‹ Récit complet et authentique des événements de décembre 1851Chapitre 2 sur 14 · IX · texte numérisé non relu

IX

Lorsque le commissaire de police Blanchet se présenta à la maison habitée par M. le général de La Moricière, rue Las Cases, 11, le concierge refusa de donner de la lumière, et d'indiquer l'appartement du général.

Le commissaire de police sonne au premier étage ; un domestique paraît, et referme soudain la porte. Il se ravise, revient tenant une lampe à la main, et apercevant l'écharpe du commissaire, éteint brusquement sa lampe, et se sauve par un escalier dérobé, en^rlant : Au .voleur! Il est arrêté par des sergents de ville, placés dans la nie, devant l'hôtel. Il s'est alors résigné, et a guidé le commissaire vers la chambre de son maître.

D'abord, le général n'a pas dit un seul mot; puis il a jeté les yeux sur sa cheminée, et a demandé à son domestique ce qu'était devenu l'argent qu'il y avait déposé. Celui-ci lui ayant répondu qu'il était en sûreté, le général a demandé ses vêlements et s'est habillé. Le commissaire lui dit : « Monsieur, l'observation oue vous venez de faire est très-blessante pour moL » — a Qui me dit que vous n'êtes pas des malfaiteurs? » répond le général; à ces mots, le commissaire lui monjire son écharpe. Le général garde le silence.

M. Blanchet lui dit : Général, j'ai reçu de M. le préfet de police Tordre de vous traiter avec tous les égards possibles. Je veux donc âvoïr pour vous tous les ménagements imaginables, et, si vous me

donnez votre parole d'honneur que vous ne chercherez point à prendre la' fuite, je nie ferai un devoir de vous mettre dans un coupé, où vous n aurez que moi pour gardien. — «Je ne vous donne Tien, je ne réponds de rien, faites de moi ce que vous voudrez. »

On le'fit alors monter dané un fiacre, avec des agents.

En face du poste de la Légion d'honneur, le général mit la tête à la portière, et voulut haranguer la troupe. Le commissaire ne lui laissa pas le temps de proférer une parole, et lui fit observer qu'il se verrait force de le traiter avec rigueur, s'il faisait une nouvelle tentative. Le général répondit: «Faites ce qu'il vous plaira. » /

A son arrivée à la prison Mazas, le général s'est montré beaucoup plus calme. Il a prié le commissaire de ne point saisir ses armes précieuses, et de lui envoyer des cigares et rhistoire de la Révolution fi^nçaise. — Le commissaire accéda à son désir.

M. le général Leflô, bgé à la Questure, était au fit. Le commissaire Bertoglio le réveille, et lui fait connaître son mandat. Il se lève, s'habille en proférant des menaces contre le commissaire et des injures envers le' Président. « Napoléon veut faire son coup d'Etat ! Nous le fusillerons à Vincennes. Quant à vous, nous ne vous enverrons pasàNouka-Hiva, nous vous fusillerons avec lui.» I^ commissaire lui répondit qu'il n'y avait aucune résistance à faire, qu'on était en état de siège, qu'il devait en connaître les conséquentes.

Eu montant en voiture, il apostropha le colonel du ^S* de ligné, et voulut haranguer les soldats. Le colonel Espinasse Ipivmposa silence, et les soldats croisèrent la baïonnette sur lui.

De l'Assemblée à Mazas, le général Leflô n'a pas proféré une parole.

]il. le général Bedeau habite, rue de l'Université, 50, une maison considérable, où il y a plusieurs* escaliers. Le commissaire Hubaut jeune ignorait quel était celui qui conduisait à l'appartement du général, et à quel étage «et appartement était situé. Il fallait agir avec adresse auprès du concierge. Le commissaire y entra seul. Le concierge refusa d'indiquer le logement, disant : « Je

no vous ai jamais vu venir chez le central ; par le temps qiûcou/rt, il faut 80 méfier des rôdeurs de nuit. » Il finit par céder, et guida le commissaire.

Le domestique accourt, et entr'ouvre la porte ; le commissaire la

1)OU88c, et se porte en avant. Le domestique se sauve épouvanté ; e commissaire le suit, arrive près du général, et lui fait Gonnaître son mandat.

