‹ Récit d'une soeurChapitre 15 sur 79 · II · texte numérisé non relu

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d'une mystification qu'elle avait inventée et dont Alexandrine avait été facilement dupe. Elle ajoute ;

« Ah ! ma Pauline, que dis-tu de ces diversions à nos graves pensées habituelles? Elles sont bizarres et contrastent avec le fond du cœur de cette pauvre Alex. Mais que veux-tu! elle ne veut, comme tu sais, et ne désire aucune distraction. Ces innocentes petites plaisanteries l'occupent quelques minutes et la font rire. Elles ne la distraient pas de sa douleur, mais elles occupent quelques-uns des moments qui se seraient passés à voir qu'elle n'a plus de bonheur. Souvent, après ces petites gaietés, elle a des accès de désespoir. Mais que faire? Elle ne peut plus être heureuse et il faut bien se dire que, pour elle, la gaieté ne peut plus exister que par moments. Dans soixante ans, nous serons tous morts. Ainsi soit-il. «

LE CO.MÏ.'î DE MONTALEMnEP.T* A ALEXANDRIXE. « Venise, 27 novembre 183G.

« Chère Âlexandrine , vous aurez reçu, avant cette lettre , tout ce que vous me demandez dans votre lettre du 17 octobre, savoir, tout ce qu'il me reste d'Albert et de vous, que j'ai prié le bon Cornudet ^ de chercher et de vous remettre; et il vous aura dit aussi toutes les raisons d'indisposition et autres qui m'ont empêché de

i. M. de Montalemhert avait épousé la fille cadette du comte Félix de Mérode au mois d'août précédent (six semaines après la mort d'Albert); il avait passé l'iiivcr en Italie avec sa femme. Les lettres dont il parle sont celles d'Albert qu'Alexandrine lui avait redemandées pour écrire son histoire; ce sont celles qui se trouvent dans la première partie de ces Souvenirs.

2. Canuiradc de M. de Montalcmbcrt, à Sainte-Barbe, aujourd'hui conseiller d'État.

répondre plus tôt à votre lettre, reçue du reste bien après sa date. Je n'ai pas très-présent à l'esprit ce que vous m'avez pris et ce que vous m'avez laissé avant votre départ, mais j'ai dit à Cornudet de vous donner tout ce qu'il pourrait trouver dans l'endroit oia j'ai mis tout ce que j'avais de vous et de lui. J'espère que vous y aurez trouvé des choses qui vous seront douces et précieuses. Je m'associe du fond du cœur à ce travail dont l'idée est vraiment inspirée d'en haut, et dont l'exécution doit avoir pour vous un charme ineffable au milieu de sa tristesse. Mais en vous faisant remettre tout ce que vous désirez, je renouvelle mes protestations solennelles en faveur de mon droit de propriété. Je compte à la fois sur votre amitié et sur votre loyauté pour me rendre , à mon retour, tout ce que je vous ai seulement prêté. Je suis trop fier et trop heureux d'avoir été l'objet de la confiance et de l'affection si tendre d'Albert, pour vouloir renoncer, même en votre faveur, aux monuments si nombreux et si précieux de cette confiance et de cette affection. Je vous ai dit que je vous abandonnerais deux ou trois lettres, où il était question de vous- d'une manière toute spéciale, et tellement frappante qu'elles devenaient pour vous des documents solennels et uniques. Celles-là, vous les garderez, mais il faudra que vous me rendiez tout le reste.

« Pour en revenir à votre lettre du 17 octobre, je ne vous cacherai pas, ma chère amie, que j'ai été affligé et même un peu blessé de votre long silence. Mais enfin je vous pardonne, principalement en considération des lignes si admirables, si sublimes, si délicieuses d'Albert, que vous m'avez si fraternellement copiées * et envoyées.

1. Du journal d'AlI)ci't au Voraero : on les a lues dans le volume précMcnt, p. 41 à GO.

C8 RKCIT D'UNE SŒUR

Je n'emploie nullement ces expressions d'une façon banale, elles ne font que rendre bien justement ma pensée. Vraiment ce sont de ces choses qui , si elles étaient dans un livre imprimé (comme disent les paysans), seraient dans la mémoire et dans l'admiration de tout le monde; du moins, c'est ce qui me semble. Je ne connais rien de plus beau dans René, ou dans aucun des chefs-d'œuvre de la littérature du cœur!

(( Je trouve quelque chose d'inexprimablement consolant, je dirai même d'honorable pour l'àme humaine à penser que de pareilles beautés sont sorties, tout simplement et à l'insu de tous, du cœur modeste et pur d'un jeune homme étranger à toute prétention littéraire, à toute pensée de publicité, ne songeant qu'à Dieu et à l'amour, et ne se doutant pas qu'il laissait échapper de sa plume des pages qu'auraient pu lui envier les plus beaux génies du monde.

« Je vous avoue que je ne connais rien de plus délicieux que cette invocation qu'il vous adresse le 26 août 1832 : (( N'est-ce jios, mon ange, je t'aime bien!... » Ce sont de ces cris du cœur qui surpassent tout, à mon avis; et, à côté de cela, des pensées qu'on est étonné de rencontrer dans un journal de jeune amoureux : « Le monde si fatigant et qui n'a de grand à vous offrir que le vide. » Encore une fois, et à part le tendre intérêt que j'éprouve, quand je pense que c'est mon ami et mon frère Albert qui a écrit ces choses, je me sens porté à remercier Dieu d'en avoir inspire de si belles à un jeune homme qui n'est jamais sorti du cercle des affections de famille et qui n'a jamais eu d'autres maîtres que la religion c" l'amour. J'aurais voulu que vous vissiez le torrent do grosses larmes qui inondait les joues d'Anna ' pondant

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