DE L;V MÊME A LA MÊME
« Boury, 26 mars 1837.
(( Mon enfant chérie, je veux te dire un petit mol de notre jour de Pâques. Puis je m'interromprai pour écrire à d'autres, et, après cela, je reviendrai à toi. Comment auras-tu passé ta semaine sainte? Je voudrais que tu en fusses aussi contente que nous le sommes de la nôtre. L'excellent jeune prêtre que nous a envoyé l'évêque de Beauvais s'est acquitté de tout admirablement bien. Il a fait un excellent sermon le jeudi saint au soir, sur la passion, et ce matin encore il a très-bien parlé. Il n'y a pas eu de Ténèbres, il est vrai, mais nous les avons
dites dans notre charmante et paisible chapelle. Puis, le vendredi saint, ton père nous a lu l'admirable passion de Bourdaloue ; et , hier encore , le matin et le soir, il nous a fait la lecture. Et c'est lui aussi aujourd'hui qui, dans la chapelle , a lu à tous les gens de la maison le sermon de Bossuet sur la résurrection. Ensuite, à la messe, nous avons eu, en fait de musique, devine quoi? Le Gloria de Haydn, rien que cela! et exécuté, je te l'assure, dans une rare perfection. Tu ne peux te figurer l'effet de la voix d'Eugénie dans le solo, elle l'a retrouvée dans toute sa beauté. Tous ses sons harmonieux et suaves sont tels qu'auparavant, et sa voix est redevenue tout à fait ce qu'elle était , parce que tout simplement, depuis quelque temps, elle l'a beaucoup exercée, et, grâce au ciel, sans fatigue. Celle d'Âlexandrine aussi s'est fortifiée. Ses notes les plus élevées sont de la plus grande douceur et d'une justesse remarquable, et sa voix est forte et pleine. Ces chères enfants trouvent que ces beaux chants , loin de les distraire les jours de communion, aident au contraire l'âme à s'élever, et disposent à tous les sentiments qui viennent du ciel. Aujourd'hui donc, à la messe, elles ont chanté le Gloria, et après la communion, à la fin de la messe, le Magnificat, qui est, selon moi, le plus sublime de tous les chants d'action de grâces.
« Elles avaient habillé toute leur école en blanc, et les enfants sont toutes venues se montrer avant la messe. Elles font un bien dont tu ne peux te faire d'idée et qui leur en fait un très-grand à elles-mêmes. Moi , mon enfant, pour ton jour de naissance, je compte donner à dîner aux plus pauvres, c'est-à-dire, on leur fera une distribution de comestibles qu'ils emporteront chez eux. Le cœur vit dix fois plus à la campagne qu'en ville.
« J'ai toujours oublié, je crois, de te raconter nos
divertissements de carnaval, qui, vu leur innocence, se sont prolongés pendant toute la durée du carême. J'avais donné à Berthe *, le jour de l'an, un énorme chien blanc (un joujou) qu'elle a laissé ici en allant à Paris, Ce chien passe sa vie de lit en lit et de chambre en chambre. Tes sœurs ne se lassent pas de cette facétie ; elles lui font jouer toutes sortes de scènes; elles le déguisent de toutes les façons et toujours avec le même succès. 11 y a deux jours, en venant me coucher, je l'ai trouvé assis devant mon feu, enveloppé d'une robe de chambre, un foulard sur la tête, une pipe à la bouche, et une gazette à la main. Comme j'y vois bien ^, j'ai commencé par le prendre... pour ton père! à m'étonner de son immobilité! La peur dure un moment, mais c'est égal, cela suffît. Hier au soir, en approchant de mon lit, je vois une petite fée Carabosse assise près de mon rideau et qui me fait reculer : c'était SifJIolte (nom que lui ont donné les enfants). Olga l'avait enveloppée de son manteau, lui avait mis son capuchon sur la tête, et un tricot à la main. Tu vois que tout cela est fort plaisant. La pauvre chère Olga ne s'en lasse pas. Pauvre petite fille, comme je l'admire d'être aussi gaie, aussi soumise à la tristesse de sa vie, de ne pas même donner une pensée aux divertissements de son âge, dont elle est privée et dont ses sœurs ont si bien joui, à cette époque de leur vie '! »
Eugénie me raconte aussi, dans ses lettres, plusieurs plaisanteries du même genre, et entre autres le succès
1. Berthe de la Ferronnays, alors âgée d'un an, aujourd'hui vicomtesse de Dreux-Brézé.