Le général fut attéré. Bientôt, se remettant de sa surprise, il protesta, cria à la violation de la Constitution, et dit au commissaire : a Vous vous mettez hors la loi. Vous ne devez pas oublier •que je suis représentant du peuple, vice-président de rÂssemblée. Vous ne pouvez m'arréter,, puisque vous ne constatez pas le flagrant délit. »

Il protesta ensuite ^u'il ne cons[)irait oas, et demanda le non du commissaire. Il lui dit qu'il Tavait vu lionorablement cité dans

en renvewcr quelques-uns. »

Le commissaire lui répondit qu*il n avait pas à commenter son mandat, mais à Texécuter ; que si le général savait jouer sa vie, il était décidé, lui, (\ faire le sacritlce de la sienne pour Taccom-

i>li2<scmont de ses devoirs ; qu'il fallait jju'il se soumît sans vioeucc, 9\\ qu*autrement il se verrait forcé d'employer les moyens extrêmes.

Il oixionna au général de se lever. Le général fit sa toilette avec uuo lenteur désespérante. Au moment de partir, le visage du général devint somnre et colèrt. Il ^f'adessa a la cheminée et dit : «Maintenant, je ne partirai pas. Je ne sortirai que*sivousm*emmoui^i^'omme un malfaiteur, que si vous m'arrachez de chez moi, que ri vous osez me saisir au collet, moi, le vice-président de l'As- M>mhlée nationale. »

Le couunissaire lui dit : « Reconnaissez-vous que j'ai apporté dans -ma nùj^on tous les procédés convenahles envers vous?» — a Oui, monsieur, » i*épondit le général. Alors le commissaire le saiwt. Le général lit la plus vive résistance. On le porta dans la voiture. Il criait : « A la trahison ! aux armes! Je suis le vice président do l'Assemblée, et on m'arrête ! » Tout fut inutile; la voitnre partit^ et les sergents de ville la suivirent. «^

Arrivé J^ Maïas, il apostropha un peloton de gardes républicains, qui rvsljf^mt sourds à ses paroles.

A.U greffe, le général Bedeau rencontrales généraux Leilô, Chan- ^itnlièr et Cavaignac. Il embrassa ce dernier.

M. le colonel Charras, logé rue du Faubourg-SaiiH-Hpnoré, 14, refusa ^d*abord d'ouvrir ^ mais, Toyant voler sa porte 'en éclats, il dit : a Arrêtez, je vais ouvrir. x> Il ouvrit en effet.

Le commissaire Courteille lui notifie son mandat. Le colonel dit: a Je l'avais bien prévu, ^e m'y attendais; j'aurais pu me sauver, mais je n'ai pas voulu quitter mon poste. Je croyais que cela se serait fait deux jours plus tôt, et, dans cette iprévision, j'avais chargé mon pistolet, mais je l'ai déchargé; » et il montrait un pistolet à deux coups, sur une commode. Le commissaire s'en empara, a Si TOUS étiez venu ce jour-là, dit le colonel, je vous aurais brûlé la cervelle. »

Il monta en voiture sans résistance. Dans le trajet, il demanda où ^nle conduisait. Comme le commissaire hésitait à répondre, il loi dit: a Me menez -vous fusiller? » Le commissaire lui dit alors qu'on le conduisait à M azas.

Arrivé à la prison, M. Charras s'anima, refusa de faire connaître son état civile exigeaut qu'on mit Représentant du peuple sur son ordre de consigne.

xm. •

Le commissaire Boudrot pénétra dans la chambre du célèbre lll. Charles Lagrange, logé rue Casimir Périer, 2T, au moment où il se levait, pour s'itiformer du motif des cris de terreur poussés par )Bâ doniiesliqûe, qui était venue ouvrir la porté.

M. Lagrange protesta; il dit çu'oh violait la Constitution: qu'il lui suffirait de tirer un coup de pistolet par la fenêtre, pour appeler le peuple aux armps ; que s'il voulait se défendre, il pouvait les tuer, et qu'on serait obhgé d'employer la force pour l'arracher de chez lui.

