PETRARCA
à Madame A. de Holstein.
Sournoises, lâches, cruelles
Les bêtes guettent dans la nuit ;
Le bois sous la tourmente s'échevèle,
L'ouragan hurle, rugit,
Et fracasse par saccades.
Une haleine de sang qui siffle aux feuilles mortes
Soulève dans un vacarme de cascade
Qui arrache les troncs d'arbre et les emporte
Au loin, la forêt où les bêtes en embuscade,
Sournoises, lâches, cruelles,
Reniflent une senteur de carnage.
Puis tout s'apaise. Un silence maussade
Soudain s'est abattu sur les halhers sauvages ;
L'effroi sinistre glace l'air, et ce qui vit
Sent en soi toute vie suspendue :
Pâle, sournoise, cruelle,
La grande Mort est descendue
Et enveloppe de ses ailes
Tout ce qui vit.
Sous l'horreur taciturne et livide des branches
Rien ne bouge ; des lueurs blanches
Dorment sur l'eau d'une flaque ;
Des dents dures ont grincé, et des os craquent ;
Toute la vie est suspendue,
La grande Mort est descendue.
La grande Mort est descendue ;
Comme un brouillard glacé dans la nuit immobile
Des ailes blêmes oscillent
Parmi les branches confondues.
Dans les fourrés silencieux
Une morne terreur a tué tout frisson ;
Répercutés de lieux en lieux
A travers les rochers, les gorges, les buissons
Des cris rauques ricanent ;
Un souffle épais et malsain
Rôde par les halliers :
Loups, hyènes, chacals
Et les corbeaux qui tourbillonnent par milliers
Se repaissent dans les décombres.
Sur tout ce qui fléchit et qui tombe
D'un élan si goulu leur appétit s'acharne
Qu'ils ne semblent mâcher à l'instant que de l'ombre.
Alors
Repus, les yeux flambants, dans un long cri de joie
Où s'atteste d'un suprême effort
L'ivresse de la Nuit et de la Mort,
Chaque bête, chaude et lourde du sang de sa proie,
Au fond d'un trou se réfugie et dort.
Toute vie dans la forêt est suspendue ;
Pâle, sournoise, cruelle
La grande Mort est descendue
Et enveloppe de ses ailes
Tout ce qui vit.
Mais l'éclair lent d'une lueur frémit
Au ciel et glisse dans le feuillage
Qui tressaille surpris d'un émoi soudain ;
L'air se fait pur et serein,
Et brusquement, dans le sourire de la brise,
Les ruisseaux chantent, le jour joyeux se délivre,
Le calme emplit la forêt.
La douce vie y reparaît,
Le matin règne et les oiseaux en fête
De clairs refrains, de vives chansons
Egaient la solitude en pâmoison.
Tout fleurit, tout convie, tout rayonne ;
Tu triomphes, ô beauté, tu bourdonnes,
Essaim d'abeilles d'or, jeunesse de la Vie !