LA VILLE AU BOIS
à Georges Marlow.
La petite ville sur la colline
Sourit dans la fraîcheur du matin rose ;
D'un tendre et blond baiser qui frissonne et qu'il pose
Aux murs blancs des maisons, le soleil illumine,
Au penchant déjà rose et clair de la colline
La ville qui s'émeut entre des bois profonds.
Lassé d'avoir marché par les routes nocturnes Sous le ciel lourd où les nuages vagabonds Au gré du vent en furie délirent et hurlent
Le malentable désespoir de leurs douleurs
Entre les arbres que les tourmentes échevèlent,
Lassé d'avoir suivi sous le fracas des heures
Torturantes par cette nuit âpre et rebelle
Les tortueux détours du long chemin boueux
Malgré l'effort et les assauts de la tempête
Et la grêle qui par moments cinglait ma tête
Et mes membres, et me fixait vertigineux
Sur place, sans que je pusse, désormais,
Dans l'épais tourbillon des ténèbres hostiles
Ouvrir les yeux sur l'abîme et voir le péril
Obscur et traître où les rafales m'enfermaient ;
Lassé d'être têtu contre la nuit mauvaise
Et les embûches du climat et du destin ;
Lassé du deuil dont le tourment à mon cœur pèse
Et que je fuis vers les sommets jamais atteints
De pur oubli, d'amour et de beauté sereine ;
De tout lassé : des autres, du ciel et de moi
Qui me suis trop connu pour me voir sans effroi
Affronter le voyage orageux et la haine
Implacable des éléments qui se déchaînent ;
Lassé de tout, je me suis couché dans les bois,
Indifférent à ces tumultes de la nuit,
Et, sans plus sentir ni plus entendre, je m'endormis.
La petite ville blanche et rose domine, Riante au soleil, dans sa fraîcheur, la colline ; Elle est entre des bois que le matin fait roses Sous les vertes cimes des cyprès et des pins ; Elle sourit comme sourit le clair matin, Dans la chaleur du jour vernal à peine éclose.
Je dormais. Un rayon jouant aux branches d'arbres
M'a frôlé le visage et entr'ouvert les yeux,
Aube paisible après le combat furieux
De la nuit ! Maintenant un soleil tendre darde
Sa lumière de joie où grondait le vacarme
De l'ouragan et des grêlons injurieux,
Moelleux soleil après la longue nuit hagarde,
Soleil de rêve qui chante tendre et si blond
Dans cette clarté vaporeuse et balsamique,
Voix qui vibre vers moi comme un appel magique
De vie et de bonheur !
Je me lève d'un bond ; Déjà mes yeux, mon cœur, d'un élan tout nouveau Parcourent les jardins de la colline heureuse ; Frais chemins qui gagnez, par des pentes ombreuses, Si calmes et si lents, les terrasses, là-haut, Où les fenêtres qui sourient au matin rose
Semblent comme des fleurs paisibles être écloses,
Paresseux chemins, taillis emplis d'oiseaux
Et du murmure caché des ruisseaux,
Doux chemins propices aux rêveries
Qui attardez à chaque tournant sinueux,
Parmi des voluptés d'extases attendries,
Les pas de ceux qui montent vers la ville,
Ah ! mes yeux aventureux,
Mes yeux éperdus et fébriles,
Comme ils ont su déjà vous devancer, mes yeux,
Et atteindre où vernal le soleil l'illumine
La petite ville rose sur la colline !
Ai-je rêvé ? Ou quels prestiges me fascinent ?
Ne suis-je plus au bord des bois dans le chemin
D'où j'ai vu, blonde et rose, sur la colline
Une ville frémir sous l'azur du matin ?
Mes paupières ne sont point closes. Je me sens vivre
Heureux, léger, l'esprit en fête, plein d'espoir ;
Mes deux mains vers les formes vaines qui m'enivrent
S'ouvrent éperdûment. Ah ! soyez illusoires Ou réelles, qu'importe ? Si vous êtes belles J'irai vers vous ! Je veux vous aimer et vous prendre Quand même cette étreinte où ma fougue m'appelle Devrait dissoudre sur ma lèvre un goût de cendre : Pourvu que la volupté dure un instant, Qu'importe, même si c'est la Mort qui me tend L'appât fatal de la démence dans l'Amour ? Mais non, je ne délire point : voici le jour D'heure en heure grandir au ciel, et, sur les bois, Le soleil chaud rayonne et flamboie où je vois Les mirages brûlants s'embraser tour à tour Et s'éteindre soudain au gré d'autres qui naissent. Parfums troublants et doux du miel et de la mer, Larges corolles d'harmonie et d'allégresse, Fleurs chanteuses parmi d'invisibles jardins, Charmes neufs et subtils, ô voix par qui soudain De longs frémissements d'extase embaument l'air De leurs rythmes d'amour, de joie et de lumière ! Ah ! que la terre est jeune et belle ! Que ces bois Sont accueillants et fiers dans leur force sereine ! D'une sève puissante encor comme autrefois La vie est pleine !
0 voix,
Effluves qui dressez vers moi, vivantes flammes,
L'ardente vision des nymphes et des dieux,
0 délices ! pourquoi d'un rêve insidieux
N'êtes-vous aujourd'hui que ruine en mon âme ?
Mais il n'importe ! Avant de disparaître, ô voix,
Harmonieuses voix dont les grands bois s emplissent,
J'ai su par vous goûter tout le vin des délices,
Et, maintenant, sur la colline,
Dans la ville qu'un doux soleil illumine
J'attends, heureux, tandis que m'affolent des rêves,
Que mes jours, peu à peu, tranquillement s achèvent.