Rappelle d'un mot bref qu'il consent qu'on survive ?

Ah ! comme ils rient tous à présent dans leur triomphe !

Mais qui songe aux promesses d'avant la guerre ?

Qui songe à cet orgueil d'être libres et fiers

Ou de rendre la vie aux peuples avilis

Dans la honte, le désespoir et le servage ?

Ah libres ! qu'importe ? Ils sont bien libres

De trafiquer, de ruser, de boire et de dormir,

Ils sont libres d'aimer les belles filles qui passent

Et dont les yeux, malgré elles, auront souri

Aux éclairs du regard, aux désirs des mains et des lèvres.

Ils sont libres de s'aimer, de procréer, parmi l'ivresse

Des caresses, des baisers enlacés et fervents,

Autant d'enfants qu'il faut pour témoigner de ces ferveurs.

Ils sont libres ? — Que veulent ceux qui déclament ?

Entraîner la foule et se hausser

Vers la richesse et les honneurs

Qu'ils ambitionnent pour eux seuls,

Et grâce au concours des baïonnettes et des canons

S'en assurer contre tous.

Que veulent-ils ? Qu'on leur cède ce qu'ils convoitent,

Prendre la place par l'imposture ou par la force

Et la garder quand même en dépit de la foule

Qui les aura grandis jusqu'à ce faîte illustre

Dans l'erreur d'être enfin associée à leur joie

Grâce à eux, et libre !

Ah, libre, ce mot tournoyant qui affole, Qui embrase, qui flambe, et se réduit à rien ! Libres ! Que vous fait un pouvoir que vous sentez à peine ? Quelle infortune vous est venue d'être là-haut protégés Par la fierté des hommes d'armes qui ont vaincu dans leur Et se dressent vos défenseurs vers l'étranger ? [vaillance

Quelle crainte, quel souci peut rompre à présent Le calme quotidien de vos labeurs féconds ?

Ah ! travaillez en paix ; produisez les saintes richesses,

Dont la vie est embellie, assurée et contente

Jusqu'à la mort, vous tous !

Travaillez, ne relevez la tête du sillon

Que pour boire ou pour rire avec les femmes

Les jours de fête ou de moissons ;

N'écoutez pas les vaines promesses de ces fous

Que harcèle le désir ou que la haine tenaille.

Si jamais, comme autrefois, des hordes d'envahisseurs Menacent vos maisons et vos semailles, Dormez en paix, nous sommes là, les hommes d'armes, les

[vainqueurs, Pour les garder contre quiconque prétendrait vous asservir ; Nous sommes là, dormez ! Nous veillons seuls, et en armes ; Et s'il faut un jour, hommes paisibles, qu'on vous réveille Et vous convoque une fois encore dans les alarmes Pour la sauvegarde du pays, Nous vous appellerons quand il faudra, comme jadis,

Nous vous conduirons, si cela vous plaît, vers des gloires plus

Pour nous grandir entre les peuples [belles

Et nous hausser sur tous d'un effarant prestige !

Mais nul, soyez sans crainte, n'insultera à votre nom ;

Nous sommes là, les redoutables ! nous veillons ;

Soyez en paix, ô frères, nous veillons :

Exempts d'autres soucis, vous pouvez travailler et dormir.

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