Ûû Saisit de nombreux papiers politiques, 2 gistoïels, un fusil de inunitiôn, 2 moules à balles, des cartouches, trois, poiignards, et un cabre de cavalerie, numéroté ^'78, reconnu par le maréchal-d'eslogis de là ^arde républicaîne, Kérkan, comme lui avant appartenu et ayant été volé, le Ï4 février, dans la caserne où il était dotnici-

banf Ift trajet de son domicile à Mazas, M. Charles Lagrange dit pfaisieiirs fois : /> coup e$t hardij mais c'est Mot/tmé.

A Mazas, M. Qiarles La^range s'adressa à M. de Lamoridèrey et lai dit : « Eh bien, général, nous Tonlions le f... dedans, mais e'e»t lui qui nous y met ? b

M- Greppo, Tardent socialiste, logé rue de Ponthieu, 45, avait tout an arsenal sous son chevet : une énorme hache d'âmes fraîchement aiguisée, deox poignards, un pistolet diaigé, et un stq^be bonnet roupe tout neuf.

L'arrivée du commissaire Gronfier et des agents plongea M. Greppo dans une prostration complète. Interro^ sor les objets trouvés sous son chevet, il répondit qu'il les avait achetés /wrce qu*tl avait du goût pour la marine.

Madame Greppo, q^ui est une femme pleine d'énergie, adressa les paroles les plus vives à son mari : « Est-il possible, s'écria-telle, d'avoir si peu de résolution, et de se laisser arrêter ainsi sims résistance?»

IVlais, hélas ! ni ces paroles, ni la vue *de la hache d'armes ne purent ranimer M. Greppo. or Comment aurait-il résisté? écrit un témoin oculaire, M. Greppo fut saisi d'un dérangementy auquel il dut satisfaire,

Peut-être voudra-t-on savoir comment se fit l'arrestation de M. Baze ? — Elle se fit sans obstacle sérieux, quoigue avec une lulte. M. Baze a résisté unguiàus et ro$tro^ comme un ae ces procureurs que Pétrone appelle cultures iogati.

Lorsque le commissaire de police Hubaut aine pénétra dâû^ la chambre à coucher de M. Tniers, place Saint-Georges, li** 1, M. Thiers dormait profondément. Le commissaire écarta les rideaux en damas cramoisi, doublés de mousseline blanche, réveîDa M. Tliiers, et lui notifia sa qualité et son mandat.

M. Thiers se mit vivement sur son séant, porta les mains à' ses y eux, sur lesquels s'abaissait un bonnet de coton blanc, et dit:

a De quoi s'agit-il? — Je viens faire une perquisition chez vous ; . mais soyez tranquille, on ne vous fera pas de mal ; on n-en veut

Sas à vos jours» x> Cette dernière assurance semblait nécessaire, car l,.Thlers. était atterré.

« Mais que prétendez- vous faire? Savez-rvous que je suis repré-sentant? — Oui, mais je ne puis discuter avec vous sur ce point; je dois exécuter les ordres que j ai. — Mais ce que vous faites là peut vous faire^porler votre tête sur l'échafaud !. — Rien ne. m'arrêtera dap$ Taccomplissement de.mes devoirs. ^^ Mais c'est un coup d'Ëtat que vous laites là? Je ne puis répondre à vos interpellations v veuillez vous lever, je vousi prie. — Savez-vous si je suis seul dan» le. même cas? En est-ril de même pour mes collègues? «-Monsieur^ je l'ignore. , . .

M. Tbiers se leva et s'habilla lentement, refusant les services des agents. Tout à coup il dit au coiâmissaire : a Mais, monsieur, si je vous brûlais la cervelle ?— Je vous crois incapable d'un pareil acte, monsieur Thiers ; mais en tout cas, j'ai pri^ mes mesures, et je saurai bien vous en empêcher. — Mais, connadssez-vous la loi? Savez-vous que vous violez la Constitution ? — Je n'ai pas mission de discuter avec vous, et d'ailleurs vous possédez des connaissances trop supérieures aux miennes. Je ne puis qu'exécuter les ordres qui me sont donnés, comme j'eusse exécuté les vôtres, quand vous étiez ministre de l'intérieur.

Une perquisition faite dans le cabinet de M. Thiers n'amena la découverte d'aucune correspondance politique. Sur Tétonnement qu'en témoignait le commissaire^ M. Thiers répondit qu'il adres-

«."t't Jcpuî? loniT-rmps ?a correspo'iT<i:ir:cc p'jîitîqiîc e;: Angleterre, .

l'jùù de dekoaJre el Ja parlir, M. Thiers se troubla, parut craintif et plein d'hésitation dans ses mouvements. On lui laissa croire qu'il était conduit auprès du préfet de police. La direction que prit la voiture augmenta ses appréhensions, et il s'efforça, en route, par toute sorte de raisonnements captieux et comminatoires, de détourner les agents de raccomplissement de leurs " devoirs.

Arrivé à la prison Mazas, M, Thîers demanda s'il pourrait avoir son caf^ au lait, comme à son habitude. On le combla d'attentions. Son courage, il faut bien le dire, l'abandonna tout à fait ésa prison , et il ne s'éleva pas au-dessus de la fermeté de Monsieur Greppo.

Dispensé , par une haute volonté , du transJèrement à Ham, M. Thiers fat provisoirement ràùiené chez lui. Par une décision

nouTelle, M. TMers âul êjre conduit sur la rive droitç, dju Rhip, au, pont deKelh.

L'officier de paix Veindenbach' alla prendre ]Vf^ Thiers çbça loi, le 8 décembre, à six heures du soir. M. Mignet et un autre ami accompagnèrent "Mm Thiers jusau'àTembiarcaaere du chemin de fer d^ Strasbourg, et M. Grangieraè la Marinière Fayscompag^a jusqu'à^ Kelh.

Au moment de partir , et pendant les premiers instants de la» route, M. Thiers versa d'abondantes larmes. Larmes justes, noblçs et fécondes, «i elle$ coulaient comme l'expiation de tant dé doctrines: révolutionnaires €t deiant d'actes ana^chiques; lanne^s amères, si. elles n'étaient que le dépit d'une ambition jalouse et insatiable^' tombée d'une hauteur inespérée, sans dignité et sans éclat.

Arrivé à Kell, M. Grançier^de la liariûière apporta à l'officier de paix Vindenbàch une lettre de protestation, et une lettre de remercîment pour les égards dont- M. Thiers avait été l'objet. M. Thiers annonçât qu'il se rendait à Francfort, et de là à Dresdks, où il devait rencontrer un ancien ami, avec lequel il se distrairait en faisant de la peinture.

En même temps. qjuie les rejjrésentants, étaient arrêtés dans leurs lits et sans la mQJndre difficulté les ch.efs les plus dangereux,

d''^ fîociéfot' pecrt'^o" rt dos baHcaf?o«- Co srnnr'*.aarrc^*î!^Ton? «o

puuiic ne coaniiil jacre les no:ns «le ces cincl.vCieiu et îra:it;;;a: Uô ennemis de la société; et nous ne citerons ici que ceux qui passent pour les plus célèbres, dans le monde de l'émeute.

Ce sont MM. MM.

Grignon (Henri-Gustave).

Stevenot.

Michel.

Artaud (Denis-.Claude). .

&eniller (Guillaume).

Philippe (Alphonse).

Bregnet (Armand).

Delpech (Célestin).

fiabriel (Nicolas-François).

Sribnûdt (Jacques-Frédérîo).

Baune, frère du représentaott.

Vasbenter.

Hôul ( Michel-Abraham).

Cellier (Charles).

Jacotier (Louis François),

Kuch (Marie-Alphpnse).

Six (Théodore).

Brun (François).

Lèmesle.

Malapert (Pierre- Antoine).

Hilllach.

Lecômte (Minor).

Ce sont MM.

Meunier (Arsène).

Buisson (Alexandre).

Mussot (Pierre).

Bonvallet (Théodore-Jacques).

Ghpquia (Etienne -Simon-Nicolas).

Guiterie (Charles).

Billotte (Léon-Joseph).

Voinieiv'(Aimé).

Thomas.

Curnel.

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